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Full text of "L'homme fossile de La Chapelle-aux-Saints"

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PALÉONTOLOGIE 


CO 1< B Eli.. 


IMPRIMERIE CR ÉTÉ. 


ANNALES 

DE 

PALÉONTOLOGIE 


PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION 


Marcellin BOULE 

PROFESSEUR DE PALÉONTOLOGIE 
AU MUSÉUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE 


TOME VI — 1911 



PARIS 

MASSON ET C\ EDITEURS 

120, Boulevard Saint- Germain, 120 


19 11 


Digitized by the Internet Archive 

in 2016 


https://archive.org/details/b22463355 


ANNALES DE PALEONTOLOGIE. 1911 


L’HOMME FOSSILE 

DE 

LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 


PA R 


Marcellin BOULE 

PROFESSEUR DE PALÉONTOLOGIE AU MUSÉUM 
DIRECTEUR DE L’iNSTITUT DE PALÉONTOLOGIE HUMAINE 



PARIS 

MASSON ET C ic , ÉDITEURS 

120, Boulevard Saint-Germain, 120 

k 


Annales de Paléontologie,!. VI, 1911. 


15 





L’HOMME FOSSILE 
DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 


INTRODUCTION 

Ce mémoire :i pour objet la description d’un squelette (l’Homme fossile du Pléis- 
tocène moyen. 

Depuis longtemps les découvertes de Cro-Magnon, de Cbancelade, de Grimaldi, 
pour ne citer que les plus complètes et les mieux étudiées, nous ont révélé les 
principaux traits de la morphologie des Hommes qui vivaient dans nos contrées 
pendant le Pléistocène supérieur, c’est-à-dire pendant la période que les archéologues 
préhistoriens appellent Yâge du Renne. 

Nous sommes ici en présence de variétés ou de races humaines qui ont bien leur 
physionomie propre, mais qui se laissent déjà rapprocher de certains types actuels. 
Tous ces Hommes fossiles ne sont pas plus différents des Hommes actuels que 
ceux-ci ne diffèrent entre eux. Ce sont bien déjà des Homo sapiens, au cerveau très 
développé dans ses parties les plus nobles, au front droit, à la stature verticale 
parfaite. Les produits industriels et les œuvres d’art qu’ils nous ont laissés témoi- 
gnent aussi de cette supériorité. 

Nombreuses également sont les découvertes d’ossements humains faites dans les 
dépôts du Pléistocène moyen. Beaucoup de ces découvertes sont discutées au point 
de vue de leur authenticité ou de leur antiquité. Mais, après avoir fait une part très 
grande à celle catégorie de pièces douteuses, il reste encore un groupe assez impor- 
tant de documents des plus intéressants au point de vue morphologique, et dont 
l'état civil est satisfaisant: crânes, mandibules, portions de squelettes ou os isolés, 
de Néanderthal, Spy, La Naulette, Krapina, etc. Ces documents se distinguent, faci- 
lement et à première vue, des restes humains analogues provenant de terrains plus 
récents. Chacun d’eux se fait remarquer par l’infériorité de quelque caractère 
morphologique, mais jusqu’à ces derniers temps, aucune découverte n’avait fourni 
un squelette à peu près entier ou même simplement un crâne bien conservé, de 
sorte que nos connaissances sur les Hommes fossiles du Pléistocène moyen étaient 
restées à l’étal de notions éparses, qu’il n’était guère possible de coordonner. 

Le squelette trouvé à La Chapelle-aux-Saints, le moins incomplet et le mieux 
conservé qu’on ait découvert jusqu’à ce jour, permet cette coordination et nous 
fournit les moyens d’arriver à une connaissance beaucoup plus parfaite de ce curieux 
type uéauderthaloïdc dont nous 11e possédions que quelques parties. 

— ni — 


Marcellin BOULE. 


Comme on \a le voir, cette heureuse découverte se présente dans des conditions 
topographiques et stratigraphiques irréprochables. L'âge du squelette est aussi clai- 
rement établi que possible et les circonstances spéciales de son gisement, sous une 
faible épaisseur de matériaux de remplissage de la grotte d’où il a été exhumé, 
expliquent son état de conservation tout à fait exceptionnel. 

L’étude de ce squelette ne peut que confirmer l’existence dans notre pays, 
pendant le Pléistocène moyen, d’un type humain très différent, par l’ensemble de ses 
traits, de tous les types actuels et chez lequel on relève une plus grande somme de 
caractères simiens ou pilhécoïdes. On s’en doutait déjà par les découvertes antérieures. 
Mais le crâne de Néanderthal avait été très discuté à divers égards. La célèbre 
découverte de Spy avait réhabilité celle de Néanderthal, en la tirant de son isolement, 
el avait ajouté à nos connaissances. La trouvaille de La Chapelle-aux-Saints ne 
permet plus de considérer les crânes néanderthaloïdes comme des accidents ou 
des anomalies. Elle établit sûrement l’existence d’un type humain assez différent des 
types actuels pour qu’on puisse le considérer comme une espèce distincte, aujour- 
d’hui disparue. 11 m’arrivera parfois, au cours de ce mémoire, de désigner cette 
espèce sous le nom de Homo Neanderlhalensis ; la légitimité de cette appellation sera 
établie plus tard. 

★ 

* 4 

En qualité de paléontologiste, j’ai étudié l’Homme fossile de La Chapelle-aux- 
Saints comme j’aurais étudié le squelette d’un Mammifère fossile quelconque. Me 
trouvant en présence d’un crâne qui, à première vue, diffère beaucoup des crânes 
d’Hommes actuels, je me suis attaché principalement à l’examen des caractères 
ayant une valeur zoologique, je veux dire des caractères se prêtant à des compa- 
raisons intéressantes et instructives au point de vue de la recherche des affinités 
zoologiques île notre fossile. Ces comparaisons devaient se faire, d’une part avec 
les animaux les plus voisins de l’Homme, les Singes anthropomorphes actuels et 
le Pithécanthrope fossile, d’autre part avec les groupes humains fossiles ou 
actuels (1). 

Les anthropologistes « scolastiques », suivant l’expression d ’Hæckel, s’évertuent, 
depuis un demi-siècle, à faire, sur les squelettes d’Hommes actuels de toutes races, 

(1) Naturellement, je n'ai tenu compte, pour les comparaisons avec les autres documents de la Paléon- 
tologie humaine, que de ceux dont i’àge géologique est connu avec certitude et dont l’état de conser- 
vation se prête à une élude morphologique sérieuse : Néanderthal, dont l’âge pléistocène moyen ne 
me parait plus aujourd'hui pouvoir être mis en doute, Spy, Gibraltar, Krapina. Le squelette trouvé au 
Mouslier par Hauser est un document de piètre valeur, dont je m’occuperai fort peu : 1° parce que les 
conditions stratigraphiques et paléontologiques du gisement ne sont pas très satisfaisantes; 2° parce 
que l’extraction et surtout la restauration de ce fossile ont été faites d'une façon déplorable. La restaura- 
tion du crâne, telle que je la connais par le moulage que m'a vendu M. Krantz, est une véritable 
caricature. Enlin, je dirai quelques mots, à l’occasion, des squelettes de La Ferrassie, bien que la prépara- 
tion de ces belles pièces, découvertes par MM. Capitan et Peyrony et données pareux au Muséum, ne soit 
pas encore terminée. 


— 11-2 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPËLLE-AUX-SAINTS. 


d’innombrables opérations mathématiques. Il ne semble pas que celle manière de 
procéder, rarement éclairée par le flambeau de l'anatomie comparée, et dont les 
excès ont été parfois poussés jusqu’à la puérilité, les ait conduits à des résultats 
scientifiques encourageants. Pas plus qu elle n’a permis aux zoologistes de révéler 
des caractères vraiment spécifiques, qu’un œil exercé aurait laissé passer inaperçus, 
elle n'a permis jusqu'ici aux anthropologistes de mieux débrouiller l’écheveau 
humain. 11 est vrai que l’Anthropologie a pour excuse d’ètre arrivée trop tard dans 
un monde trop vieux. 

Ainsi que je l'ai dit ailleurs, la méthode des mensurations, employée comme 
méthode directrice, a le très grave inconvénient de donner l’illusion d’une 
précision mathématique dont la Nature, essentiellement mobile et changeante, ne 
saurait s’accommoder. 

Loin de moi toutefois la pensée qu'il faille rejeter en bloc tous h‘s procédés 
zoométriques ou anthropométriques, .le pense au contraire qu’ils peuvent rendre 
de réels services, s’ils sont appliqués avec circonspection, à propos de caractères 
morphologiques dont l’importance nous est révélée d’abord par l'anatomie 
comparée ou la physiologie, et dans le but de donner aux comparaisons une 
précision numérique. 

J'ai donc choisi, dans l’arsenal de l’osléométrie, h i s moyens qui m’ont paru le 
plus favorables pour atteindre le but que je poursuivais ou les mieux appropriés à 
ce but. J’ai dù parfois tenir compte, afin de permettre les rapprochements, des 
méthodes employées par mes savants prédécesseurs dans l'étude de documents 
importants. C’est ainsi que, devant tout d’abord comparer le crâne de La Chapelle- 
aux-Saints aux calottes crâniennes de Spy et de Néanderthal, j’ai dù me servir dos 
moyens employés par MM. Fraiponl et Lohest et par M. Schwalbe. Autant que 
possible, dans mes opérations craniométriques, j’ai suivi les instructions de la 
convention internationale du Congrès de Monaco ( I). 

La plupart des angles ont été mesurés par la méthode des projections. Mes 
dessins ont été faits sur des photographies, et celles-ci ont été prises avec un 
appareil et dans des conditions qui en font des projections orthogonales presque 
parfaites. L’objectif employé, à cet effet, dans mon laboratoire a I m ,08 de foyer, 
de sorte que, pour obtenir une photographie à demi-grandeur, le crâne a dù être 
placé à 3 m ,24 environ de cet objectif. Le calcul et l’observation montrent que, 
dans ces conditions, les déformations sont, pour ainsi dire, insignifiantes et 
certainement moins grandes que celles pouvant résulter de l’emploi des appareils 
mécaniques, craniographes ou diagraphes, avec lesquels il faut tenir compte, non 
seulement du degré de perfection de l’instrument, mais encore du degré d’habileté 
de l’opérateur et, en tous cas, de son coefficient personnel. Remarquons d’ailleurs 
que les points anatomiques considérés en norma laleralh , les plus importants de 

(1) Anthropologie, t. XVII, 1906, p. 559. 


— 113 — 


G 


Marcellin BOULE. 


tous, sont situés sensiblement sur un même plan, qui est le plan sagittal médian 
du crâne, et qu'un bon objectif photographique doit nous donner une reproduction 
rigoureusement exacte des points situés dans ce plan. 

D’ailleurs, toutes ces mesures d’angles ont été vérifiées sur des dessins que 
M. Rivet a bien voulu faire pour moi avec un diagraplie de Gavart. Ces dessins, 
habilement et légèrement ombrés par M. Papoint, sont reproduits, dans le texte 
de ce mémoire, à l;i moitié de leur grandeur. 


Avant de clore cette introduction, je dois affirmer plusieurs dettes de recon- 
naissance. 

D’abord, envers MM. les abbés A. Bouyssonie, J. Bouyssonie et Bardou, (jui, dès la 
première heure, ont tenu à me réserver personnellement l’étude scientifique de leur 
découverte et qui ont ensuite cédé au Muséum, avec une parfaite bonne grâce, le 
squelette humain fossile de La Chapelle-aux-Saints, Ce précieux document est bien 
à sa place dans la Galerie nationale de Paléontologie, dont le principal but est de 
montrer au public le magnifique spectacle de l’évolution et des enchaînements du 
monde animé au cours des âges géologiques. 

Envers mon savant collègue, M. le Professeur Yerneau et son assistant M. le 
D' Rivet, qui m’ont communiqué les éléments de comparaison dont j ai eu besoin 
et m’ont fait bénéficier de leur expérience en anthropologie. 

Je dois aussi des remerciements à M. le D 1 Anthony pour son aimable collabo- 
ration dans l’étude de l’encéphale. 

Enfin, je ne saurais oublier les artistes qui m’ont donné leur concours. Mon 
habile etdévoué préparateur, M. Papoint, a apporté à la reconstitution des ossements 
une patience et une conscience admirables. Il est aussi l’auteur de la plupart des 
dessins qui accompagnent ce mémoire. M. Cintract a fait les belles photographies 
(pie M. Schützenberger a su si bien reproduire en héliogravure. 


1 14 — 


CHAPITRE I 


LA DÉCOUVERTE ET LE GISEMENT 



La Chapelle-aux-Saints, où a été trouvé le squelette humain fossile qui fait 
l'objet de ce mémoire, est un chef-lieu de commune delà Corrèze, situé non loin 
des limites qui sépa- 
rent ce département 
de celui du Lot. 

Deux régions, très 
différentes à tous 
égards, viennent ici se 
confondre : au Nord 
et à l'Est, ce sont les 
hautes terres cristal- 
lines et schisteuses du 
Massif central ; au 
Sud et à l’Ouest , ce 
sont les plateaux cal- 
caires, ou causses , du 
Quercy (fig. 1 ). La li- 
sière cristalline et la 
lisière calcaire sont 
séparées par une bande 
de terrains permiens 
et triasiques, recou- 
verts. par endroits, de 
quelques avancées de 
calcaires basiques for- 
mant une série d’enta- 
blements, et comme 
sorte d’avant - 


une 


garde des grands caus 


Fig. 1. — Carte géologique des environs de La Chapelle-aux-Saints. — i, Schis- 
tes cristallins ; 2, Carbonifère et Permien ; 3, terrains secondaires (causses) ; 
4, alluvions pléistoeènes et actuelles. 

ses. Tout ce territoire 

intermédiaire est drainé par de petits cours d’eau, affluents de la Dordogne, dont la 
pittoresque vallée déroule, non loin de La Chapelle-aux-Saints, le décor de ses 
hautes falaises calcaires et la riche parure d’une végétation déjà méridionale. 
C’est en partant de la Dordogne, à la station de chemin de fer de Yayrac (ligne de 


— 115 — 



S 


Marcellin BOULE. 


Saint-Denis-près-Martel à Aurillac), qu’on va facilement à La Chapelle-aux-Saints. 
On remonte la petite vallée de la Soimloire, aux pentes douces, couvertes de prairies 
et de vergers, par une route bordée de baies vives et d’arbres fruitiers. A 4 kilo- 
mètres environ de Vayrac et à I 500 mètres environ de La Chapelle-aux-Saints, on 
commence à voir affleurer quelques roches mamelonnées, dont la continuité finit 
par produire de petits ressauts escarpés. Ce sont des calcaires dolomitiques, ou 
cargneules, qui forment ainsi des abris, ou se creusent de véritables grottes appelées 
bon f\ fuis dans le dialecte local. C est dans une de ces anfractuosités, située sur la rive 
gauche de la Sourdoire,' à 200 mètres environ du village de La Chapelle-aux-Saints, 
que la découverte du squelette humain fossile a été faite. 

La « bouffia » de La Chapelle-aux-Saints appartient à deux agriculteurs du pays, 
MM. Bonneval et Laumont, (pii donnèrent à trois prêtres corréziens déjà connus par 
leurs recherches d’archéologie préhistorique, MM. les abbés A. Bouyssonie, 
.1. Bouyssonie et Bardou, l’autorisation d’y pratiquer des fouilles. 

Celles-ci, commencées en 1905, furent conduites lentement. L’unique couche 
archéologique était à peu près complètement enlevée lorsque, le 3 août 1908, 
MM. Bouyssonie et Bardou trouvèrent toute une série d’ossements humains qu'ils 
voulurent bien m’adresser au Muséum. 

Après avoir reconstitué la tète de ce squelette, je la présentai à l’Académie des 
Sciences et, quelques jours après, les auteurs de la découverte décrivirent le gise- 
ment. Ces communications furent suivies de trois nouvelles notes à l’Académie des 
Sciences (I). Des articles un peu plus détaillés et accompagnés de figures ont été 
imprimés ensuite dans L' Anthropologie (2). 

Topographie et Stratigraphie. — La grotte de La Chapelle-aux-Saints est creusée 
dans un calcaire du Lias inférieur (probablement de l’Infra-lias) reposant sur les 
grès du Trias (3). Elle s’ouvre, à l’altitude de 150 mètres environ, par un orifice 
en forme de voûte surbaissée (fig. 2 et 3). Ses dimensions sont des plus modestes; 
sa longueur, dans la partie facilement accessible, est d’environ 0 mètres; sa largeur 
varie de 2 m. 50 {à l’entrée) à 4 mètres ; sa hauteur, au-dessus du plancher 
primitif, varie de 1 mètre à I m. 50. 

MM. Bouyssonie et Bardon ont établi clairement la stratigraphie, d'ailleurs très 
simple, de leur gisement. Cette stratigraphie est résumée dans les coupes (fig. 5 
à 7) publiées par les explorateurs. 

(I M. Boule, L’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints (C. /I. Acad, des sc., 1* déc. 1908). 

A. et .1. Bouyssonie et L. Bardon, Découverte d’un squelette humain moustérien à la bouflia de 
La Chapelle-aux-Saints ( Ibid ., 21 déc. 1908). 

M. Boule, Sur la capacité crânienne des Hommes fossiles du type dilde Néanderlhali Ibid., 17 mai 1909). 
— Le squelette du tronc cl des membres de l’Hdrnme fossile de La Chapelle-aux-Saints (Ibid., 7 juin 1909). 

M. Boule et B. Anthony, L’encéphale de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints (Ibid-, 30 mai 1910). 

(2) L' Anthropologie, t. XIX, p. 513 et 519; t. XX, p. 257, et t. XXII, p. 129. 

(3) Voy. la Carte géologique détaillée de la France au 1180 000''. Feuille de Brive, par M. Mouret. 

— 110 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 




Annales de Paléontologie, t. VI, 1911. 


JG 




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Marcellin BOULE. 


Le plancher naturel de la grotte est formé par un calcaire marneux alternant, dans 
cette région, avec les assises du calcaire dolomitique de l lnfra-lias. U’esl dans cette 
roche qu'avait été creusée une fosse peu profonde pour recevoir le cadavre 
humain. 

Sur ce plancher, une couche archéologique (fig. o à 7, n° I), épaisse de 0 m. 30 
à 0 m. iO, s’étendait sans interruption dans toute la grotte, cl recouvrait la fosse. 
Celte couche était formée d’un magma d’ossements d’animaux généralement très 



Fig. 4. — Plan do. la grotte de La Chapelle- 
aux-Saints. 

AB, CU. EF, directions des coupes ci- 
jointes", 11, fosse où a été trouvé le sque- 
lette; a, b, c, limite des fouilles et de la 
couche archéologique. 





Fig. 5. — Grotte de La Chapellc-aux-Saints ; coupe 
longitudinale suivant AB du plan. 


Fig. G. — Coupe transversale suivant CD. 


Fig. T. — Coupe transversale suivant EF. 

I, couche archéologique; 2, argile; 3, terre sablo- 
argileuse, meuble; 4, rocher (voûte, blocs éboulés); 
5, sol naturel (calcaires et argiles verdâtres de Finira- 
Lias) ; G, couche de terre brûlée. 


brisés et de silex taillés, avec des cailloux et de petits blocs calcaires, le tout emballé 
dans une terre argileuse, jaunâtre, peu concrétionnée. 

Elle était à son tour surmontée par un mince dépôt d’argile (n°2 des fig.), pro- 
venant probablement des actions de ruissellement dans l’intérieur de la grotte, et par 
une formation superficielle de terre sablo-argileuse, meuble et caillouteuse (n° 3). On 
y a recueilli, et j’y ai vu en place, des ossements de Blaireau, de Renard, d’Oiseaux 
de proie, de Mouton, qui ne sauraient être bien anciens. 

La stratigraphie du gisement est donc très simple et très claire : une seule couche 
fossilifère, d’âge pléistocène, postérieure au creusement de la fosse où gisait le 
squelette humain. 


lis — 


L'HOMME FOSSILE DE LA C1IAPELLE-.UX-SAIXTS. 


1 1 

Paléontologie. — Les débris d’animaux recueillis dans la couche fossilifère onl 
été déterminés par les explorateurs ou par M. Harlé. J’ai moi-même révisé et 
augmenté la liste des espèces, qui est la suivante : 

Rhinocéros tirhorhinus Fiscli. (Rhinocéros à narines cloisonnées). Une molaire 
supérieure. 

Equus coballus Lin. (Cheval). Restes variés, abondants, dénotant une forme assez 
trapue, très semblable à celle de Solutré. 

Si /.s scrofa Lin. (Sanglier). 

Rangifer larandus Lin. (Renne). Très abondant. Individus nombreux, représentés 
par toutes sortes de débris : bois, dentition, os longs, etc. 

Capra ihe.r Lin. (Bouquetin). Beaucoup moins abondant. 

Bison prisons Boj. (Bison). Les restes de Bovidés sont très répandus. Individus 
parfois très forts. MM. Bouyssonie ont, dans leur collection, une cheville osseuse 
qui esl certainement d’un Bison. Peut-être \ a-t-il aussi des restes de Dos primi- 
genius. 

Canis lupus Lin. (Loup). Quelques fragments. 

Canis vulpes Lin. (Renard commun). Assez nombreux débris, mais la plupart 
paraissent provenir de la couche supérieure. 

iMeles ta.rus Pallas (Blaireau). Même observation. 

H grenu rrocuta Erxl. race spelæa. (Hyène des Cavernes). Sa présence n’est ici 
révélée que par quelques fragments d’os de Ruminants rongés. La grotte n’a jamais 
dù servir de repaire : on n’y a rencontré aucun débris d’Ours. 

Arclomgs marmotta Schreb. (Marmotte). Mâchoires et os des membres. 

Oiseaux. — Assez nombreux débris provenant tous, je crois, de la formation 
supérieure du remplissage de la grotte. 

Cette faune n’est pas très riche ; elle n’offre rien de particulier. La présence de 
Rhinocéros tirhorhinus lui donne un caractère assez archaïque et permet de la 
rapporter au Pléislocène moyen , (pii correspond, d’après moi, à la dernière grande 
période glaciaire de nos pays (1). C’est la faune dite froide , ou du Mammouth, par 
opposition à la faune plus ancienne, du Pléistocène inférieur, dite chaude , ou 
faune de l’Eléphant antique. 

Au cours de leurs fouilles, MM. Bouyssonie et Bardon n’ont pas observé de 
différences importantes dans le contenu de la couche fossilifère sur ses divers 

points. 

Archéologie. — Celte couche était très riche en pierres travaillées ; elle a fourni 
un millier de pièces. Cet outillage est fort soigné, en silex de couleurs et de texture 

(i)Voy. notamment : M. Boule, Essai de Paléontologie stratigraphique de l'Homme ( Revue d’ Anthro- 
pologie, 1888 et 1889). — Les Grottes de Grimaldi, Géologie et Paléontologie, Monaco, 1906, p. 98 et suiv., 
et L' Anthropologie, t. XVII, 1906, p. 257 et suiv. — Observations sur un silex taillé du .lura et sur la chro- 
nologie de M. Penck ( L'Anthropologie , XIX, 1908, p. 1-13). 

— 119 — 


12 


Marcellin BOULE 


assez variées, notamment en un beau silex jaspoïde jaune (1). 11 comprend surtout 
les deux types classiques du Moustier : les pointes et les racloirs, ainsi que leurs 
dérivés : pointcs-racloirs, coupoirs, scies. Mais il faut noter, d’une part, la présence 
d<; quelques instruments du type de Saint-Achcul, taillés sur les deux faces et, d’autre 
part, de quelques lames plus allongées et plus étroites, bien retouchées ainsi que de 
véritables grattoirs, ce qui, d’après MM. Bouyssonie et Bardou, ferait présager des 
types aurignaciens. Mais, dans l’ensemble, ce mobilier paléolithique est fort homo- 
gène. Les dessins de la figure S en donnent une excellente idée. 

Il y avait aussi de nombreux instruments de quartz hyalin, enfumé ou opaque, 
taillés dans des cailloux roulés provenant des terrains cristallins du voisinage. Ces 
pierres sont, naturellement, d’un travail plus grossier, le quartz ne se taillant pas 
aussi facilement que le silex. Enfin on a trouvé d’assez nombreux galets bien 
arrondis. 

Pas le moindre objet en os travaillé, ce qui différencie la grotte de La Chapelle- 
aux-Saints des nombreux gisements de l’àge du Benne de cette région. Les osse- 
ments d’animaux, toujours brisés intentionnellement, ne présentent pas, d’après 
MM. Bouyssonie et Bardon, de traces bien nettes d’une utilisation systématique 
comme celles que M. Henri Martin et d’autres archéologues ont décrites sur les os 
de La Quina (2) et de Petit-Puymoyen (Charente), alors que les outillages de pierre 
ont tout à fait la même physionomie. Mais je dois ajouter que plusieurs sont brûlés 
et que d’autres portent quelques incisions. 

« 11 semble, disent MM. Bouyssonie et Bardon, que la grotte de La Chapelle-aux-Saints aété 
non un lieu d’habitation, mais un tombeau, où l’on serait venu faire de nombreux repas funé- 
raires. Il n’y a pas en elfet de déchets de fabrication des outils de pierre ni d’os utilisés ; les 
os ont été dépouillés de leur viande, brisés pour extraire la moelle, et jetés pêle-mêle avec les 
racloirs et pointes qui avaient servi d’instruments de cuisine. D’ailleurs, la voûte était bien 
trop basse pour que la grotte pût servir de demeure commode. » 

Gisement du squelette humain. — Les figures 4, 5, 0 montrent l’emplacement 
exact du squelette humain dans l’intérieur de la grotte, et au-dessous des terrains 
de remplissage de cette excavation naturelle. Voici, au surplus, les indications déjà 
publiées par MM. Bouyssonie et Bardon (3) : 

« L'homme que nous avons trouvé a été intentionnellement enseveli. 11 gisait au fond d’une 
fosse creusée dans’le sol marneux de la grotte ; ce sol, de couleur blanche et dur à entamer, 
faisait contraste évident avec la couche archéologique. Cette fosse (fig. 4) était à peu près rec- 
tangulaire, large de 1 mètre, longue de 1 m. 45, profonde de 30 centimètres environ. 

« Le corps y était orienté à peu près E.-O., couché sur le dos, la tête à l'Ouest, appuyée 

(1) On trouve de tels jaspes en place dans les terrains basiques du voisinage. 

(2) Au moment où je corrige ces épreuves, je reçois de M. le D r Henri Martin unelettre m’annonçant 
la découverte, à La Quina. d’un squelette humain néanderthaloïde. 

(3) VAnthropoloyie, (. XIX (1909), p. 516. 


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L’HOMME FOSSILE DE LA C1IAPELLE-AUX-SAINTS. 


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Marcellin BOULE. 


1 '< 

conlre le bord de la fosse dans un coin et calée par quelques pierres. Le bras droit était proba- 
blement replié, ramenant la main vers la tête ; le bras gauche était étendu. Les jambes aussi 
étaient repliées, et renversées sur la droite. 

« Au-dessus de la tête, étaient placés trois ou quatre grands frag-ments plats d’os longs ; 
plus au-dessus il y avait, encore en connexion, l’extrémité d’un métatarsien de grand Bovidé, 
les deux premières phalanges, et une deuxième. Preuve évidente que la patte avait été posée 
là avec sa chair — peut-être pour la nourriture du mort — (preuve aussi que la couche n’a 
jamais été remaniée). Il y avait autour du reste du corps un grand nombre d’éclats de quartz, 
de silex parfois bien travaillés, quelques fragments d’ocre, des os brisés, etc., comme dans le 
reste de la couche archéologique, sans rien de bien caractéristique. Sur l’aire comprise entre le 
bord ouest de la fosse et la paroi, nous avons rencontré assez grande abondance de grands 
fragments d’os, des mâchoires, des vertèbres de Renne en connexion ; une vertèbre de 
grand Bovidé et de très belles pièces de silex, sous des blocaux de rochers. Enfin, tout contre 
la paroi, au-dessus de ces blocs, la terre avait subi l’action du feu, à en juger par sa couleur 
noire (fig. 0, n° G), mais il n’est pas absolument prouvé que ce foyer soit ancien, quoique plu- 
sieurs os et pierres fussent engagés dans l’épaisseur de la terre noire et calcinés en partie. 
Ces foyers, au nombre de deux, étaient en forme de fond de bateau ; mais dans l’intérieur 
de cette sorte de cuvette, il n’v avait qu’une terre rougeâtre sans rien de caractéristique ou à 
peu près. » 

Au cours de la visite que j’ai faite à cet intéressant gisement, en avril 1909, en 
compagnie de MM. Guillaume Grandidier, de Nussac et Papoint, j’ai pu vérifier sa 
stratigraphie, fouiller un témoin de la couche archéologique resté en place et 
reconnaître la fosse. Celle-ci a même pu être photographiée par M. Papoint 

{fig- 9). 

Je dois ajouter quelques mots au sujet de cette excavation. Un an après la décou- 
verte des abbés Bouyssonie et Bardon, je fus appelé par MM. Capitan et Peyrony à 
vérifier la coupe du gisement de La Ferrassie (Dordogne), où ces habiles préhistoriens 
venaient de découvrir le premier des squelettes humains fossiles qu’ils ont si libé- 
ralement offerts au Muséum. Or, ce squelette, très sensiblement contemporain 
de cèlui de La Chapelle-aux-Saints, n’a certainement pas été enterré. L’absence de 
toute fosse à La Ferrassie peut inspirer des doutes sur le caractère artificiel de 
la fosse de La Chapelle. N’ayant vu celle-ci que longtemps après son déblaiement, 
je ne saurais, scientifiquement, rien affirmer ; je ne puisque m’en rapporter, sur ce 
point, aux auteurs des fouilles et je le fais d’autant plus volontiers que je les liens 
pour de bons observateurs. 

Énumération des ossements humains. Leur état de fossilisation. — MM. Bouys- 
sonie et Bardon avaient distingué et mis de côté beaucoup de fragments humains. 
J’en ai trouvé d’autres au milieu des nombreux débris d’ossements d’animaux qui 
m’ont été communiqués, soit par MM. Bouyssonie, soit par M. Périnet, un aimable 
habitant de La Chapelle-aux-Saints. 

Le 22 février 1909, M. Thevenin, mon savant assistant, s’est rendu en Corrèze 
afin de rechercher de nouveaux débris; le mauvais temps l’empêcha de faire des 

122 



L’HOMME FOSSILE DE LA CI1APBLLE-AUX-SA1NTS. 15 

fouilles, mais il me rapporta des moreeaux intéressants, notamment quelques os de 
la main et du pied. En avril 1909, MM. G. Grandidier, l’apointet moi, avonsexaminé 
avec le plus grand soin les déblais des premiers explorateurs avec l’espoir de 
retrouver d’autres fragments, dont l'existence certaine m’était révélée par les 
cassures fraîches des os déjà en ma possession. Notre campagne a été tout à fait 
infructueuse. Je n’ai pu trouver qu'une phalange. Et j’ai dû abandonner tout 
espoir de compléter la série. Ce qui me manque a dû être pris par les curieux de 


Fig. !). — Intérieur «le la grotte de La Chapelle-aux-Sainls. On distingue nettement la losse où gisait 
le squelette humain (Phot. de M. Papoint). 

la région qui se sont rendus à la bouffia de La Chapelle-aux-Saints, y ont fait 
parfois des fouilles clandestines et ont tenu à emporter quelques reliques de ce 
pèlerinage d’un nouveau genre. 

Voici la liste des parties du squelette que je possède : 

Tète osseuse (crâne et mâchoire inférieure), dans l’état de conservation que je 
décrirai tout à l’heure ; 

21 vertèbres ou fragments de vertèbres: 5 cervicales, 9 dorsales, i lombaires; 
une partie du sacrum; 

Une vingtaine de côtes ou fragments de côtes; 

Clavicule gauche incomplète ; 

Humérus droit et gauche presque complets; seules les têtes supérieures sont 

— 123 — 



16 


Marcelun BOULE. 


endommagées. Radius droit , moins une partie de la diaphyse. Radius gauche privé 
de sa tète supérieure. Les deux cubitus, sans tète inférieure. Grand os et fragment 
du scaphoïde gauches. Premier, deuxième, troisième et cinquième métacarpiens 
droits. Deux premières phalanges ; 

Iliaques incomplets ; 

Fémur droit, reconstitué au moyen de nombreux fragments. Moitié inférieure du 
fémur gauche. Les deux rotules. Tibia gauche très mutilé. Portion de la diaphyse 
du tibia droit. Astragale et calcanéum gauches. Les cinq métatarsiens droits, très 
mutilés. Deux morceaux de métatarsiens gauches. Une phalange. 

L étal de conservation des os humains ne diffère en rien de celui des ossements 
d animaux retirés de la couche archéologique du même gisement. Ce sont les mêmes 
caractères physiques : belle patine ferrugineuse d’une teinte chaude, même dureté, 
même happement à la langue et sensiblement même densité, à compacité égale. 
Chaque os de notre squelette est plus lourd qu’un os humain de même nature et de 
même volume, qu’il provienne d’un cabinet d’anatomie ou d'un cimetière 
archaïque. C'est ainsi que le poids de la tète osseuse (crâne et mandibule) est de 
815 grammes. Bien que le crâne présente d’importantes lacunes et que les 
mâchoires soient à peu près complètement édentées, ce poids dépasse celui de tètes 
entières actuelles, de grosseur normale et munies de leurs dents : 812 grammes 
pour un Australien, 780 grammes pour un Français. Cette supériorité de poids 
me paraît tenir surtout à l’état de fossilisation de notre spécimen, qui s’est enrichi 
de substances minérales, car on l’observe également pour les os longs : un de nos 
humérus fossiles, à tète supérieure incomplète, pèse 177 grammes, tandis qu’un 
humérus actuel, sensiblement de mêmes dimensions, ne pèse que J 47 grammes. 

Comme nous le verrons plus loin, tous ces os ont appartenu à un même 
individu, de sexe masculin et de taille très probablement inférieure à 1 m. 60. 



CHAPITRE II 

TÊTE OSSEUSE. - GÉNÉRALITÉS 


État de conservation. — La tôle osseuse m’est parvenue brisée en de 1res 
nombreux fragments. Sa préparation a exigé un travail long et minutieux. Comme 
plusieurs des fragments étaient volumineux et les bords de leurs cassures bien 
intacts, le rapprochement de ces morceaux a pu être fait exactement et, dans 
l’ensemble, la reconstitution est aussi satis- 
faisante que possible, comme on peut le voir 
sur les planches qui accompagnent ce mé- 
moire (1). Cette reconstitution doit être ex- 
trêmement voisine de l'état primitif. Il faut 
cependant noter une légère plagiocéphalie ; 
je la crois en partie post morlem , et due à la 
compression de la région pariéto-occipitale 
gauche par le poids des terres (2). 

La voi'ite crânienne est parfaitement con- 
servée ; la seule lacune de quelque importance 
se trouve au pariétal et au frontal gauches. 

L’occipital avait été brisé en plusieurs mor- 
ceaux qui ont pu être recollés ; les condyles 
occipitaux et une partie de l’apophyse basi- 
laire sont en place ; le trou occipital a ses 
bords entiers. La base du crâne offre malheu- 
reusement de grands vides. Le corps du 
sphénoïde et l’ethmoïde manquent. La grande 
aile gauche du sphénoïde est en partie conservée 
et a gardé ses connexions anatomiques. Par suite de la perte' de l'aile droite, la 



Fig. 10. — Le crâne de La Chapelle-aux-Saints 
dans son gisement (l'hot. de MM. Bouyssonie 
et Bardon). 


(1) Les photographies des pl. I et H doivent être regardées avec un binocle stéréoscopique; leur relie! 
devient alors saisissant. Ce procédé, que les naturalistes devraient employer souvent, a été préconisé 
pour représenter les crânes humains, il y a près d’un demi-siècle, par Cari Vogt. 

(2) Celte compression n’a pas été très considérable, carie crâne se trouvait en somme à une faible pro- 
fondeur. C’est à cetLe circonstance, corrélative des faibles dimensions de la grotte, cjue le crâne de 
La Chapelle-aux-Saints doit son état d’exceptionnelle conservation. A moins d’ètre empâtés presque 
immédiatement par des concrétions calcaires, les crânes humains de nos gisements paléolithiques 
ont été presque toujours exposés à de nombreuses causes mécaniques de destruction. C’est ce qui 
explique la difficulté qu’on éprouve pour avoir des boites crâniennes et surtout des faces bien conser- 
vées et non déformées. L'extraction des fossiles humains et leur préparation sont donc généralement des 
opérations difficiles et délicates. 

— 125 — 


Annales t>e Paléontologie, t. VI, 1911. 


17 


18 


Muu'.eu.in HOULE. 


lusse temporale du même côté n’est pas fermée, mais nous avons ici l'apophyse 
plérygoide. Les apophyses masloïdes et les cavités glénoïdes sont présentes. 
L arcade zygomatique gauche est entière ; la droite est incomplète. De chaque côté, 

I os malaire est bien en place. Les maxillaires supérieurs sont presque intacts, mais 
cdentés ; ils ont été recueillis chacun d’une seule pièce. Les os propres du nez n’ont 
pu être retrouvés. Les cavités orbitaires sont en partie closes ; celle de gauche pré- 
sente la fente sphéno-maxillaire et une partie de la fente sphénoïdale. L’unguis 
gauche a pu être remis en position. 

Il ne manque a la mâchoire inférieure, dont les bords alvéolaires sont en partie 
résorbés, que de très faibles parties des apophyses eoronoïdes et le comble 
gauche. 

11 résulte de cette brève description que la plupart des éléments détériorés d'un 
colé de la tète soid intacts de l’autre côté. Toutes les connexions ont pu être rétablies 
exactement et presque Ions les points anatomiques étant faciles à déterminer, la tète 
de notre Homme fossile se prête aux principales opérations craniométriques. 

Caractères généraux. — Cette tète frappe d’abord par ses dimensions très consi- 
dérables, eu égard surtout à la faible taille de sou ancien possesseur (moins de 
1 ni. 00 comme on le verra plus loin). Elle frappe ensuite par son aspect bestial ou. 
pour mieux dire, par tout un ensemble de caractères pithécoïdes. Le crâne, de 
forme allongée, est très surbaissé; les arcades sourcilières sont énormes ; le front esl 
1res fuyant ; la région occipitale est saillante et déprimée; la face, longue, présente 
un prognathisme considérable ; les orbites sont grandes et saillantes; le nez, séparé 
du front par une profonde dépression, esl court et très large ; le maxillaire supérieur, 
au lieu de se creuser, au-dessous des orbites, d'une fosse canine, plus ou moins 
profonde, comme chez toutes les races humaines actuelles, se projette en avant, tout 
d'une venue, pour former, dans le prolongement des os malaires, une sorte de 
museau, sans aucune dépression ; la voûte palatine est très vaste. 

La mandibule est remarquable par la forte épaisseur du corps de l'os, la grande 
largeur de sa branche montante, l’obliquité de sa symphxse, l'absence de 
menton, etc. 

11 n'est pas douteux que celte tète et les os qui l'accompagnaient aient fait partie 
d’un même squelette, celui d'un individu du sexe masculin, dont il est difficile de 
préciser l’àgc.- La perle d'un grand nombre de dents, l’atrophie des bords alvéolaires, 
surtout à la mâchoire inférieure, lui donnent une apparence sénile peut-être trom- 
peuse, comme on le verra toid à l’heure. L’état des sutures crâniennes fournit un 
élément d évaluation qui n’est pas très précis (1 . Je pense toutefois que notre 

(I) Sur la difficulté ou l'impossibilité de tixer l’Age d'un crâne d'après ses sutures, voyez notamment : 
Thomas Dwigiit, The closure of (lie cranial sutures as a sign of âge ( Boston Medical and Surç/ical Journal, 
24 avril 1890) et Parsons and P>ox, The relation of the cranial sutures to âge ( Journal of the Anthrop. 
Imtitutc, WW, 1903, p. 30). 

— 120 — 


L’IIOMME FOSSILE DE LA G 1 1 A PE L L E-AU X-SA INTS. 


19 


Homme est mortà l’àge de cinquante à cinquante-eim| ans. Il notait donc qu'au 
seuil de la \ieillesse. 

Sutures crâniennes. — On sait que, d'une façon générale, les sutures du crâne 
sont beaucoup moins compliquées chez les Anthropoïdes que « liez l'Homme, sauf 
chez lesGibbonsoù leurs sinuosités sont quelquefois extraordinairement développées, 
et que la complication est moindre dans les races humaines dites inférieures que 
dans les races supérieures. 

Le crâne de La Chapelle-aux-Saints a ses lignes sulurales d'un dessin fort simple 
si on les compare à celles des crânes modernes de races civilisées. Toutes sont à peu 
près oblitérées sur la table interne, sauf la temporale. 

Sur la table externe, on ne voit aucune trace de la métopique. La. coronale csl 
encore visible sur presque toute sa longueur, quoique un peu effacée vers les 
régions stéphaniques ; son degré de complication peut être représenté par le n° 2 
de l'échelle de Broca(l) ou, sur quelques points, par le n° 3. La suture sagittale esl 
bien ouverte sur toute son étendue ; ses parties les plus sinueuses correspondent à 
peu près au n° 4 de Broca. Le lambda est occupé par un os wormien intcrpariélal, ou 
épactal, de forme triangulaire, ayant de 20 à 25 millimètres de côté (2). La suture 
lambdoïde ne présente aucune trace de soudure ; elle est plus compliquée que les 
précédentes sans dépasser toutefois le degré n° 4. La suture écailleuse, qui ne s’efface, 
d’aprèsleDTopinard, qu’entre soixante-dix et quatre-vingts ans, est intacte. Leptérion 
est assez difficile à distinguer, car ses sutures sont en partie oblitérées. Il présente la 
disposition normale en H, et les sutures sphéno-pariétales ont 1 5 millimètres et 
20 millimètres de longueur. La base du crâne est brisée au niveau de la suture basi- 
laire, qui ne devait probablement pas être complètement soudée. 

Cette synostose, relativement peu avancée, contraste avec l’état des mâchoires qui 
ont perdu presque toutes leurs dents (3), et cela est d’autant plus curieux qu’à 
l’époque actuelle, d’une manière générale, la soudure des os du crâne commence à 
se faire beaucoup plus tôt dans les races inférieures que dans les races supérieures. 
Elle a débuté ici par la coronale, comme Ribbe (4) l’a observé chez les Nègres et les 
Océaniens, tandis que dans les races blanches, c’est, dit-on, par la lambdoïde qu’elle 
commence généralement. 

Épaisseur des os. — D’une manière générale, les os du crâne de La Cbapelle-aux- 

(1) Instructions eraniologiques [Mém. de la Soc. d'Anthrop. de Paris, 2° série, t. Il 1875), p. 23 et 

pi. VU). 

(2) J’ai fixé le point anatomique lambda à la rencontre de la suture sagittale et des sutures pariéto- 
occipitales prolongées. 

(3) M. Ghoquet, professeur à l'École dentaire, qui a fait l’étude des mâchoires de notre fossile au 
point de vue pathologique, y a reconnu les stigmates typiques d’un processus en tous points semblable 
à celui actuellement connu sous le nom de gingivite expulsive ou polyarthrite al véolo-den taire. 

(4) PuiiBE (D r F. -G.), Étude sur l'ordre d’oblitération des sutures du crâne dans les races humaines 
Thèse, Paris, 1883; résumée dans Revue d'Antlir., 1888, p. 348). 

— 127 — 


Marcellin BOULE. 


-20 

Saints sont Tort épais. La région où celte épaisseur est le plus facile à mesurer est 
au pariétal gauche, où il y a une grande solution de continuité. Vers la partie supé- 
rieure de l'os, cette épaisseur est de 0 m. 006 ; plus bas, vers les bosses pariétales, elle 
atteint 0 m. 008. On sait d’ailleurs que, chez les vieillards, cette partie de la voûte 
crânienne subit une sorte d’atrophie qui produit un amincissement de l'os. L’épais- 
seur moyenne des crânes actuels, en cet endroit, est de 0m. 005 d’après Le Double (1). 

Le frontal, au-dessus des sinus frontaux, a une épaisseur de Om. 008. 

DÉVELOPPEMENT RELATIF DU CRÂNE CÉRÉBRAL ET DU CRÂNE FACIAL 

Avant d’entrer dans l’examen détaillé des caractères morphologiques des diverses 
parties du crâne de La Chapelle-aux-Saints, je crois devoir envisager sa mor- 
phologie générale et les grandes lignes de son architecture. 

On voit, au premier coup d’œil, que la partie faciale est relativement très déve- 
loppée par rapport à la partie cérébrale, et c’est là un caractère zoologique de pre- 
mier ordre, ainsi (pie Cuvier l’a établi depuis longtemps : « L’Homme est celui de 
tous les animaux qui a le crâne le plus grand et la face la plus petite : les animaux 
s’éloignent d'autant plus de ces proportions qu’ils deviennent plus stupides ou plus 
féroces (2). » 

Il est fort difficile d’évaluer numériquement ces proportions. On a imaginé diverses 
méthodes. La première en date, celle des angles faciaux , est plus populaire que pré- 
cise. Elle permet simplement de se faire une idée de la proéminence de la face, ou 
prognathisme facial, par rapport à un plan dont la définition varie d’ailleurs suivant 
les auteurs, et qui ne sépare jamais exactement le crâne facial du crâne cérébral (3). 

Angles faciaux. — S’il s’agit du prognathisme total, c’est-à-dire du prognathisme 
supérieur et inférieur (crâne facial et mandibule), on peut employer X angle maxil- 
laire de Camper (4) (pii me paraît, comme au D 1 2 3 4 5 Topinard, un bon caractère zoolo- 
gique. Voici un tableau, dont les principales données sont empruntées à l’éminent 
anthropologiste que je viens de nommer (5) et auxquelles j’ai ajouté la valeur de cet 
angle pour deux crânes actuels choisis parmi les plus prognathes de la collection 
d’anthropologie du Muséum et pour le crâne de La Chapelle-aux-Saints. 


Parisiens (moyenne) 164° 

Moyenne humaine 15.'.° 

Races humaines les plus prognathes : 

Nègres d'Afrique (femmes) 142° 


(1) Traité des variations des os du crâne, p. 101. 

(2) Cuvier (G.), Leçons d'anatomie comparée, 2 e éd., t. Il, p. 012. 

(3) Voy. notamment : Manouvrier, Élude sur le prognathisme et sa mesure (Matériaux pour l'histoire 
primitive el naturelle de l'Homme, t. XXI, 1887, p. 487). 

Rivet (D r P.), Recherches sur le prognathisme (L'Anthropologie, XX, p. 33 et 173; XXI, p. 303 et 037). 

(4) Angle dont le sommet est au bord externe des incisives et dont les côtés sont formés par deux 
tangentes, l’une au front (ligne faciale) et l’autre au menton. 

(5) Éléments d'anthropologie générale, p. 804 et 803. 

— 1-28 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AFX-SAINTS. 


21 


Crâne de Namaqua du Muséum (I 137" 

Crâne de la « Vénus hottentule » 135° 

La Chapelle-aux-Saints (2) 125" 

Singes anthropoïdes (3) 10ü° à 120" 

Autres Singes 82° à 108" 


Ainsi, par un premier caractère tiré du prognathisme total. l’Homme fossile ch* 
La Chapelle-aux-Saints est morphologiquement inférieur aux Hommes actuels les 
plus prognathes. 11 comble exactement à cet égard la lacune qui existe entre ces 
Hommes et les Singes anthropoïdes et même il se rapproche plus de ceux-ci que 
de ceux-là. 

S’il ne s’agit que du prognathisme supérieur, les résultats sont du même ordre. 
Voici les valeurs offertes par notre crâne pour l’angle facial tel qu’il est compris 
par divers anthropologistes. 

L 'angle facial de Camper (ligne faciale et ligne allant du trou auditif à l'épine 
nasale) est ici de 00° (4). 

Topinard donne 70° comme valeur ininima pour les races actuelles (Nègre 
d’Afrique). Cet angle est de 71° chez la Vénus hotlentole. Je le trouve de Ci" seule- 
ment sur le crâne de Namaqua. 

L'angle fanal de Topinard , ou angle a/véolo-condt/hen (ligne opliryo- alvéolaire et 
plan alvéolo-condylien), est de 05° sur notre crâne fossile. D’après Topinard (5), 
la moyenne de cet angle, chez les races actuelles, peut s’élever à 82° et ne descend 
pas au-dessous de 74° (Boschimans et Hottentots). Il est de 70° sur le crâne de la 
Vénus hottentolc, et de 05° seulement sur le crâne de Namaqua. 

L 'angle faciil de ïiivet est un peu différent (lignes naso-alvéolaire et hasio-alvéo- 
laire). Voici, avec la valeur de cet angle pour le crâne de La Chapelle, quelques chif- 
fres empruntés au mémoire de Rivet (6) : 


Maximum observé chez l’Homme actuel (crâne badois) N5° 

Moyenne humaine la plus élevée (Wendes) 70" 

Moyenne humaine la moins élevée (Papous du détroit de Torrès) 60° 

La Chapelle-aux-Saints 62° 


(1) Ce crâne, depuis longtemps étudié par de nombreux anthropologistes, a été décrit et figuré par 
Quatrefages et Hamy dans leurs Crania cthnica, p. 397, pl. XXXVI. Il est le plus prognathe de la petite 
série de ci ânes de Namaquas qui « passent encore aujourd’hui pour les plus prognathes de tous les 
crânes rassemblés dans les collections européennes ». 

(2) Pour avoir des résultats comparables, j’ai cru devoir négliger, dans la mesure de cet angle, les 
arcades orbitaires et prendre, comme ligne faciale, la tangente à l’écaille du frontal (ligne ophryo-den - 
laire). En prenant la ligne tangente à la glabelle, ici extraordinairement saillante, on obtient un 
angle de 13t", encore inférieur au minimum offert par les Hommes actuels. 

(3) Le H r Topinard donne des chiffres différents (100° à 110°). Mais les Gibbons ne figurent pas dans son 
tableau. Or j’ai trouvé 120° sur des crânes de Gibbons Siamangs adultes et 126° sur un crâne de Gibbon 
Siamang déjà muni de toutes ses dents définitives, mais encore jeune. 

(4) Toujours en prenant comme ligne faciale la ligne ophryo-dentaire. En prenant la ligne glabello- 
den taire, l’angle s’élève à 72°. 

(5) Éléments d’anthropologie générale, p. 883. 

(6) L'Anthropologie, XXI, p. 508 et 640. J’ai supprimé les décimales et arrondi les unités. 


129 — 


Marcei.i.in BOULE. 


o-> 

Minima observés chez l'Homme actuel : 


Crâne (le Namaqua 50° 

Crâne d'Aléoule 38° 

Anthropoïdes, moyennes 37° à 32° 

écart maximum 32° à 5G° 


Los Anglais expriment le prognathisme au moyen de 1 indice alvéolaire de Flower 
rapport delà ligne hasion-prosthion à la ligne basion-nasion). Voici quelques données 
comparatives empruntées à Flower (I) et à Duckworlh (2) : 


Anciens Égyptiens (moyenne) 93 

Européens (moyenne) 96 

Australiens (moyenne) 103 

Nègres d'Afrique (moyenne) JO* 

Crâne de La Chapelle 108 

Anthropoïdes 128 à 133 


Je dois faire observer que quelques cas individuels, parmi les Nègres d’Afrique, 
ont fourni à Flower des chiffres plus élevés que l’indice de notre crâne fossile 
(jusqu’à I 14). Notre Namaqua a même 1 15. Ce sont là des cas extrêmes tout à fait 
extraordinaires. 

h'anyle cranio- facial d'Huxley 1 prosthion-sphénion-basion) peut aussi permettre 
d'apprécier le prognathisme. 11 est impossible de le mesurer exactement sur notre 
spécimen, à cause de l’absence du sphénoïde ; mais il est facile de se rendre compte, 
sur des constructions géométriques, que sa valeur devait être comprise entre la 
moyenne des Nègres actuels (97°) et la moyenne des Anthropoides (1 16°) (3). Je 
pense qu’on peut l’évaluer à 100’ environ. 

Ainsi, pour le prognathisme supérieur, comme pour le prognathisme total, notre 
crâne fossile se place encore tout à fait à la hase de la série humaine actuelle, o Ci il 
ne voisine qu’avec des types d’un prognathisme tout à fait exceptionnel et qu’on peut 
qualifier d'aberrant, ou peut-être même de pathologique (Namaqua). 

Il importe d’observer que, sur notre spécimen, il s’agit d’une projection en avant 
de tout le maxillaire et non pas seulement de la portion sous-nasale, le progna- 
thisme sous-nasal ou alvéolaire étant ici peu marqué et au contraire très développé 
sur les types actuels très prognathes qui ont servi à nos comparaisons. 

Il semble que le développement relatif du crâne facial et du crâne cérébral s’expri- 
merait mieux par la comparaison des surfaces occupées, sur une coupe médiane du 
crâne, par la portion faciale et par la portion cérébrale. L’état de conservation et 
la fragilité de notre spécimen ne se prêtent guère à l’emploi de cette méthode dans 
ce quelle a de brutal. Mais on peut essayer de l’utiliser par des procédés graphiques 

l; Catalogue of the spécimens... in the Muséum of tlie College of Surgeons, l’art l. Man. 

2 Morphology and anthropology, p. 263. 

(3) Topinard, L'Homme dans la nature, p. 2*3. 

— LH) — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


23 


comme l’a fait le D‘ Stratz (1) qui a mesuré, en les transportant sur uu papier 
quadrillé au millimètre, la partie de la projection optique de la nonnn latéral h qui 
revient au crâne cérébral et la partie qui revient au crâne facial. Voici les rapports 



Fig. 11. — Profils d'un crâne de Chimpanzé, du crâne de La Cliapelle-aux-Saints et du crâne d'un Français actuel 
superposés suivant les lignes hasio-nasalcs ramenées à une même longueur, lia, basion : Na. nasion. 

qu'il a trouvés pour les deux surfaces sur divers crânes, la partie cérébrale étant 
prise pour 100. 


Hommes acluels (moyenne) 42 

minimum (Singhalais 35,6 

— maximum (Mongol) 48,3 

Type de Néandcrlhal (Spv) (2 54 

Pilhécanthrope (2) 72 

Chimpanzés i moyenne) 90 


En appliquant le même procédé, je trouve que pour l’IIomme de La Cliapelle- 
aux-Saints l’indice est de 51, chiffre supérieur non seulement à la moyenne, mais 
aussi au maximum des Hommes actuels. 

On peut, par un autre moyen graphique, rendre très frappant ce phénomène du 
développement relatif considérable de la partie faciale par rapport à la partie 
cérébrale du crâne de l’Homme de La Chapelle-aux-Sainls 

Ce moyen consiste à superposer les profils de ce crâne et les profils d'un crâne 
de Chimpanzé et d’un crâne de Français, suivant les lignes naso-basilaires, qui 

( 1 ) Stratz (C. IL), Das Verhàltnis zwischen Gesichts-und Gehirnschâdel beim Menschen und AfTen 
Archiv f. Anlhr., Neue folge, Bd. III, 1905, p. 85-93). 

(2) J’ai à peine besoin de faire ressortir ce que ces évaluations ont d’hypothétique, surtout pour le 
Pithécanthrope dont la face est complètement inconnue. 

— 131 — 


Marcellin BOULE. 


-2 \ 

représentent assez bien les séparations des portions faciale et cérébrale, et après 
avoir, bien entendu, ramené les trois lignes basi-axiales à une même longueur 
(lig. 11). Chez le Chimpanzé, le territoire facial est presque aussi vaste que le 
territoire cérébral. Par contre, chez le Français, la face est extrêmement réduite et 
le crâne cérébral extrêmement développé. Ce sont deux extrêmes entre lesquels le 
crâne de La Chapelle vient s’intercaler. Tandis qu'il est plus rapproché de son 



I'ig. 12. — Superposition (les profils des tètes osseuses de l’illustre paléontologiste américain Copè (grisé) 
et de l’Homme fossile de La Cliapelle-aux-Saints (1/2 de la gr. nat.). 


congénère l’Homme actuel par sa face, il est à peu près à égale distance de celui-ci 
et du Chimpanzé par sa boite cérébrale. 

En lisant l’intéressant mémoire de Spitzka ( I ) sur les crânes de quelques hommes 
éminents, l'idée m’est venue de rapprocher le crâne de l’illustre paléontologiste 
Cope, dont j’avais pu apprécier directement l’intelligence, la iinesse et la vivacité 
d’esprit, du crâne de notre Homme fossile. Par une coïncidence curieuse, il se 
trouve que la capacité crânienne du savant américain eide notre Primitif étaient 
sensiblement égales. C’est ce que montre d’ailleurs la superposition des deux 
profils, mais celte superposition met aussi clairement en évidence les différences 

(1) A Study of Uie brains of six eminent scienlists and scholars... together witli a description of lhe 
skullof Professor E. D. Cope (Transact. of lhe Amer. Philos. Soc., XX!, part 111, 1907). 

— 132 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


25 


de grandeur de la face chez l’un des Hommes les plus intelligents et les plus prime- 
sautiers que j’aie connus et chez notre sauvage des temps quaternaires (fig. 12). 

Pour préciser ce développement relatif du crâne cérébral et du crâne facial, le 
mieux serait évidemment de mesurer leurs volumes respectifs. Je ne connais pas 
de méthode pratique. Mais il est clair qu’à cause de l’absence de fosses canines 
chez l'Homme de La Chapelle, on obtiendrait, par ce moyen, des chiffres qui accen- 
tueraient encore les différences qui le séparent des Hommes actuels. 

ARCHITECTURE GÉNÉRALE DU CRÂNE 

Par le développement relatif de sa partie faciale et de sa partie cérébrale, notre 
crâne se montre donc fort différent des crânes d’Hommes actuels, même les plus 
inférieurs à cet égard. 11 comble, dans une mesure faible mais réelle, l’intervalle 
morphologique qui sépare ces derniers des Singes anthropoïdes. Ce rapport différent 
doit correspondre évidemment à une disposition architecturale différente. 

Huxley (1) et Topinard (2) ont bien montré comment un crâne de Mammifère 
ordinaire, un crâne de Singe et un crâne humain, formés des mêmes parties, 
composés des mêmes éléments ostéologiques, diffèrent entre eux par le dévelop- 
pement relatif et l’arrangement réciproque de ces parties, c’est-à-dire par leur 
disposition architectonique. 

La partie essentielle, qui représente comme la clef de voûte de l’édifice crânien, 
est la hase du crâne, formée, d’arrière en avant, par le basi-occipital, le basi- 
sphénoïde et le présphénoïde. C’est autour de cet axe basicranial d’Huxley que 
s’opèrent les principales modifications de la boite cérébrale, sous l'influence du 
développement des diverses parties de l’encéphale. Et cet axe lui-même, qui est 
rectiligne chez la plupart des Mammifères, arrive à s’infléchir, se recourber, se 
briser d’une quantité plus ou moins considérable suivant qu’on envisage des formes 
crâniennes plus ou moins élevées, depuis les Singes inférieurs et les Anthropoïdes 
jusqu’à l'Homme. 

Cet important caractère de la flexion de la base du crâne a été étudié géométri- 
quement et numériquement parde nombreux anthropologistes, Welcker, Yon Lucae, 
Ranke, Papillault, Sera, etc. 

La base du crâne de La Chapelle-aux-Saints est très incomplète. Mous n’avons, 
d’une part, que le basi-occipital et, d’autre part, que l’origine de la fosse ethmoïdale. 
Cela nous permet cependant de constater, à première vue, que l’axe basicranial 
d Huxley est ici très long, à cause de la position reculée, dont je parlerai plus loin, 
du trou occipital. La pente très faible du cliva- s nous permet aussi de penser que la 
flexion de la base du crâne devait être relativement peu marquée. L 'anyle de 

(1) Evidence as lo Man’s place in nature, Londres, 18G3. 

(2) L’Homme dans la nature. — La transformation du crâne animal en crâne humain ( L'Anthropo - 
loyie, II, 1891, p. 051-675). 

— 133 — 


Annales de Paléontologie, t. VI, 1911. 


18 


-20 


Marcellin BOULE. 


Br 


Landzerl (, nlanu/n et cl'wus prolongés) et l 'angle sphénoïdal de Welcker (basion- 
ephippion-nasion) étaient certainement plus grands, plus rapprochés de 180° que 

chez les Hommes actuels. 

Je pense qu’on peut estimer à 
1 35° environ l’angle de Landzert 
présenté par notre crâne fossile et 
à 150° l’angle de Welcker. (J'ai à 
peine besoin de faire remarquer 
que ces chiffres, relevés sur des 
épures interpolées, ne sauraient 
être qu’approximatifs.) Or, nous 
savons, par les recherches de N on 
Lucae et de Topinard, récemment 
confirmées par celles de Sera (1), 
que, chez les Hommes actuels, la 
valeur de l’angle de Landzert ne 
dépasse pas 132° et que, chez les 
Anthropoïdes, il ne descend pas 
au-dessous de 1 4o°. Sera l’a trouvé 
de 140° sur le crâne de Gibral- 
tar (2). 

Cela s’accorde bien avec les 
vues exprimées par Papillault (3) 
et d’après lesquelles un bipède 
très prognathe devrait avoir une 
base crânienne dont tous les seg- 
ments : plan orbitaire, plan cli- 
vien, plan du trou occipital, plan 
de la région sous-occipitale, se- 
raient très obliques les uns sur les 
autres, c’est-à-dire tendraient à 
rentrer dans un même plan : une 
voûte surbaissée devrait être la 
conséquence de cet aplatissement 
de la base. 



Fig. 13-15. — Schémas géométriques d’un crâne de Chimpanzé, 
du crâne de l’Homme fossile de La Chapelle-nux-Sainls et du 
crâne d’un Français actuel. — A, prosthion ou point alvéo- 
laire; N, nasion; Br, bregma ; L, lambda: I, inion; O, opis- 
thion; B, basion: K, éphippion ; Fe, fosse ethmoïdalc; Ct, plan 
supérieur du cervelet (1/3 de la gr. nat.). 


(I) Di alcuni caralleri importanti sinora 
non ri le val i nel cranio di Gibraltar (Atti 
délia Societa romana di Anlropologia. vol. 
XY r , l'asc. Il, ]). 7 du tiré à part). 

(2 Sera, Nuove osservazioni cd induzioni sul cranio di Gibraltar (.4 rch. per VAntrop. e la Elnol., 
XX. \IX, p. 163). 

(3) Etude morphologique de la base du crâne (Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris . 

— 134 — 


I/IIOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


27 

En partant do ces données, j'ai essayé de faire géométriquement le schéma d'une 
coupe sagittale de notre crâne quaternaire. La comparaison de ce schéma avec les 
figurations analogues d’un crâne de Chimpanzé et d’un crâne d’Européen, me paraît 
des plus instructive. Elle montre clairement la position intermédiaire de l'Homme 
de La Chapelle-aux-Saints, quand on envisage simplement les grands traits de sa 
morphologie (tig. 13 à 15). 

La différence d’architecture de notre crâne fossile et de la plupart de ses 
congénères entraîne avec elle des dispositions toutes différentes dans les rapports 
des divers plans d’orientation. 

A cet égard, la direction du plan des axes orbitaires es! bien démonstrative. 
L’importance physiologique et, par suite, l’importance morphologique de ce plan, 
révélée par Broca, prônée par Topinard et par d’autres anthropologistes, me paraît 
incontestable. J’ai cherché à fixer sa position et à déterminer sa trace sur le plan 
sagittal du crâne (tig. 17, A O). J’ai tracé, sur le môme profil, les traces du plan du 
trou occipital (T Oc) el du plan alvéolo-condylien (Al C) ainsi que la ligne de 
Francfort (P F). J’ai pu mesurer, sur cette épure, les angles du plan orbitaire avec 
le plan alvéolo-condylien et avec le plan du trou occipital. J’ai fait les mêmes 
opérations sur les crânes de Chimpanzé, d’Australien el de Français qui servent 
ordinairement à mes études comparatives. Voici la valeur de ces angles (1) : 



Chimpanzé. 

La Chapelle. 

Australien. 

F rançais. 

Angle des plans orbitaire et 





alvéolo condvlien 

22° 

16,5 

0" 

5°, 5 

Angle des plans orbitaire et 





du trou occipital 

-l- 33°, 5 

-1- 12°, 5 

— 4° 

— 9°, 5 


Le rapprochement des quatre dessins, qui traduisent graphiquement ces don- 
nées (fig. 16 à 19), me paraît extrêmement intéressant. 

Tandis que le crâne du Français a ses Irois plans d’orientation: plan des axes 
orbitaires, plan alvéolo-condylien el plan de Francfort sub-parallèles, chez 
l'Australien ces trois plans font entre eux des angles notables, dont la valeur 
augmente pour le crâne de l’IIomme de La Chapelle-aux-Saints et plus encore poul- 
ie crâne du Chimpanzé. 

La direction du plan du trou occipital est encore plus instructive. Chez le 
Français, ce plantait, avec le plan orbitaire, un angle aigu dont le sommet est en 

(I) .le dois faire observer que la difficulté de placer les orbitostats sur des orbites comme celles de 
l’Homme de La Chapelle-aux Saints et surtout l’état de conservation du fond de ces orbites rendent 
difficile l’établissement du plan des axes orbitaires. J’ai pu commettre une erreur, bien que j’aie pris 
soin de répéter plusieurs fois les mêmes opérations et de prendre la moyenne de mes observations. 
Mais, étant donnée la différence considérable, entre les chiffres trouvés pour les crânes choisis comme 
termes de comparaison et les chiffres se rapportant à notre crâne, l’erreur que j’ai pu commettre pour 
ce dernier est peu importante. 


— 135 


-28 


Marcellin BOULE. 


avant du crâne (les anthropologistes disent alors que cet angle est négatif). Sur 
l’Australien, cet angle, toujours négatif, est plus petit. Sur notre Homme fossile, 
nous observons un changement brusque. L’angle a son sommet en arrière du 




Fig. 16-17. — Profils d'un crâne do Chimpanzé et du crâne de l’Homme fossile de La Chapellc-aux-Saints 
(1/2 de lagr. nat.). — AO. axe orbitaire ; PF. ligne de Francfort; A1C. plan alvéolo-condylien ; TOc, plan du trou 
occipital. 


crâne, il est positif et sa valeur est relativement considérable. Chez le Chimpanzé, 
il est de même sens, avec une valeur plus considérable encore. 

Il résulte de ces considérations que, par les grandes lignes de son architecture 
crânienne, l’Homme de La Chapelle-aux-Saints se place entre le Chimpanzé et les 

- 136 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CH A PELL E-A UX-SA 1 .N TS . 


“29 


Hommes actuels. La comparaison des épures montre, a première vue, cette posi- 
tion intermédiaire; elle permet de reconnaître en même temps (pie, par sa structure 




Fig. 18-10. — Profils d’un crâne d'Australien et d’un crâne d'Européen ( 1/2 de la gr. nal.). — AO, axe orbitaire : 
PF, ligne de Francfort; A1C, plan alvéolo-condylien ; TOc. plan du trou occipital. 

générale, par ses dispositions architectoniques, le crâne de notre Homme fossile 
est plus voisin du crâne du Chimpanzé que des crânes de deux Hommes actuels, 
très proches l’un de l’autre à cet égard, malgré toute la distance qui les sépare 
dans la hiérarchie des races humaines d’aujourd’hui. 

— 137 — 


CHAPITRE III 


DESCRIPTION DU CRÂNE 

FACE SUPÉRIEURE (NORMA VERTICALIS). 

Pour en étudier la morphologie, j’examinerai le crâne sur ses diverses faces, dans 
l'ordre suivant: face supérieure, face latérale, face postérieure, face inférieure el 
face antérieure ou face proprement dite. 

Vu d’en haut, dans une direction exactement perpendiculaire au plan alvéolo- 
condylien ( norma vertical }* ), le crâne de La Chapelle-aux-Saints a une forme 
allongée, d’un joli contour, malgré la légère plagioeéphalie dont j’ai parlé (lig. 21 
et PL 1, fig. 1, PL III, lig. 3). La boîte crânienne est beaucoup plus renflée en 
arrière qu'en avant, où le frontal se rétrécit beaucoup au delà de l’énorme 



Fig. 20. — Photographies permettant de comparer les laces supérieures d'un crâne de Chimpanzé, du crâne de 
l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints et d'un crâne de Français. 


bourrelet qui le caractérise. Les extrémités du diamètre transversal maximum sont 
sur les pariétaux, un peu au-dessus de l’astérion, vers les bosses pariétales. Aussi 
les arcades zygomatiques, quoique modérément écartées, sonl-elles bien visibles et 
séparées par un vide assez considérable des parois des fosses temporales. 

Aux arcades sourcilières énormes, formant un bourrelet continu (fonts sapra- 
or bit ali s ), sans dépression ni saillie glabellaires notables, succède une large 
gouttière, s’étendant parallèlement d'une apophyse orbitaire à l’autre, et à partir 
de laquelle se dessine un front fuyant et très surbaissé. En avant du foras supra- 


L HOMME FOSSILE DE LA C1IAPELLE-AI X-SAINTS. 


31 


orbïtalis, cl malgré la puissante saillie de cette sorte de visière, on voit une grande 
partie des maxillaires el les fosses nasales, ce qui dénote un fort prognathisme 
facial. 

Les deux lignes courbes temporales sont basses et faiblement indiquées. 

Toute la région pariéto-occipitale présente un aspect aplati des plus remarquables 
et sur lequel je reviendrai tout à l'heure. 



Fig. 21. — Norma verticalis du crâne de La Chapelle- Fig. 22. — Superposition des norma verticalis de di- 
aux-Saints, d’après un dessin au diagraphe de M. Ri- verses calottes crâniennes du type de Néanderthal 
vel (1/2 de la gr. nat.). (1/2 de lagr. nat.). 


En norma verticalis , on voit une partie de l’écaille occipitale, qui s’avance 
sur la région supérieure du crâne, tandis qu’ordinairement elle se tient presque 
complètement sur la face postérieure ; la ligne lambda-inion est donc ici oblique 
d’avant en arrière, au lieu d’être oblique d’arrière en avant (Voy. lig. I i et 15). 

Voici quelques données numériques relatives à la norma verticalis. J’ai ajouté, 
comme termes de comparaison, les mêmes mesures se rapportant aux calottes crâ- 
niennes de Néanderthal et de Spv, la plupart d’après les données, parfois rectifiées ou 

— 139 — 


Marcellin BOULE. 


3-2 

complétées, de Fraipont et Loliesl (I ) pour Spy, de Schwalbe (2) pour IVéandertlml. 



La Chapelle. 

NéandeiThal. 

Spy 1. 

Spy II. 

A. Longueur maximum 

208 mm 

199mm 

200 mm 

198 mm 

B. Largeur maximum 

150mm 

| mm 

140mm 

150mm 

Indice céphalique 

75,0 

73,9 

70,0 

75,7 

G. Largeur frontale minimum 

109 mm 

107 mm 

104 mm 

106 mm 

1). Largeur frontale maximum 

122 mm 

122 ram 

1 14 mm 

117m m 

...... ... . CX 100 

Indice fronto pariétal : — g — 

69,8 

72,7 

74,2 

70,6 

Indice stephamque de broca : - — ^ 

89,3 

87,7 

91,2 

90,5 

Courbe horizontale totale 

600 mm 

390 mm 

580 ram 

540 mm 


Il résulte de ce tableau que les quatre crânes, ou parties de crânes, qui ) figurent 
sont tous remarquables par leurs grandes dimensions et, à cet égard, celui de La 
Chapelle-aux-Saints se place en tète de la petite série. Celle-ci commence à nous 
apparaître comme fort homogène. Tous les crânes sont dolichocéphales ; celui de la 
Corrèze l’est un peu moins que les autres (3). L’épure ci-jointe (fig. 22), où sont 
superposées les quatre normaverlicalis, montrent ces ressemblances plus clairement 
encore que les chiffres. 

Je ne crois pas que la comparaison des indices céphaliques des Anthropoïdes, du 
Pithécanthrope, de nos Hommes fossiles et des races humaines actuelles soit d’un bien 
grand intérêt. Mais il n’est pas inutile de faire remarquer que cet indice chez l’Homme 
de La Chapelle-aux-Saints a une valeur moyenne, ce qui répond à la conception 
qu’on peut se faire d'un type sinon primitif, du moins encore peu spécialisé. 

L indice frontal, ou fronlo-pariélal, ne paraît pas non plus avoir une grande signi- 
fication, à en juger par les tableaux de Topinard et de Schwalbe, où cet indice 
varie de 02 à 85 chez les Hommes actuels et atteint 82 chez les Singes. 

FACE LATÉRALE (NORIHA LATERAUS). 

L’aspect latéral du crâne est de beaucoup l’aspect le plus intéressant, celui sous 
lequel se dévoilent les caractères morphologiques principaux de la région cérébrale. 

Profil du crâne cérébral. — Laissant de côté pour le moment le crâne facial, 
dont j’ai déjà montré le grand développement et dont je reprendrai l'étude à propos 
de la nonnci fctcialis , je vais m’occuper du crâne cérébral en examinant d’abord son 
profil (fig. 24 et PL I, fig. 1, PL 111 et IV, fig. 1). 

(1) Fraipont (J.) et Loiiest (M.),' Recherches ethnographiques sur des ossements humains découverts 
dans les dépôts quaternaires d’une grotte à Spy... ( Arch . de Biol., VII, 1886, Gand, 1887, p. 587 et suiv.). 

(2) Schwalbe (G.), Der Neandertalschâdel ( Bonncr Jahrbiicher, Heft 106, 1901). 

(3) Si, comme diamètre antérieur, on prenait la ligne ophryo-iniaque, on obtiendrait un indice supé- 
rieur (78,7 1 qui rangerait notre crâne dans les Mésocéphales. Schwalbe a fait la même remarque pour 
la calotte de Néanderthal. L'indice du moulage intracrânien, ou indice cérébral, est de 78,3. 

— 140 — 


L’IIOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


33 





La courbe à très petit rayon, correspondant à la forte saillie des arcades orbitaires, 
est suivie d’une courbe très concave, correspondant à la dépression ou large gouttière 
si caractéristique du frontal, et au delà de laquelle cet os s’élève très obliquement, 
suivant une ligne courbe, surbaissée, 
jusqu’au bregma. 

A partir de ce dernier point, la ligne 
de profil devient presque droite et 
horizontale jusqu’au vertex, situé au 
droit de l’apophyse mastoïde et à0 m ,0i6 
en arrière du bregma. 

Du vertex jusqu’au lambda, 
la courbe est peu inclinée 
et très tendue. Elle cor- 
respond à l’aplatisse- 
ment déjà signalé de 
la région compre- 


liant la moitié pos- 
pariétaux et la 
rie ure de l é- 
tale, aplatisse- 


serve égale 
crânes de 
et de Spy 
être un 


térieure des 
partie supé- 
caille occipi- 
ment quis’ob- 
ment sur les 
Néanderthal 
et qui paraît 
des traits morpho- 
logiques des crânes de 
Y Homo ISeanderthalemis. 
Au lambda, la ligne de profil 
est rompue par une faible dé- 
pression, qui tient à ce que l’écaille 
occipitale est légèrement en saillie 
par rapport à l’écaille pariétale. La 
courbe et la pente s’accentuent pourgagner 
le point le plus saillant de la région occipi- 
tale, situé de 0 m ,025 à (T,02G au-dessus de 
Finion externe, celui-ci étant déterminé, en 
l'absence de protubérance occipitale externe, 
par le point de réunion des lignes courbes 
supérieures. Le changement de courbure ne coïncide donc pas avec l’inion externe, 
comme chez tous les Singes anthropoïdes et, semble-t-il, chez le Pithécanthrope; 
il y a une importante saillie sus-iniaque. 

A partir de ce point le plus saillant, la ligne de profil se dirige en bas et en avant ; 


Fig. 23. — Photographies permettant de 
comparer les vues latérales d'un crâne de 
Chimpanzé, du crâne de La Chapelle-aux- 
Saints et d’un crâne de Fiançais. 


— 141 — 


Annales de Paléontologie, t. VI, 1911, 


19 



34 


Marcellin BOULE. 


elle dessine d’abord la saillie du bourrelet occipital [tory s occipitalis transversm des 
anatomistes allemands), sur lequel je reviendrai plus loin et auquel succède une 
dépression, suivie elle-même d’un relèvement correspondant aux lignes courbes 
inférieures; puis on arrive au trou occipital. 

Voici les longueurs des divers segments de ce profil; on pourra les comparer aux 
mêmes longueurs indiquées pour les crânes de Néanderthal et de Spy. 



La Chapelle. 

Néanderthal. 

Spy I. 

Spy II. 


mm. 

mm. 

mm. 

mm. 

Segment frontal 

121 

133 

105 

120 (?) 

— pariétal 

121 

119 

118 

114 

— occipital 

115 

)) 

)) 

)) 

Courbe sagittale totale (du na- 
sion à l’opisthion) 

357 

» 

» 

)) 



Fig. 24. — Norma lateralis du crâne de La Cliapelle-aux-Saints, d’après un dessin au diagraphe de M. Rivet 

(1/2 de la gr. nat.). 


On observera que le frontal et le pariétal du crâne de La Chapelle-aux-Saints ont 
la même longueur, contrairement à ce qu’on voit sur le crâne de Néanderthal, 
où le frontal est notablement plus long que le pariétal, et sur Spy I, où le frontal est 
plus court (1). 


(1) Turner a clairement exposé dans divers mémoires ( Challenger , etc.) les relations des courbes 
frontale, pariétale et occipitale chez les Hommes actuels. Pratiquement, le bregma coïncide à peu près 
avec le tiers-point de Cunningham. En d’autres termes, la courbe frontale égale le tiers de la courbe 
sagittale totale (du nasion à l'opisthion). Ceci s'applique surtout aux Fuégiens et aux indigènes des îles 
de l’Amirauté. Dans les autres races, le tiers-point serait généralement en avant du bregma (de 5 à 8 milli- 
mètres en moyenne;. Et ce rapport serait indépendant de l’indice céphalique et de la plalycéphalie. 

Chez les Hommes récents, la courbe frontale = 33,2 p. 100 environ delà courbe sagittale totale. Chez 

— 142 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CïIAPELLE-AUX-SAIIS'TS. 


33 



Fig. 23. — Superposition des norma lateralis de diverses calottes crâniennes du type 
de Néanderthal, orientées suivant la ligne joignant la glabelle au lambda (1/2 de 
la gr. nat.). 


Aplatissement général. — La boite crânienne de notre fossile apparaît donc, 
vue de profil, comme très surbaissée, comme écrasée verticalement dans toutes 

ses parties, aussi _____ 

bien dans sa ré- 
gion occipitale 
que dans sa région 
frontale. 

Cet aplatisse- 
ment général, 
cette platycépha- 
lie est, à mon 
sens, un caractère 
de premier ordre, 
commandant une 
foule d’autres ca- 
ractères, et par 
lequel, à première 
vue, notre crâne 
fossile s’écarte 

beaucoup des crânes humains actuels pour se rapprocher extraordinairement des 
crânes des Singes anthropomorphes sans crêtes sagittales, tels que les Gibbons 
et les Chim- 
panzés. 

11 faut d’abord 
comparer l’apla- 
tissement géné- 
ral de notre crâne 
avec l'aplatisse- 
ment des crânes 
fossiles néander- 
thaloïdes et suf- 
fisamment bien 
conservés, ceux 
de Néanderthal 
et de Spy. Le 
basion man- 
quant chez ces 

derniers, le plus simple est de se servir des procédés employés par les auteurs qui 
les ont étudiés. 

les Macaques elle est d’environ 43,3 p. 100. Chez l’Homme de La Chapelle-aux-Saints elle est de près 
de 34 p. 100. Il semble que ce même rapport ait dû être plus élevé sur le crâne de Néanderthal. 

— 143 — 



La Chapelle 

Néanderthal 

Fig. 26. — Superposition des norma lateralis de diverses calottes crâniennes du type 
de Néanderthal, orientées suivant la ligne glabello-iniaque (t/2 de la gr. nat.). 


Marcellin BOULE. 


Pour apprécier l’aplatissement de la voûte crânienne, on peut, soit superposer des 
profils orientés de la même manière, soit comparer certains indices. 

En employant la première de ces méthodes, Fraipont et Lohest orientent leurs 
crânes suivant la ligne d’Hamy, laquelle joint la glabelle au lambda. Voici un dessin 
(fig. 25) où j’ai ajouté le profil du crâne corrézien aux trois profils déjà superposés 
par mes savants collègues de Belgique. Le plus surbaissé paraît être le crâne de La 
Chapelle-aux-Saints. 

La figure 26 montre les mêmes profils orientés en prenant comme base la ligne 
glabello-iniaque. La petite série se montre ainsi beaucoup plus homogène (1). 

Schwalbe (2) a mesuré le degré d’aplatissement des calottes crâniennes qu’il a 
étudiées au moyen d’un indice de hauteur représentant le rapport de la hauteur du 
vertex AB sur la ligne glabello-iniaque à la longueur de cette ligne g i (fig. 27). Ici 
encore la difficulté de déterminer -exactement l inion externe peut être une cause 
d’erreur. Voici la valeur de cet indice pour les diverses pièces que nous comparons 
et pour le crâne de Gibraltar (ce dernier d’après Schwalbe et Sera) : 


Indice de hauteur de la 

La Chapelle. 

Néanderthal. 

Spy I. 

Spy II. 

Gibraltar. 

calotte crânienne 

40,5 

40,4 

40,9 

44,3 

40,0 


Notre spécimen apparaît encore, par ce moyen, comme à peu près identique aux 
autres crânes fossiles du même type. 

Il est intéressant de comparer ces divers indices à celui du Pithécanthrope = 34,2, 
et à celui des Singes anthropoïdes, dont le maximum serait de 37,7. D’autre part, 
ils s’éloignent tous beaucoup de l’indice minimum relevé par Schwalbe sur les groupes 
humains actuels = 52, et par Sera (3) sur sa série d’Ostiaks = 49,4. 

Il est vrai que M. Sollas (4) abaisse cet indice à 45,1 pour un crâne australien et 
que le fameux crâne frison, dont s’était occupé jadis Virchow, n’a que 45,6 (5). Mais 
il s’agit ici, sinon de crânes anormaux, du moins de pièces exceptionnelles, de véri- 
tables curiosités craniologiques, tandis que les crânes fossiles considérés, La Chapelle, 
Néanderthal, Spy 1 et Spy II forment une petite série bien homogène dont l’indice 
moyen n’est que de 41/1, chiffre très inférieur à celui que fourniraient une série de 
crânes d’une race actuelle quelconque. J’ajouterai que le fameux crâne scythe de 

(1) L'inion externe est, dans tous ces crânes, beaucoup plus haut que l inion interne. Il a élé déter- 
miné, comme je l’ai déjà dit, par le point le plus proéminent du bourrelet occipital sur le plan sagittal 
médian. Schwalbe parait l’avoir placé de la même manière, de sorte que ses profils et le mien peuvent 
se comparer exactement. 

(2) Der Neandertalschàdel, p. 24. 

(3) G. L. Sera, Sul signiticato délia platicefalia... (Arch. per Y Antrop. e la Etnol., d 9 1 0 et 1911 ; p. 54 
du tirage à part). 

(4) On the cranial and facial characters of the Neandertbal Race (Philos, trans., série B, vol. CXCIX, 
1907). 

(5) Giuffrida-Ruc.geri, Das sog. Aussterben der Neanderthal-Spv-Rasse ( Globus , Bd. XC, 1906, 
p. 253). 


— 144 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


37 


Nowosiolka n’a à cet égard rien de néanderthaloïde, puisque l’indice de hauteur de 
la calotte s’élève à 53,6 ( I). 

Mais la hauteur de la calotte 
crânienne el la hauteur du crâne 
sont deux choses différentes (2). 

Jusqu’à présent, l’état de con- 
servation des crânes du type de 
Néanderthal ne permettait d’ap- 
précier numériquement leur de- 
gré de platycéphalie que d'une fa- 
çon incomplète et très incertaine. 

Notre spécimen, possédant le 
basion, se prête au contraire à la 
détermination de ses indices ver- 
ticaux. Sa hauteur basilo-breg- 
matique est de 131 millimètres. 

Le premier de ces indices est celui de hauteur-longueur, ou indice vertical deBroca : 



hauteur basilo-bregmatique X 100 
longueur maximum 

Les anthropologistes lui fontdivers reproches, notamment celui d’être trop influencé 
par l’indice céphalique et de favoriser les brachycéphales. Il est clair, en effet, que cet 
indice ne saurait avoir la moindre valeur quand il s’agit de comparer entre elles 
diverses races humaines, les unes brachycéphales, les autres dolichocéphales. Il n’en 
est pas de même quand les comparaisons ne portent que sur des formes zoologiques 
ayant toutes des crânes allongés. 


T ,. , , , hauteur basdo-bregmatique X 100 

L indice de hauteur-largeur : , sans etre a 1 abri 

largeur maximum 

de tout reproche, est certainement plus expressif. Enfin, on peut, à l’exemple de 
Topinard, considérer un indice mixte , obtenu en prenant la moyenne des deux 
premiers. 

D’après Broca et Topinard (3), chez les Hommes actuels, la valeur moyenne de 
l’indice de hauteur-longueur peut s’élever à 79 (Javanais) et ne descend guère au- 
dessous de 70. L'indice de hauteur-largeur oscille de la même manière entre 104 
et 85 et l’indice mixte entre 89 et 78. Mais les variations individuelles sont, naturel- 
lement, beaucoup plus considérables. Il est très difficile de tenir compte de ces der- 
nières dans un travail de comparaison comme celui que j’ai à faire en ce moment, 
caries variations extrêmes, dans un sens ou dans l’autre, peuvent se rapporter à des 


(1) Stolyhwo (K.), Le crâne de Nowosiolka... (Bull, de l'Acad. des sc. de Cracovie , février 1908, p. 115). 

(2) Cela est si vrai que le crâne d’Australien de Sollas, dont l’indice de hauteur de la calotte n’est que 
de 45, a un indice mixte de hauteur crânienne relativement élevé : 82,3. 

(3) Éléments d’anthropologie générale, p. 683. 

— 145 — 


38 


Marcellin BOULE. 


cas aberrants on pathologiques. Si nous n'envisageons que les moyennes les plus 
basses, le crâne de La Chapelle-aux-Saints se tient bien au-dessous de celles-ci 
par ses trois indices : de hauteur-longueur = 02,9 (au lieu de 70) ; de hauteur- 
largeur — 83,9 (au lieu de 85); mixte = 73,4 (au lieu de 78). 

Ces données ne me paraissant pas suffisantes, j’ai cherché à m’éclairer directement. 
Pour cela, j’ai choisi, avec l’aide de MM. Verneau et Kivet, quelques crânes de la 
collection d’Anthropologie du Muséum, parmi les plus surbaissés. J’ai fait entrer 
aussi en ligne de compte certaines pièces signalées par divers auteurs pour leur 
fort aplatissement crânien et comme représentant les plus néanderthaloïdes connues. 
Enfin j’ai mesuré quelques Chimpanzés et quelques Gibbons. Et j’ai obtenu le tableau 
suivant, où les crânes sont rangés dans l’ordre croissant des indices mixtes : 


Crâne humain de la cathédrale de Brème (le plus 

bas de la série de Gildemeister) (1) 

Crâne humain de Trenton (Riverview Cemetery 

Skull) décrit par Hrdlicka (2) 

Gibbon Siamang adulte 

Crâne de La Chapelle-aux-Saints 

Ostiak de Sera [le plus bas de la série, n° 2774] (3). 

Crâne vénézuélien, cité par Marcano (4) 

Chimpanzé 

Autre Chimpanzé (plus jeune) 

Gibbon Siamang jeune 

Ostiak cité par Sera [n° 2737] (3) 

Australien le plus surbaissé de la série de Base- 

do w [n° 21] (6) 

Batavus genuinus de Blumembach, le plus bas de 

la série de Spengel (7), n° 269 

Crâne du comté de Calaveras (8) 

Crâne de Fuégien, cilé par Rivet (9) 

Vénus hottentote 

Australien le plus surbaissé de la série de Sollas 

[n° 998] (10) 

Crâne scythe de Nowosiolka (11) 

Crâne de Français (de mon laboratoire) 


Indices verticaux 

de haut. -long. 

de haut.-lurg. 

I. mixte. 

59,5 

79,1 

69,8 

63,0 

79,5 

71,2 

59,5 

84,8 

72,1 

62,9 

83,9 

73,4 

63,0 

84,0 

73,5 

67,0 

81.4 

74,2 

63,8 

84,9 

74,3 

63,7 

86,0 

74,8 

65,4 

84,5 

74,9 

64,5 

85,9 

75,2 

63,5 

88,6 

76,0 

65,3 

87,4 

76,3 

69,5 

86,6 

78,0 

69,7 

87,9 

78,8 

70,1 

90,9 

80,5 

66,3 

98.4 

82,3 

69,0 

95,8 

82,4 

76,8 

92.5 

84,6 


(1) Cité par Hrdlicka, Skelelal remains suggesting or attributed to early man in North-America 
( Smithsonian Institut. Bureau of American Ethnology, Bul. 33, p. 43). 

(2) Hrdlicka, Ibid., p. 41 . 

(3) Sera (G. L.), Sul signilicato délia Platicefalia... (Extr. des Archivio per l'Antrnp. e la Etnol., 
vol. XV et XVI, 1910 et 1911, p. 42). 

(4) Ethnographie précolombienne du Vénézuéla. Indiens Goajirs (Bull, de la Soc. d'Anthrop. de Paris, 
4 e série, 1, 1890, p. 883). 

(5) Loc. cit., p. 42 et 54. 

(6) H. Basedoav, Der Tamanierschâdel, ein Insulartypus (Z eitschr. f. Ethnol., 1910, p. 175 etsuiv.). 

(7) Spengel (J. W.), Schàdel vom Xeanderthal-Typus (Arcli. f. Anthrop., Vlll, 1875, p. 65). 

(8) Hrdlicka, loc. cit., p. 103. 

(9) Rivet (D r ), La race de Lagoa-Santa chez les populations précolombiennes de l’Équateur (Bull, et 

Mèm. de la Soc. d' anthrop. de Paris, 1908, p. 255). 

MO) Loc. cit. 

(11) Communication directe de M. Stolyhwo. 


— 146 -- 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AU X-SA1NTS. 


39 


Ce tableau est très instructif. Il montre d’abord que l’échelle des variations du 
développement en hauteur du crâne humain est extraordinairement étendue. Nous 
voyons de plus que le groupe humain et le groupe des Singes anthropoïdes, très 
éloignés l'un de l’autre quand on ne considère que les moyennes, arrivent non seu- 
lement à se toucher, mais encore à se pénétrer, quand on tient compte des variations 
individuelles. Même les degrés les plus inférieurs de celte échelle sont occupés par 
des crânes humains qui, par leur degré d’aplatissement, se placent ainsi au dessous 
des Chimpanzés et des Gibbons. Certes, ces derniers cas sont rarissimes, tout à fait 
exceptionnels même dans les séries dont ils font partie. Il n’en est pas moins vrai 
qu’il y a là un fait des plus intéressant et, comme l’aplatissement extraordinaire 
de ces crânes n'est pas toujours lié à une faible capacité, on est ainsi confirmé dans 
l’idée que la valeur relative des trois principaux diamètres de la boite encéphalique 
a beaucoup moins d’importance que leur valeur absolue ; que la forme de cette 
boite a, au point de vue de la hiérarchie zoologique, une valeur moindre (pie son 
volume. 

Tout en étant subordonnée, cette valeur n’en est pas moins réelle au point de 
vue de la systématique, car si l’on envisage les choses en grand, en mettant de côté les 
cas tout à fait exceptionnels, que leur isolement, même dans les séries inférieures dont 
ils font partie, permet de considérer comme des cas aberrants, nous voyons que le 
groupe des Singes anthropoïdes, représenté par les formes aux crânes les plus 
développés, est nettement séparé des groupes humains actuels les plus platycéphales, 
tels que les Ostiaks, les Boschimans, les Australiens. D’autre part, l’Homme fossile 
de La Chapelle-aux-Saints s’incorpore nettement dans le groupe des Anthropoïdes. 
On ne saurait objecter que ce fossile représente lui-même un cas exceptionnel 
analogue à ceux que les anthropologistes se sont toujours plu à rechercher et à 
signaler, puisque le groupe Néanderthal-Spy-La Chapelle est remarquable par son 
uniformité morphologique et que, d’autre part, les pièces osseuses qui le composent 
proviennent de contrées fort éloignées les unes des autres. On reconnaîtra que la 
platycéphalie paraît bien être ici un caractère de race ou d’espèce; qu’il faut com- 
parer celte platycéphalie à la platycéphalie moyenne des groupes humains actuels 
plutôt qu’à la platycéphalie exceptionnelle, aberrante ou même pathologique de 
quelques très rares sujets. 

Région frontale. Développement des arcades sourcilières. — Sur le crâne de La 
Chapelle-aux-Saints, le bourrelet continu que forment les arcades sourcilières est plus 
développé que sur les crânes de Spy, surtout sur Spy 2, où le torus supra-or bitalis 
est déprimé au niveau de la glabelle, et il est aussi développé que sur la calotte de 
Néanderthal. En mesurant la courbe antéro-postérieure sous-cérébrale du frontal, 
Fraipont et Lohest (1) ont obtenu des chiffres qui, théoriquement du moins, 
devraient permettre d’apprécier ces différences : 

(I) Loc. cit., p. 23. 

— 147 — 


40 


Marcellin BOULE. 


Courbe antéro-postérieure sous- 

La Chapelle. 

Néanderthal. 

Spy I. 

Spy II. 

cérébrale du frontal 

35 mm 

43 mm 

25mill 

28““ (?) 


Les écarts offerts par les chiffres de ce petit tableau sont certainement trop 
grands ; ils tiennent surtout à ce que l’ophryon est un point dont la détermination 
est toujours plus ou moins vague. 

Les savants belges ont aussi cherché à évaluer le degré de saillie des arcades sour- 
cilières en mesurant la proéminence de leur « base » et de leur « partie moyenne », 
mais ce procédé me paraît également manquer de précision, à cause de la difficulté 
de choisir de bons points de repère. Ils ont encore apprécié le développement des 
sinus frontaux en mesurant l’écartement maximum des tables osseuses sur la ligne 
médiane. Cet écartement serait de 14 millimètres pour Spy n° 1, de 16 millimètres 
pour Spy n° 2, de 25 millimètres sur Néanderthal (1). Je le trouve de 26 à 28 milli- 
mètres sur notre spécimen. 

M. Schwalbe base ses comparaisons sur son Indice glabellaire , qui est le rapport 
de la ligne ophryon-nasion (fîg. 27, on) à la ligne ophryon-bregma (o b) multiplié 
par 100. Voici la valeur de cet indice pour chacun des crânes que nous comparons : 


Indice glabellaire de 

La Chapelle. 

Néanderthal. 

Spy I. 

Spy II. 

Gibraltar. 

Schwalbe 

39,0 

44,2 

41,3 

34,4 (?) 

43 (?) 


L’indice le plus élevé observé par Schwalbe sur des crânes modernes est de 31,8 
(Nègre Dschagga). Ce procédé peut aussi être critiqué à cause de la difficulté de 
placer l’ophryon et de la petitesse de la dimension n o. 

Degré de fuite du front. — Le degré de fuite ou, si l’on préfère, le développe- 
ment du front, peut être évalué en considérant avec Schwalbe : 1° l’angle bregma- 
tique, 2 U l’indice bregmatique, 3° l’angle frontal. 

1° L 'angle bregmatique , que M. Sollas (2) préfère désigner sous le nom à' angle 
de Schwalbe , parce que le bregma n’en est pas le sommet, est formé par les lignes 
glabello-iniaque (fîg. 28, gi) et glabello-bregmatique (gb): c’est l’angle a. 

2° L’ indice bregmatique est le rapport de la hauteur du bregma, b A , au-dessus de 
la ligne de base avec cette ligne gi. 

3° L’ angle frontal de Schwalbe est l’angle igT ou p (tig. 28); la ligne gT étant 
une tangente menée de la glabelle au frontal. 

(1 ) Quatrefages el Hamy, Crania ethnica, p. 12. 

(2) Loc. cil., p. 286. J’ulilise la méthode de Schwalbe sans l’apprécier. Je renvoie, pour les critiques 
qu’on pourrait lui adresser, à Cunningham, The Australian forehead in Anthropological Essays presented 
to E. B. Tylor, Oxford, 1907. 


148 — 


41 


L’HOMME FOSSILE DE LA. CHAPELLE-AUX-SAISNTS. 

\ oici les valeurs de ces divers éléments pour les crânes (pie nous comparons : 


Angle bregmatique ou de Schwalbe. 

Indice bregmatique 

Angle frontal de Schwalbe 


La Chapelle. 

Néanderthal. 

Spv I. 

Spy 11. 

Gibraltar. 

45",5 

44“ 

46° 

47“ 

50“ (?) (Sollas) 

36,5 

38,4 

34,5 

35,2 

» 

65 “ 

G2° 

5T“,5 

67° 

GG“ (Sera) 


Le crâne de La Chapelle-aux-Saints et les principaux crânes fossdes vraiment du 
meme Qpe forment donc, au point de vue des caractères de la région frontale, un 
groupe homogène, ce que nous avait déjà montré le graphique de superposition de 
leurs profils. 

D’après Schwalbe, l’angle bregmatique ne s’abaisserait jamais au-dessous de 55° 
chez les Hommes actuels ; pour- 
tant Sollas l’a trouvé de 47°, 5 chez 
un Australien. Il varierait, chez 
les Singes anthropoïdes, de 19 à 
39°, 5 et ce dernier maximum, il 
importe de le remarquer, est no- 
tablement supérieur à la valeur 
de cet angle chez le Pithécan- 
thrope (34°). 

Quant à l’angle frontal, le mi- 
nimum observé sur les races 
actuelles par Schwalbe est de 80" 

(Kalmouck), et par Sollas, sur un 
Australien, de 72°, 30. Il n’atteint Fi s- 28. — Figure théorique, 

que 56° chez le Chimpanzé. 

Si 1 examen de la région frontale de la boîte crânienne permet de se rendre 
compte du développement du cerveau antérieur, à cet égard, le type de Néanderthal 
occupe, sans conteste, le degré le plus inférieur dans l’échelle humaine et se 
îappioche singulièrement des Singes anthropoïdes. Nous verrons, par l’examen du 
moulage intracrânien, qu il en est bien ainsi. Le développement des arcades orbi- 
taires tend d’ailleurs à exagérer l’apparence de cette infériorité. Quelle que soit la 
signification physiologique de ces arcades, il est certain qu’elles tendent à dissimuler 
sur le crâne le développement cérébral des régions frontales. 


T 



Régions pariétales. Au premier coup d’œil, les pariétaux, vus de côté, parais- 
sent présenter un grand développement dans le sens antéro-postérieur. Nous avons 
vu que les courbes sagittales du frontal et des pariétaux ont la même longueur. 
Schwalbe (1), étudiant la calotte de Néanderthal et reprenant ou développant 

(I) Loc. cit., p. 40. 

— 149 — 


Annales de Paléontologie, t,. VI, 191 1. 


20 


i-2 


Marcellin BOULE. 


un genrede considérations déjà présentées par Huxley, King, Quatrefageset Hamy (1), 
a attribué une grande importance au développement relatif des quatre bords du 
pariétal. Tandis que sur les crânes d’Hommes actuels, d’après Hollander, le bord 
temporal est notablement plus petit que le bord sagittal, on observerait le contraire 
sur le crâne de Néanderthal (bord temporal = 118 et bord sagittal = 110, d’après 
Scbwalbe). Et ce rapport : bord temporal "> bord , sagittal , qui se retrouve dans les 
diverses familles des Singes, constituerait un caractère simien, c’est-à-dire un carac- 
tère d’infériorité pour le crâne cérébral de Néanderthal. 

Or, sur notre crâne, les choses sont différentes. La longueur de la courbe 
sagittale des pariétaux est de 121 millimètres. La longueur du bord inférieur (bord 
temporal -f- bord sphénoïdal) n'est que de 110 millimètres sur le pariétal droit et 
de 105 millimètres sur le pariétal gauche, de sorte qu’ici, nous avons un rapport 
nverse : bord temporal < bord sagittal. N’ayant à ma disposition qu’un moulage 
de la calotte de Néanderthal, moulage sur lequel les sutures ne sont pas nettes, je ne 
peux vérifier si cette différence est réelle. Si elle ne tient pas à une erreur d’ob- 
servation, d’ailleurs très peu probable, on peut affirmer que le caractère préconisé 
par Scbwalbe n’a pas, dans l’espèce, une grande valeur, car on ne saurait douter 
que les deux crânes de Néanderthal et de La Chapelle-aux-Saints n’appartiennent au 
même type morphologique. 

Les bosses pariétales sont ici très accentuées, comme sur les crânes de Spy. Elles 
sont situées plus près des bords postérieur et inférieur des pariétaux que des 
bords antérieur et supérieur ; en d’autres termes, elles occupent une position basse 
et reculée, comme dans les crânes de Néanderthal et de Spy. 

Les lignes temporales sont peu marquées dans la région pariétale. Déjà la crête 
temporale du frontal n’offre pas une saillie considérable. A partir du point où 
cette crête se dédouble, les deux lignes temporales résultant de ce dédoublement 
limitent une bande de 10 millimètres de largeur moyenne. Cette bande temporale 
est ici, comme sur les crânes de Néanderthal et de Spy, beaucoup plus rapprochée 
de la suture pariéto-temporale que de la suture sagittale. Aux points les plus élevés, 
la ligne courbe supérieure se lient à 05 millimètres de la suture sagittale, tandis que 
la ligne courbe inférieure n’est qu’à 35 millimètres de la suture pariéto-temporale. 
Ainsi, par les caractères de ses lignes temporales, notre Homme fossile ne répond 
pasà la conception a priori que, sous l’influence d’idées très répandues en anthropo- 
logie, on pourrait se faire d’un Homme primitif. A la vérité, l’anatomie comparée 
nous apprend que le développement des lignes temporales qui peut aller, même 
chez l’Homme actuel, jusqu’à la formation des crêtes pariétales (2), n’est pas néces- 
sairement en rapport avec la hiérarchie zoologique. Ces lignes temporales sont en 
effet relativement peu développées chez les Chimpanzés, chez les Gibbons et même 

(1) Crania ethnica, p. 8 el 13. 

(2) Vov. notamment Manouvrier, Deuxième étude sur le Pithécanthrope [Bull, de la Soc. d'anthrop. 
de Paris, 4 e série, VI (1895), p. 597]. 


— 150 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SALNTS. 


i.'i 


chez les Singes réputés les plus inférieurs, comme les Hapalidés, tandis (ju'elles le 
sont à un degré surprenant chez d’autres Anthropoïdes, les Gorilles et les O rangs. 
On pourrait faire des remarques analogues sur d’autres groupes de Mammifères. 

Dans le cas actuel, ce faible développement des lignes temporales parait indiquer 
simplement (pie le muscle temporal ou crotaphyte devait être relativement réduit, 
sinon dans sa masse (car la fosse temporale est vaste et profonde en avant et en 
arrière), au moins dans la longueur de ses faisceaux recouvrant les écailles temporale; 
et pariétale. 

Il n’est pas inutile de faire remarquer que la disposition présentée; par le crâne' 
de La Chapelle-aux-Saints contredit cette affirmation de M. Manouvrier (1) que « le* 
volume absolu de la mandibule doit être en rapport avec la grandeur absolue de la 
surface d’insertion du muscle temporal ». Comme nous le verrons plus tard, le 
volume de la mandibule de notre tète fossile est relativement très considérable. 

Région temporale. — L’étude de l'os temporal est des plus intéressante. Nous 
n’envisagerons pour le moment que sa face externe et réserverons l’examen de sa 
face inférieure pour le moment oii nous nous occuperons de la normn basilaris. 

La suture temporo-pariétale est très peu arquée. On sait qu’elle est à peu près rec- 
tiligne chez les Singes et chez les enfants nouveau-nés, et plus ou moins arquée 
dans les diverses races humaines, « l’expression la plus élevée de cette articulation 
étant représentée par une belle courbe arrondie » (2). 

Les diverses parties de l’os temporal, écailleuse, tympanique, pétreuse, me parais- 
sent offrir un développement relatif assez différent de ce que j’observe sur les crânes 
humains actuels placés sous mes yeux. L’écaille est réduite par rapport au rocher, 
et une remarque analogue a. été faite sur les crânes de Spy : « Les temporaux, disent 
Fraipont et Lohest (3), sont surtout caractérisés par la robusticité de la région du 
rocher et la faible hauteur de l’écaille. » Le contraste est d’autant plus accentué ejue 
les apophyses mastoïdes sont très réduites, comme nous le verrons tout à l’heure. 

Les apophyses zygomatiques sont hautes, massives et, vues latéralement, parais- 
sent très rectilignes ; leurs racines sont épaisses, le tubercule zygomatique pos- 
térieur, ou tubercule post-glénoïdien, est saillant, et le tubercule antérieur est très 
mousse. Le bord inférieur est épaissi et transformé en une véritable facette un peu 
oblique pour l’insertion du masséter. La suture zygornatieo-malaire est longue et très 
oblique. Plusieurs de ces caractères ont été observés sur les crânes de Spy ; ils sont 
exagérés chez le Chimpanzé, auquel nos Hommes fossiles ressemblent à cet égard 
beaucoup plus que les Hommes actuels. 

L’arcade zygomatique est, comme chez les Singes, quoique à un moindre degré, 
plus inclinée en avant que chez les Hommes actuels. En d’autres termes et. d’une 

(1) Deuxième étude sur le Pithécanthrope, p. 618. 

(2) Topinard, Anthropologie générale, p. 803. 

(3) Loc. cit., p. 6 la. 


44 


Marcellin BOULE. 


manière plus précise, chez les Hommes actuels, la ligne supérieure île l’arcade 
zygomatique se tient toujours au-dessus de la ligne de Francfort. Elle passe au- 
dessous chez les Singes et chez notre Homme fossile. Gorjanovic-Kramberger a 
signalé le fait chez l’Homme de Krapina (1). 

Le champ temporal est séparé du champ basilaire par une crête sus-mastoïdienne 
très développée, très saillante, qui se continue sur le pariétal par les lignes courbes 
temporales. Le champ basilaire est relativement réduit, à cause du faible dévelop- 
pement des apophyses mastoïdes. 

11 semble, par contre, que la portion tympanique soit plus développée, plus à 
découvert. Les deux conduits auditifs externes sont assez différents. Leur orifice a une 
forme elliptique, le grand axe de l’ellipse ayant une direction de bas en haut et 
d’avant en arrière : Q , qui paraît être très rare, sinon tout à fait exceptionnelle. Ces 
orifices présentent quelques exostoses. L’orilice gauche est rétréci vers son milieu par 
des productions osseuses qui lui donnent une forme en sablier. 

Enfin la portion pétreuse présente, sur la face externe, un développement consi- 
dérable. Cette portion paraît s’étendre plus loin, en arrière delà rainure digastrique, 
que sur les crânes humains de diverses races dont je me sers ordinairement pour 
mes comparaisons. Elle se dispose en une large surface oblique, se reliant aux sur- 
faces pariétale et occipitale voisines pour former avec elles un plan unique déjeté en 
dedans et en arrière, tandis que sur les crânes actuels, la rupture est brusque. Celte 
région reste ainsi sur la face latérale du crâne, au lieu de passer à la face postérieure. 
Dans l’ensemble, cette disposition ressemble beaucoup plus à celle que nous offrent 
les crânes de Chimpanzés (Voy. tig. 34 à 36) qu’à celle des crânes humains actuels, 
même ceux des races inférieures. Pourtant j’observe un aspect très voisin sur le 
crâne de la Vénus hottentote. 

Région occipitale. — L’étude de la région occipitale n’est pas moins intéres- 
sante. Déjà Huxley avait été vivement frappé de l’aspect de cette région sur la 
calotte de Néanderthal. 11 avait dit: « To an anatomica] eye the posterior part of 
the Néanderthal skull is even more striking than the anterior (2). » Les pièces 
osseuses de Néanderthal et même de Spy sont trop incomplètes pour qu’on ait pu 
apprécier convenablement les caractères de l’occiput ; notre crâne, au contraire, 
se prête admirablement à celle étude. 

Mien n’est plus étrange, au premiercoup d’œil, que le profil de la région occipitale 
du crâne de La Chapelle-aux-Saints, qui forme une sorte de chignon très proéminent 
mais très comprimé dans le sens vertical. On retrouve ici, pour la région sous-iniaquc 
de l’occipital, comme un pendant du caractère fuyant du frontal. Schwalbe 
apprécie ce caractère par des mesures d’angles. 

L 'angle du lambda , qu’on peut aussi désigner, avec Sollas, sous le nom d 'anyle 

(1) Gorjanovic-Kramberc.er, Der Diluviale Mensch von Krapina, p. 102, fig. 13. 

(2) Evidence as to Man’s place in nature, p. 14*2. 

— 152 — 


LTIOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SALMS. 


45 

mien supérieur, est compris entre la ligne de base inio-glabellaire et la ligne joignant 
l’inion au lambda (fig. 28, g il ou y). L'angle de l'opisthion de Schwalbe, ou angle 
mien inférieur , est compris entre la ligne de base et la ligne joignant l'inion à 
l’opisthion {g i op ou S). L'angle crânien postérieur sera la somme des deux précé- 
dents. Voici leurs diverses valeurs : 



La Chapelle. 

Néanderthal. 

Spy 1. 

Spv II. 

Gibraltar. 

Angle inien supérieur. . .. 

68°, 5 

66°, 5 

0 

00 

cO 

69° 

6b° 

— inférieur 

44°, 5 

51°, 5 

54° 

53° 

31° 

Angle crânien postérieur. 

113' 

118° 

122° 

122° 

97° 


Sous ce rapport, notre crâne représente le terme le plus inférieur de la petite 
série. C'est celui dont la région occipitale est le plus aplatie. Mais il importe de 
remarquer que c’est aussi celui où les mesures d’angle peuvent être prises avec le 
plus de sécurité, les évaluations ne pouvant être qu’approchées pour les autres 
crânes où l’opisthion n’est pas conservé (1). 

Un autre fait intéressant, que nos figures 13 à 15 (p. 26) ont déjà mis en évidence, 
apparaît nettement en norma lateralis. C’est que chez notre Homme, à peu près 
comme chez les Singes, la partie la plus saillante de l’occiput correspond sensible- 
ment à l’inion externe, lequel se trouve ainsi en arrière du lambda, tandis que chez les 
Hommes actuels, le point le plus saillant est en général au-dessus et en arrière de 
la protubérance occipitale externe. En d’autres termes, dans le premier cas, une 
ligne joignant le lambda à l’inion est dirigée de haut en bas et d’avant en arrière, 
tandis que, dans le second cas, cette ligne est aussi dirigée de haut en bas, mais 
d’arrière en avant. De pareilles remarques ont été formulées par les divers anato- 
mistes qui se sont occupés de la calotte de Néanderthal et peuvent être faites sur les 
crânes de Spy. 


FACE POSTÉRIEURE (NORMA OCCIPITAUS). 

Le crâne étant bien orienté, sa face postérieure n’olfre pas la forme pentagonale 
ordinaire, mais un contour si régulièrement arrondi que ce contour de la norma 
occipitalis se confond presque avec la circonférence d’un cercle dont la partie 
inférieure aurait été sectionnée suivant le plan de la base du crâne (fig. 30 et 
PI. II, fig. 2 ; PI. IV, fig. 3). 

La face postérieure du crâne de Spy II (2) se rapproche un peu de celle du crâne 
de la Corrèze. 

Cette forme générale presque circulaire tient : 1° à la platycéphalie du crâne ; 

(1) Cette remarque doit s’appliquer surtout aux chiffres si faibles que Sera donne pour le crâne de 
Gibraltar (66°, 31° et 97°) in Nuove osservazioni ed induzioni sul cranio di Gibraltar ( Arch . per l'Antrop. 
c la Etnul., XXXIX, 1909, p. 185). 

(2) Fraipont et Loiiest, loc. cit., pl. XV111, fig. 2. 

— 153 — 


Marcellin BOULE. 


46 

2° à la forte saillie des bosses pariétales ;• 3° à l’inclinaison en dedans de la face 
externe du temporal; 4° à la réduction des apophyses mastoïdes. 

La région occipitale du crâne de La Chapelle offre les caractères décrits par 
Fraipont et Loliest (1) et par Schwalbe (2) sur les spécimens de Spy et de Néan- 
derthal. Un fort bourrelet transversal, de forme arquée, sépare la partie supérieure 
de l’écaille (planiim supraoccipitale) de la partie inférieure; c’est le lonts occïpïlalh 
transversus d’Ecker (3), fréquent sur les crânes appartenant à des races humaines 
inférieures et très développé chez les Singes anthropoïdes, où il rejoint la crête tem- 
porale et la crête sus-mastoïdienne pour former, avec ces dernières, une arête 
continue. L’existence de cette saillie ininterrompue a été mise en évidence par 
M. Manouvrier (4) sur la calotte du Pithécanthrope, mais elle est ici fort atténuée de 



Fig. 29. — Photographies permettant de comparer^lcs vues occipitales d'un crâne de Chimpanzé, du crâne de 

La Chapelle-au x-Saints et d’un crâne de Français. 


chaque côté dans sa partie médiane, versl’astérion. Sur notre crâne, comme sur les 
crânes de Spy et, autant qu’on en puisse juger, sur celui de Néanderthal, la jonction 
du bourrelet occipital et de la crête temporale ne s’effectue pas. Le bourrelet 
occipital, moins saillant sur le plan sagittal, où devrait se trouver la protubérance 
occipitale externe, devient très proéminent de chaque côté de ce plan, puis va en 
s’atténuant pour se perdre avant la suture temporo-occipitale. La crête mastoïdienne 
et le léger renflement des lignes temporales sur le pariétal passent au-dessus, c’est- 
à-dire se tiennent sur un plan plus élevé (5). 

Au niveau du bourrelet, sur le plan sagittal, il y a une dépression, sorte de 
cupule transversale qui se voit également, plus ou moins prononcée, sur les crânes 

(1) Loc. cit., p. 618. 

(2) Loc. cit., p. 44. 

(3) Arch. f. Anlhr., t. X, p. 115. 

(4) Manouvrier, Discussion du Pithecanthropüs... (Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris, séance du 3 jan- 
vier 1895, p. 13 du tirage à part). 

(5) J'ai observé une disposition très voisine de celle-ci sur un crâne de jeune Gibbon Siamang 
(n° A 559, de la galerie d'anatomie comparée du Muséum). Fraipont et Loliest ont fait des remarques 
analogues sur des crânes jeunes d’autres Anthropoïdes. 

— 154 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


47 


de Spy, de Néanderthal et de Gibraltar, sur des crânes d’Australiens el sur la calotte 
du Pithécanthrope. 11 semble que cette cupule soit formée, par une sorte de dédou- 
blement ou de bifurcation, dans la région sagittale, des deux segments du bourrelet 
occipital ; la branche supérieure étant limitée en liant par les lignes suprêmes 
(finea michæ suprema), la branche inférieure étant limitée en bas par les lignes 
supérieures [lïnea nuchæ superior). 

Il n’y a donc pas de protubérance occipitale externe, mais l’inion externe doit 
correspondre sensiblement au centre de la fossette dont je Mens de parler. Cet 


inion externe est ainsi situé à 



0 m , 024 au-dessus de l inion in- 
terne. Sur le crâne de Néan- 
derthal et sur les crânes de Spy . 
on observe des rapports de 
position analogues. Sur ceux de 
Spy, l inion interne est placé 
à 0 m ,010 au-dessous de l inion 
externe (1). Schwalbe a bien 
montré l’importance de ce fait, 
qui est en complète opposition 
avec les vues des savants ayant 
déclaré que le crâne de Néan- 
derthal avait appartenu à un 
idiot microcéphale. Je renvoie, 
sur ce point, le lecteur au mé- 
moire du savant professeur de 
Strasbourg (2). 

La partie supérieure de l’é— Fig. 30. — Norma occipilalis du crâne de La Cliapelle-aux-Saints, 

caille, située au-dessus du d ’ après un dessin au diagraphe du M ' Rivet (1|â de la gr ' nat ' , ‘ 

bourrelet occipital (planum 

supraoccipitale ) est remarquable par sa faible élévation, en rapport évidemment 
avec la platycéphalie générale de la boite cérébrale, et qui contraste fortement avec 
le développement de l’écaille chez les Hommes récents. Il en est de même pour les 
crânes de Néanderthal et de Spy. Cette région occipitale se relie régulièrement avec 
les régions pariétales voisines, l’ensemble formant la surface pariéto-occipitale 
déprimée et aplatie, dont j’ai déjà parlé, et qui peut être considérée, jusqu’à nouvel 
ordre, comme un des caractères crâniens du groupe Néanderthal-Spy-La Chapelle. 

La partie inférieure de l’écaille, située au-dessous du bourrelet occipital, est 
remarquable par l’effacement presque total des protubérances cérébelleuses. Nous 
verrons plus tard, en étudiant le moidage intracrânien, que les lobes cérébelleux 


(1) Kraipont et Lohest, loc. cit., p. 622. 

(2) Der Neanderthalschàdel, p. 46. 

— 155 — 


48 


Marcellin ROULE. 


étaient en effet peu développés ou plutôt très peu saillants en arrière. Déplus, toute 
la surface de cette région est très accidentée ; les reliefs et les dépressions repré- 
sentant des empreintes musculaires sont extrêmement accusés, ce qui dénote un 
développement exceptionnel des muscles de la nuque. Fraipont et Lohest ont 
insisté sur ces caractères à propos des crânes de Spy. et leur description pourrait 
s’appliquer, presque trait pour trait, à notre fossile. Cette région n’existe pas sur la 
calotte de Néandertlial. 

Des lignes suprêmes devaient partir de vastes muscles occipitaux. Si les insertions 
supérieures des trapèzes occupaient, comme tout porte à le croire, les parties latérales 
de la cupule médiane du bourrelet occipital, ces muscles devaient être extraordi- 
nairement développés. Il en était probablement de même des faisceaux du sterno- 
cléido-mastoïdien et du splénius, qui se fixaient aux lignes courbes supérieures; la 
force de ces faisceaux pouvait compenser la faiblesse de ceux qui s’inséraient sur les 
apophyses mastoïdes très réduites. Il y avait peut-être un muscle transverse de la 
nuque. Au-dessous des lignes courbes supérieures, les surfaces d’insertion des 
grands complexus sont profondément creusées et accidentées. Le très fort relief des 
lignes courbes inférieures indique la grande puissance des muscles grands droits 
postérieurs et des petits obliques, tandis qu’une série de profondes fossettes, situées 
au-dessous des lignes courbes inférieures, correspondent aux petits droits posté- 
rieurs. 

Ce développement considérable des muscles de la nuque est en rapport avec le 
volume énorme de la tête, le développement de la face et de la mandibule et la 
position reculée du trou occipital. 

Enfin il faut noter que sur notre crâne, comme sur ceux de Spy, la crête occipi- 
tale externe est à peine indiquée. 

FACE INFÉRIEURE (NORMA BASILAR/S). 

L’état de conservation de la base du crâne de LaChapelle-aux-Saints laisse malheu- 
sement beaucoup à désirer. Le corps du sphénoïde et l’ethmoïde n’ont pu être 
retrouvés. Malgré ces très regrettables lacunes, la face inférieure dévoile toute une 
série dé caractères importants (Voy. lig. 32 et PI. II, fig. I , PL IV, fig. 2). Son allon- 
gement, résultant de la dolichocéphalie et du prognathisme facial, frappe au premier 
coup d’œil. Il en est de même de son aplatissement, je veux dire de la tendance que 
présentent toutes ses parties à se disposer dans un même plan et à produire une 
diminution do tous les reliefs. Il y a là une conformation en rapport avec la faible 
flexion de la base du crâne dont j’ai déjà parlé et qui rapproche l’Homme de La 
Chapelle des Anthropoïdes. 

Occipital. — Nous avons déjà étudié cet os dans sa partie écailleuse. 

Le trou occipital est grand, développé surtout dans le sens longitudinal, ce qui 

— 156 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAIM’S. 


19 

lui donne une forme elliptique (0 m ,(H6 X 0 m ,030). Peut-être cet allongement est-il 
un peu exagéré, à cause de la légère plagiocéphalie du crâne, plagiocéphalie acciden- 
telle, en grande partie du moins, car elle s’accompagne d’une cassure de la moitié 
gauche de l’occipital et d’un chevauchement des morceaux. J’ai fait appel, pour 
remettre en place l’apophyse basilaire, à l’expérience de MM. Verneau et Rivet, qui 
pensent, comme moi, que le basion est maintenant dans sa position exacte, à 2 ou 
3 millimètres près. 

La position du trou occipital est un caractère qui mérite de (ixer l’attention. D’après 



Fig. 31. — Photographies permettant de comparer les laces inférieures d'un crâne de Chimpanzé, du crâne 
de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Sainls et d'un crâne de Français. 


Topinard (t), sur les crânes européens typiques, en nonna latéral is , le basion, les 
trous auditifs etle bregma se trouvent sensiblement dans le même plan vertical. Nous 
savons, depuis les recherches de Wyman et de Broca, qu’il n’en est pas tout à fait ainsi 
chez diverses races humaines. Sur notre sujet, la projection du bregma sur le plan 
de base tombe un peu en avant du trou auditif et la projection du basion tombe eu 
arrière. Cela indique une position reculée du trou occipital (lig. 33). 

Pour préciser cette position, je choisirai, parmi les moyens indiqués parles anthro- 
pologistes, celui du D 1 Topinard ; ce procédé consiste à chercher les rapports des 
projections partielles du crâne en avant et en arrière du milieu du trou occipital 
(OA, OB, fig. 33) à la projection totale (AB). 

La projection totale est ici de 0"’,238. 

La projection antérieure est de 0 m ,159, soit 66,8 p. 100. 

La projection postérieure est de 0 m ,079, soit 33,2 p. 100. 


1) D' Topinard, Essai de craniométrie à propos du crâne de Charlotte Corday (L’ Anthropologie, I. I, 

p. 21). 


— 1.37 — 


il 


Annales de Paléontologie, t. VI, 1911. 


Marcellin BOIJLK. 


50 



Il est intéressant de comparer ces chiffres à ceux que Topinard (1) a trouvés pour 
diverses races humaines. D’après son tableau, la “valeur moyenne de la projection 
postérieure varie de 41 p. 1 00 (Sardes) à 37,7 p. 100 (Néo-Calédoniens). Le minimum, 
pour les races actuelles, estdonc notablement supérieur à la valeur calculée pour notre 
crâne fossile. Dans le groupe des Singes, d’après le même savant, le rapport varie 

de 21,7 à 16,5 p. 100. L’Homme 
de La Chapelle-aux-Saints est 
certes très éloigné des Anthro- 
poïdes par le caractère tiré de la 
position du trou occipital, mais il 
s’en rapproche pourtant plus 
qu’aucun type humain actuel. 

La direction du plan du trou occi- 
pital est aussi un bon caractère 
zoologique. J’en ai dit un mot, 
mais il est utile d’y revenir. Cette 
direction se mesure par divers an- 
gles occipitaux (2). Le premier, 
celui de Daubenton , est déterminé 
par la ligne opisthio-basilaire et 
la ligne opisthio-sous-orbitaire. 
L’angle est dit positif quand la 
première de ces lignes passe au- 
dessous de la seconde ; il est né- 
gatif dans le cas contraire. Les 
différences individuelles sont, 
parait-il, si considérables qu’elles 
atténuent singulièrement la signi- 
fication de cet angle. Notons tou- 
tefois que, sur notre crâne fossile, 
il est de -f- 1 1°, valeur supérieure 
à la moyenne la plus élevée des 
races actuelles (Nubiens, -j- 9°). 

L angle basilaire de Broea (ligne opisthio-basilaire et ligne nasion-basion) est ici 
de 28°, encore supérieur de 2 unités à la moyenne maxima des Hommes d’au- 
jourd’hui. Mais pour cet angle, comme pour le précédent, les écarts individuels 
dépassentde beaucoup ces indications. 


Fig. 32. — Norma basilaris du crâne de La Chapelle-aux-Saints 
d'après un dessin au diagraphe de M. Ri vel (1/2 delà gr. nat.). 


(1) Éléments (l'anthropologie générale, p. 810. 

(2) P. Biioca, Recherches sur la direction du trou occipital et sur les angles occipitaux et basilaires 
( Berne d'anlhrop. Il, 1873, p. 193). In. Sur l'angle orbito-occipital (Ibid. VI, p. 383 et Bull, de lu Soc. 
d'anthrop. de Paris, 2 e série, XII, 1877, p. 323). — Voy. aussi Topinard, Éléments d’anthropologie géné- 
rale, p. 811 et suiv. 


158 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


h' angle orbito-occipital de Broca (plan du trou occipital et plan des axes orbitaires) 
est plus significatif. Je rappellerai que cet angle est dit négatif quand il s’ouxre en 
arrière, comme dans toutes les races humaines ; il est dit positif quand il s’ouvre en 
avant, comme chez tous les autres Mammifères. Voici un tableau dont lesprincipaux 
éléments sont empruntés à Topinard (1) : 


Angle orbito-occipital. 


Races blanches (moyennes). 

Races jaunes » 

Races noires » 

Termes extrêmes des variations individuelles dans ces 

diverses races 

Fœtus et nouveau-nés humains 

Homme de La Chapelle-aux-Saints 

Singes anthropoïdes 


— 20", 2 à — 10°,1 

— 14°, 9 à — 3° 

— 13", 9 à — 6" 


33°, à -F 7", 5 


0", à -j- 3" 

+ 12', 5 
+ 32°, à + 45" 


L’angle orbito-occipital creuse donc un fossé profond entre l’Homme et les 
Singes. Notre fossile comble ce 
fossé dans une certaine mesure. 

Il se sépare, en tout cas, nette- 
ment du groupe des Hommes 
actuels; nous l’avons déjà ob- 
servé en parlant des grands traits 
architectoniques du crâne de 
La Chapelle-aux-Saints (Voy. fig. 

16 à 19). 

Les rond y! es occipitaux sont 

relativement peu allongés (d’une A 

manière “énérale il paraît en Fig. 33. — Croquis théorique pour montrer la position du trou 
. . * . occipital. 

être ainsi chez les races infé- 
rieures) ; ils sont peu saillants, singulièrement aplatis, comme d’ailleurs les surfaces 
articulaires correspondantes de l’atlas. Il semble que cette conformation soit de na- 
ture à limiter ou à rendre moins faciles les mouvements de flexion ou d’extension 
de la tète. On sait d’ailleurs que lescondyles occipitaux sont très variables de forme 
et de structure chez l’Homme actuel. 

La surface exocranienne du basi-occipital est accidentée : le tubercule pharyngien 
est saillant ; les crêtes transv ersales, pour l’insertion des muscles fléchisseurs de la tète 
(muscles droits antérieurs), sont aussi très proéminentes. 

Cette surface de l’apophyse basilaire est ici très peu inclinée; la surface interne, 
ou clivienne, est aussi moins éloignée d’un plan horizontal que chez les Hommes 
actuels. Ce fait intéressant a déjà été signalé à propos de la flexion du crâne (p. 25). 

(1) Topinard, Éléments d’anlhropologie générale, p. 818. 

— 159 — 



Marcei.un BOULE. 


.">-2 

L’étude des surfaces endocraniennes sera faite dans le chapitre consacré à la des- 
cription du moulage encéphalique. 

Temporaux. — J'ai déjà dit quelques mots des temporaux tels qu'ils se présentent 
en norme/ laferaUs. Vus par leur face inférieure, ils frappent par leur aplatissement 
général, c’est-à-dire par l’atténuation de leurs reliefs et de leurs creux, la tendance 
de leurs accidents à rentrer dans un même plan. Ces caractères sont beaucoup moins 
prononcés que chez les Singes, mais ils sont plus accusés que chez les Hommes 
actuels. C’est évidemment une conséquence de la platycéphalie et de la faible flexion 
du crâne. 

Ils frappent aussi par le faible développement des apophyses mastoï/les. 

On dit parfois que les apophyses mastoïdes sont caractéristiques du genre Homo. 
Cela n’est pas exact. Rudimentaires, en effet, chez les Singes inférieurs (1) et les 
Gibbons, déjà bien visibles chez les Chimpanzés, elles sont fort développées chez 
l’Orang et le Gorille, presque aussi développées que chez l’Homme de La Chapelle- 
aux-Saints et sur d’autres crânes de races humaines inférieures actuelles. Il est utile 
d’entrer ici dans quelques considérations. 

On sait depuis longtemps (2) que les apophyses inasloïdes sont plus petites chez 
la femme que chez l’homme, et d’un tableau publié par Broca(3), il semblerait résulter 
que leurs variations ne sauraient constituer « un caractère sérieux dans les races 
humaines ». J’estime pourtant qu’il faut mettre à part les Boschimans, les Hottentots 
et peut-être aussi les Esquimaux, dont un des caractères craniologiques paraît bien 
être la réduction plus ou moins prononcée des apophyses mastoïdes. 

En étudiant le crâne de Chancelade, remarquable par le grand développement de ses 
apophyses mastoïdes, Testai (4) a pris des mesures sur dix crânes d’hommes et dix 
crânes de femmes quelconques de son musée anatomique. Le tableau de ces mesures 
ne nous est pas d’une grande utilité, parce que la distinction des races n’y a pas été 
faite. Il nous apprend que la hauteur des apophyses mastoïdes peut varier de CT, 020 
à O™, 037, la moyenne générale étant de 0 m , 00262. La largeur à la base oscille entre 
0 m ,018 et 0 m ,033, avec une moyenne de 0 m ,0263. L'âge des sujets paraît être sans 
influence. 

D’api èsBroca (o) , la hua leur auria/lo-masfo'idienne, c’est-à-dire la hauteur « comprise 
entre le niveau du sommet de l’apophyse et le niveau de la racine postérieure de 
l'arcade zygomatique », varie de 0 m ,030 à 0”,038 (moyennes en chiffres ronds). Les 
maxima individuels peuvent atteindre 0 m ,048 (nègre 5) et les minium individuels 

(1) Amegiiino (Le Diprothomo plalensis, 1909, p. 198) les a même signalées sur des crânes de Singes 
d’Amérique ou Arctopithèques. 

(2) \ oy. notamment Zou, Ricerche e considerazioni s. apopliisi mastoïdea, Milan, 180V, cité par 
Le Double, Variations des os du crâne, p. 331. 

(3) Bull, clc la Soc. d'anthrop. de Paris, 1877, p. 412, et Revue d'anthrop ., 1879, p. 331. 

(4) D r Testct, Recherches anthropologiques sur le squelette quaternaire de Chancelade. Extr. du Bull, 
île la Soc. d'anthrop. de Lyon, t. VIII, 1889, p. 13. 

(3) Broca, loc. rit. 


L'HOMME FOSSILE DF. LA CHAPELLE-AIX-SAINTS. 


.">3 

peuvent s'abaisser à 0 m ,022 (femme Paria el femme de Saint-Jean-de-Luz). 

L’apophyse mastoïde gauche (mieux conservée que la droite) du crâne de La 
Chapelle-aux-Saints a une hauteur auriculo-mastoïdienne de0 m ,020 à fr, 022 (je ne 
suis pas sûr de prendre cette hauteur exactement de la même manière que Broca). 
Ses dimensions ne peuvent donc être rapprochées que des dimensions minima 
observées sur les races modernes (fig. 35). 

Si, au lieu de considérer simplement la hauteur de l’apophyse, d’ailleurs difficile 
à bien définir, on apprécie à l’œil son volume, on arrive plus nettement encore à la 
même conclusion. 

Surle crâne du premier squelette de La Ferrassic, el sur le temporal du deuxième 
squelette, les apophyses masloïdes ne sont pas plus volumineuses que sur le crâne 
de La Chapelle. Il en est de même sur les crânes de Spy (I) et sur les temporaux 
de Krapina (2). Sur celui de Gibraltar, les apophyses masloïdes paraissent être encore 
plus réduites, à en juger du moins par le moulage et d’après ce qu’en dit M. Sera (3), 
(pii les traite de rudimentaires. On peut donc voir, dans cette réduction, un caractère 
morphologique des typés humains primitifs et, en particulier, du groupe néander- 
thaloïde. Mais il est utile d’insister, d’une part, sur ce fait qu'une telle réduction 
caractérise aujourd’hui les Iîoschimans (la Vénus hollenlole et le Namaqua du 
Muséum ontdes apophyses au moins aussi réduites que cellesdu crâne de La Chapelle) 
et, d’autre part, que le Gorille et l’Orang présentent parfois des apophyses aussi 
volumineuses que les représentants inférieurs du genre Homo. 

Quelle signification peut-on attribuer à ces faits ? On sait que les apophyses mas- 
loïdes donnent attache aux muscles rotateurs de la tète, les sterno-mastoïdiens et le 
splénius de la tête. Schaafîhausen (4) a dit depuis longtemps et Gellé (5) a essayé de 
montrer que le développement énorme de ces protubérances chez l’Homme est une 
des conditions anatomiques qui favorisent l’attitude bipède. Quant au rôle physio- 
logique des cellules mastoïdiennes, il ne paraît pas suffisamment établi pour qu’il y 
ait lieu de l’invoquer. Le fait certain est que notre Homme fossile se place encore ici 
entre les Singes Anthropoïdes, aux apophyses peu saillantes, et les Hommes actuels. 
Parmi ces derniers, seuls, certains types de races inférieures sont aussi peu favorisés 
â cet égard que les Hommes fossiles du Pléistocène ancien. 

Les rainures digastriques, d’où partent les ventres postérieurs des muscles digas- 


(1) Fraipont el Loiiest, loc. cit., p. 017. Voy. aussi Ki.aatscii, Occipilalia und Temporalia (1er Schiidel 
von Spy verglichen mit denen von Krapina (. Zritsch . fïir Ethnologie, XXX111, 1002, p. 390 et fig.). 

(2) K. Goiuanovic-Krambekger, Der diluviale Mcnseh von Krapina in Kroatien, 1 vol. in-4°, 1000, 
p. 101, fig. 14, fig. 24 et PL 1, fig. 1. 

(3) G.-L. Sera, Nuove osservazioni ed induzioni sul cranio di Gibraltar ( Arch . )ier VAntrop.e la Elnol., 
XXXIX, 1909, p. 107). 

(4) II. SciiAAiiiALSEN, On lhe primitive form of llie liuman skult ( The Anlhropological Review, \ L 
1868, p. 428). 

(5) Geli.k, Sur la transformation de l’oreille dans la série des Vertébrés et sur la valeur anthropo- 
logique de l’apophvse masloïde ( Bull . cle la Soc. d'anlltrop. de Paris, 2' série, t. XII, 1877, p. 403, et Revue 
d'anthrop., 1870, p. 330). 


ltil 


Marceu.in BOULE. 




triques, sont étroites, resserrées el profondes, aussi bien sur les temporaux de La 

Ferrassie que sur 
ceux de LaClmpelle- 
aux-Saints. Une telle 
conformation est 
tout à fait l’opposé 
de celle que présen- 
tent les Singes, chez 
lesquels la rainure 
digastriqueest large, 
à peine creusée , 
même chez le Go- 
rille, qui a d’assez 
grosses apophyses 
mastoïdes. Et, chose 
assez curieuse, il 
semble qu’à cet 
égard, ce soient les 
races humainesdites 
supérieures, o Ci les 
apophyses mastoïdes 
sont le plus dévelop- 
pées, qui s’éloignent 
le moins des Singes 
et que, pour trouver 
des rainures étroites 



Fig, 34 à 30. — Photographies de la région temporale gauche, vue de profil, d’un 
crâne de Chimpanzé (en bas), de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints (au mi- 
lieu) et d'un Français (en haut). — p.r/., apophyse post-glénoïdc : a.m., apophyse 
mastoïde; r.il., rainure digastrique (grandeur naturelle). 


et profondes, il faille 
examiner des crânes 
de Nègres, de Poly- 
nésiens, de Boschi- 
mans, d’Esquimaux, 
qui ont des apo- 
physes mastoïdes ré- 
duites. 

J’ignore pourquoi 
quelques auteurs 
prétendent que lit 
rainure digastrique 
est peu creusée chez 
ce qu’ils appellent 
l ’ Homo prrmif/enim . 


— 162 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA G II A PE L L E- AU X-SA 1 ,\ TS . 





Fraipont et Lohest (I) disent qu’elle est 
de Spy. Les photographies de ces derniers 
os ([ue M. Klaatsch (2) a publiées, celle que 
M. Gorjanovic-kramberger (3) a donnée 
d’un temporal de Krapina, les moulages que 
je possède de deux temporaux de ce gise- 
ment dévoilent une remarquable uniformilé 
de caractères pour cette région de la base 
du crâne. J’ajouterai que sur le crâne de 
Gibraltar, autant qu’on puisse en juger d’a- 
près le moulage que j’ai sous les yeux, la 
rainure digastrique est profonde, moins 
resserrée pourtant que 
sur nos pièces de La 
Ghapelle-aux-Saints et 
de La Ferrassie. Nous 
verrons, en étudiant 
la mandibule, que les 
empreintes d’insertion 
des ventres antérieurs 
des digastriques sont 
aussi très accusées. 

En avant de la ré- 
gion mastoïdienne se 
trouve le t ympanique , 


large 


et profonde » sur les temporaux 


Fig. 37 à 39. — Photographies 
de la région temporale gau- 
che, vue en dessous, d’un 
crâne do Chimpanzé (en bas), 
du crâne de l’Homme de La 
Clîapelle-aux-Sainls (au mi- 
lieu) et d’un crâne de Fran- 
çais (en haut). — a. m., apo- 
physe mastoïde; ly., tym- 
panique; ar., arête divisant 
la surface inférieure du tym- 
panique en doux parties ; 
p -g-, apophyse post-glénoïde ; 
s. a., spina angulavis du 
sphénoïde; /., tubercule glé- 
noïdien ( spina glenoiilalis 
(grandeur naturelle). 


qui tloil retenir un instant notre attention. 

Chez les Singes, cet os occupe, à la base du 
crâne, une étendue relativement plus considé- 
rable que chez l’Homme. De forme grossièrement 


. (1) Fiiai pont et Lohest, loc. cit., p. 617. 

(2) Klaatsch, Occipitalia und Temporalia der Schàdel von 
Spy verglichen mit denen von Krapina (Ver handlungen der 
Berliner Anthrop. Gesells., Zeitsch. far Ethnologie, Bd XXXIII, 
taf. XIV). 

(3) Gojanoyic-Krambergek Der diluviale Mensch von Kra- 
pina in Koratien, fig. I A, p. 103. 


163 



Marcellin BOULE. 


51 > 

cylindrique ou tubulaire, sa l'ace libre, ou face inférieure, est assez régulièrement 
convexe, surtout vers le trou auditif*. Mais, dans sa moitié proximale, c’est-à-dire en 
approchant du rocher, cette surface est un peu différente. Chez le Chimpanzé, par 
exemple (tig. 37), une arête longitudinale (transversale par rapport au crâne), aboutis- 
sant à l’apophyse styloïdc (a;*.), lui donne la forme d’un toit surbaissé, dont les deux 
versants antérieur et postérieur sont peu inégaux. Le tympaniquc ne concourt ici 
que dans une faible mesure à la formation de la cavité glénoïde, dont il est séparé 
par l’apophyse post-glénoïde (p.y.) appartenant au temporal proprement dit. 

Dans la plupart des crânes d’Hommes actuels, le tympaniquc est relativement plus 
court (fig. 39, ///.) et plus encastré entre les deux portions mastoïdienne et zygoma- 
tique du temporal. Sa face inférieure n’est nullement cylindrique ; il n’y a même pas 
à proprement parler de face inférieure ; celle-ci est réduite à un bord plus ou moins 
aigu, qui n’est autre chose que le représentant de l’arèle que je signalais tout à 
l’heure chez les Singes. Celle arête sépare aussi deux versants, mais ici ces versants 
sont très inégaux. Le versant antérieur, très incliné, presque vertical, forme à lui 
seul presque toute la surface libre du tympaniquc et, en même temps, presque toute 
la paroi postérieure de la fosse glénoïde, car chez l’Homme, du moins chez les 
Hommes récents, l’apophyse post-glénoïde est à peu près nulle. Quant au versant 
postérieur, ou bien il n’existe pas, ou bien il est extrêmement réduit. 

M. Sera (1) a montré que le tympanique du crâne de Gibraltar présente une 
disposition rappelant beaucoup celle des Singes, et particulièrement celle du Chim- 
panzé ; l’arête médiane sépare deux plans moins inégalement développés et formant 
un toit très surbaissé. Sur le moulage du fossile de Gibraltar, qui m’a été envoyé par 
M. Keith, cette disposition apparaît assez nettement. 

Les tympaniqucs de l’Homme de La Ghapelle-aux-Saints (fig. 38, /y.) offrent aussi 
des caractères intermédiaires entre ceux des grands Singes, tels que le Chimpanzé 
ou le Gorille, et ceux des Hommes actuels. Ils sont très développés dans le sens de 
l’axe du conduit auditif (transversalement par rapportai! crâne), ce qui fait que les 
apophyses styloïdes, à hase large, sont beaucoup plus éloignées de l’orifice du con- 
duit auditif et paraissent relativement plus rapprochées du plan sagittal du crâne. 
Vers l’extérieur, c’est-à-dire vers l’ouverture du conduit, ces os ont une forme 
subcvlindrique, ou tubuleuse, des plus nette. L’arèle médiane [ar.) ne prend nais- 
sance qu’à o ou G millimètres du bord inférieur du trou auditif; elle aboutit à 
l’apophyse- styloïde, ou plutôt à la gaine vaginale de celte apophyse, en séparant 
deux versants beaucoup moins inégaux et beaucoup moins inclinés que chez les 
Hommes actuels. On a ainsi, au point de vue de la morphologie du tympanique, 
une petite série bien ordonnée et bien curieuse : Chimpanzé, Gibraltar, La Chapelle- 
aux-Saints, Homme récent (2). 

(D G. L. Sera, Nuove osscrvazioni ed induzioni sut cranio di Gibraltar (Archivio per l'Anlrop. e la 
Etnologia, 1909, p. ”>1). 

(2) Les Esquimaux sont, parmi les hommes actuels, ceux où la disposition du tympanique me paraît 
se rapprocher le plus des Hommes fossiles. 

— 161 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


57 


Cette région de la base du crâne du premier squeletle de La Ferrassie est trop 
écrasée pour qu’on puisse l’étudier avec fruit. Un os temporal, trouvé avec le second 
squelette, présente les caractères de ceux de Gibraltar et de La Cbapelle-aux-Sainls. 
Les temporaux de Spy et de Krapina, à en juger d’après les descriptions et les figures 
données par Klaatseh et Kramberger, et surtout d’après les moulages, sont aussi 
bien voisins de nos spécimens, de sorte qu’il est permis de voir, dans la conforma- 
tion de la région tympanique telle que je viens de la décrire, une caractéristique 
morphologique de l 'Homo Neanderthalensis . 

Chez les Singes (fig. 37), les cavités glénoïdes sont peu profondes, larges, à fond 
presque plat. Elles n’ont pour ainsi dire pas de paroi antérieure limitant les mouve- 
ments de la mâchoire inférieure d’arrière en avant. La paroi postérieure est formée 
surtout par l’apophyse post-glénoïde très saillante (fig. 34 et 31,p.g.) et qui sert 
de butoir au condyle de la mâchoire. Le tympanique ne joue à cet égard qu’un rôle 
tout à fait effacé. 

Chez l'Homme actuel (fig. 36 et 39), les cavités glénoïdes sont de véritables fosses. 
La paroi antérieure est formée par une forte saillie transversale et d’aspect cylin- 
drique, le condyle temporal. La paroi postérieure comprend deux parties séparées 
par la fissure de Glaser. La partie supérieure est très réduite, car l’apophyse post- 
glénoïde est tout à fait effacée ; la partie inférieure est formée, comme on l’a vu plus 
haut, parla face antérieure du tympanique très développée et très escarpée. 

Les cavités glénoïdes de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints (fig. 38) sont vastes; 
ses dimensions sont en rapport avec celles des volumineux condyles de la mâchoire 
inférieure. Elles sont en même temps peu profondes, ce qui tient, d’une part, au 
faible relief des condyles temporaux qui forment leur paroi antérieure, et, d’autre 
part, à la faible inclinaison des surfaces tympaniques qui forment la plus grande 
partie de leur paroi postérieure. 

Par ces caractères, notre Homme fossile est moins éloigné des Singes anthro- 
poïdes que les Hommes actuels, même ceux de races dites inférieures, dont la mor- 
phologie se rapproche un peu de celle que je viens de décrire. On peut, à cet 
égard, faire d’autres remarques. 

Chez l’Homme actuel, sauf de rares exceptions, l’apophyse post-glénoïde est 
rudimentaire ou nulle. On ne la distingue bien qu’en regardant le crâne de 
profil (fig. 36, z?.^.) ; on voit alors une légère saillie terminée par un bord aminci qui 
s’accole, en avant du méat auditif, contre l’os tympanique dont elle est séparée par 
la fissure de Glaser. 

Chez l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, cette saillie est plus pronon- 
cée (fig. 35,/?.^.) ; elle recouvre une plus grande partie de l’anneau tympanique, mais 
elle est mal isolée du tympanique et peut-être pourrait-on lui refuser encore le titre 
d’apophyse post-glénoïde. Il paraît en être de même sur les temporaux de Spy qui, 
d’après Klaatseh (1), n’ont pas d’apophyse post-glénoïde. Je n’en distingue pas non 

(1) Klaatscii, loc. cit., p. 401 . 

- 165 — 

Annales de Paléontologie, t. VI, 1911. 


22 


58 


Marcellin BOULE. 


plus sur le moulage du crâne de Gibraltar. Par contre, M. Gorjanovic-Kramberger 
a décrit et figuré une apophyse post-glénoïde bien développée, à sommet nettement 
détaché de l’os tympanique, sur un temporal du crâne C de Krapina (I). Cette thé- 
romorphie se retrouve parfois actuellement sur des crânes de races sauvages. 
Je l’ai observée sur plusieurs crânes d’Esquimaux de la galerie d’Anthropologie 
du Muséum. Sur le crâne de Namaqua dont j’ai déjà parlé (n° 3390), il y a, des 
deux côtés, une apophyse post-glénoïde aussi développée que sur l’exemplaire 
de Krapina, s’élevant au-dessus de la fissure de Glaser et, par suite, presque aussi 
saillante et aussi détachée du tympanique que chez le Chimpanzé (2). 11 semble 
donc que, chez Y Homo Neanderthalensis , l’inflexion de cette partie de l’os temporal, 
qui est séparée du tympanique par la fissure de Glaser, soit, d’une manière générale, 
plus prononcée que chez les Hommes actuels, qu elle devienne, plus souvent que 
chez ces derniers, une véritable apophyse post-glénoïde (Krapina) ; mais on ne 
saurait donner cette apophyse comme caractéristique du type fossile, puisque nous 
l’avons reconnue sur des crânes actuels avec un développement égal à celui qu'elle 
présente sur le temporal de Krapina. 

Comme Klaatsch l’a dit pour Spyet Gorjanovic-Kramberger pour Krapina, la fis- 
sure de Glaser semble avoir, chez l’Homme de La Chapelle, une direction plus nette- 
ment transversale, moins oblique que chez l’Homme actuel. 

Un autre détail morphologique intéressant s’observe au bord interne de la cavité 
glénoïde. Chez les Hommes actuels (fig. 39, s. a.), la partie proéminente de ce 
bord est formée par l’épine du sphénoïde ( spina ongulans). Chez les Singes 
anthropoïdes, elle est formée par un fort tubercule qui appartient au tempo- 
ral (fig. 37, /.), et qui domine de beaucoup l’épine du sphénoïde, dont elle est séparée 
par la suture sphéno-temporale. 11 en est de même chez l’Homme de La Chapelle 
(fig. 38, /.), qui ressemble beaucoup plus, à cet égard, au Chimpanzé, au Gorille 
et même à l’Orang-Outang qu’aux Hommes récents. Gorjanovic-Kramberger a 
décrit cette spina glenoidalis sur les temporaux de Krapina et de Spv ; il semble 
qu’elle y soit moins développée que sur notre spécimen (3). 

La morphologie des cavités glénoïdes me paraît indiquer que le régime de 
l’Homme de La Chapelle-aux-Saints devait être omnivore, certes, mais plus frugivore 
que carnivore. Cette conclusion est conforme à celle qui résulte de l’examen du 
développement relatif des divers muscles masticateurs. Elle est d’accord avec les 
lois générales de l’anatomie comparée, mais elle semble en contradiction avec un 


(1) Gorjanovic-Kramberger, loc. cit., p. 133, fig. 24. 

(2) Je ferai remarquer que l’os tympanique de ce crâne de Namaqua n’offre pas les caractères morpho- 
logiques pithécoïdes des tympaniques de VHomo Neanderthalensis mais présente, au plus haut degré, 
ceux que nous avons donnés comme caractéristiques des Hommes actuels. On trouve ainsi, tout à fait 
côte à côte, un caractère essentiellement théromorphe et un caractère essentiellement humain, ce qui 
est fort curieux et fort suggestif. 

(3) Je crois qu’on aurait tort de considérer ce caractère comme ayant une signification tout à fait 
pilhécoïde, car je ne le retrouve pas sur les crânes de divers Singes cynomorphes que j'ai sous les yeux. 

— 166 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


59 


des résultats des recherches de F olli (1) sur la morphologie de la cavité glénoïde chez 
les races humaines. Cet anthropologiste déclare en effet que, chez les peuples frugi- 
vores, la cavité glénoïde est plus profonde que chez les carnivores. 

Les apophyses zygomatiques , robustes, très épaisses à leur base, sont relativement 
très écartées de l’écaille temporale : la gouttière destinée à loger les faisceaux 
postérieurs du muscle temporal est donc très large, et cette disposition contraste avec 
les caractères des lignes courbes temporales, qui sont basses et peu accentuées. 
La face inférieure des apophyses permet une large insertion du muscle massôter. 

Leur direction est aussi assez différente de celle qui s’observe chez les Hommes 
récents. Sur notre fossile, les arcades zygomatiques sont plus obliques par rapport 
à l’axe du crâne ; le point de convergence de leurs directions est plus rapproché 
du prosthion ; comme nous le verrons tout à l’heure, cette convergence traduit, 
en norma basilaris , la disposition en museau de la face. 

Sphénoïde. — Quelques parties seulement de cet os sont conservées. A gauche, 
c’est la grande aile et l’extrémité de l’épine, qui ne me paraissent offrir aucun carac- 
tère bien particulier. On peut noter cependant que la surface externe de la grande 
aile est très rugueuse, creusée de cupules irrégulières. Le plan temporal est séparé 
du plan zygomatique par une crête temporale du sphénoïde très saillante et la fosse 
ptérygo-maxillaire est très creuse. Cela indique de fortes insertions pour les libres 
du muscle temporal et du muscle ptérygoïdien externe. 

Du côté droit, l'apophyse ptérygoïde est conservée, mais les ailes, parties très fra- 
giles, sont mutilées, surtout l’aile interne. 

Le caractère le plus frappant de cette apophyse est sa faible inclinaison par rap- 
port aux plans horizontaux du crâne. Ce caractère, qui dépend évidemment del’élon- 
gation générale de la base du crâne et du prognathisme facial, rapproche encore 
singulièrementnotre Homme fossile des Singes anthropoïdeset l’éloigne des Hommes 
récents. Bien qu’il saute pour ainsi dire aux yeux, il n’est pas facile à apprécier 
numériquement. Les mesures de l’angle que fait la direction générale de l’apophyse 
ptérygoïde avec le plan alvéolo-condyiien le traduisent mal. Les mesures de l’angle 
fait par cette même direction avec le plan de la face inférieure de l’occipital, qui se 
confond sensiblement avec le véritable plan de la base du crâne, l’expriment au con- 
traire très bien. Voici quelques mesures de ce genre prises très approximativement : 


Orang-Outang 127° 

Chimpanzé 125° 

Gorille 117° 

La Chapelle-aux-Saints 114° 

Namaqua 102° 

Australien 90° 

Vénus Hottentote 88° 

Français (brachycéphale) 85° 


(1) Archivio per /’ Antropologia, t. XXIX, 1899, p. 161. Résumé dans L'Anthropologie, XI, p. 330. 

— 167 — 


60 


Marcellin BOULE. 


Ce petit tableau me parait fort instructif. Il montre clairement la position inter- 
médiaire de notre fossile entre le groupe des Singes anthropoïdes et le groupe des 
Hommes récents (1). Et il semble bien, l’exemple du Namaqua, extraordinairement 
prognathe, mis à part, que l’orientation de l’apophyse ptérygoïde soit assez uniforme 
dans les diverses races humaines actuelles et qu’elle ne dépende de l’indice 
céphalique que dans une très faible mesure. S’il est vrai, comme l’a dit Waldeyer (2), 
que les races humaines actuelles ne se laissent pas différencier par les caractères de 
leurs apophyses ptérygoïdes, il semble qu’il en soit tout autrement quand il s’agit 
d’un type morphologique aussi différent des types actuels que l’Homme de La Cha- 
pelle-aux-Saints (3). 

L’aile interne de l’apophyse ptérygoïde de notre fossile me paraît avoir une di- 
rection à peu près normale, c'est-à-dire subparallèle au plan sagittal du crâne. La 
fossette scaphoïde, pour l’insertion du muscle péristaphylin externe, est particu- 
lièrement vaste. 

Bien que les bords de cette aile interne soient brisés, il est facile de constater 
que la fosse ptérygoïde était très étendue et très profonde. De plus, elle se montre 
divisée en deux compartiments subégaux, superposés et séparés par une sorte 
d’arête transversale que je ne retrouve pas sur les divers crânes humains que j’ai 
sous les yeux. 

L’aile externe est large; elle est très déjetée en dehors et forme ainsi, avec le plan 
sagittal du crâne, un angle très ouvert. Cette orientation, ainsi que l’étendue de la fosse 
ptérygoïde, seraient, d’après Weber (4), en relation étroite avec la forme et le déve- 
loppement du maxillaire inférieur ; elles dépendraient aussi de ses rapports vis-à- 
vis de la base du crâne, ainsi que du développement de l’insertion du muscle ptéry- 
goïdien interne sur le maxillaire inférieur. Or, nous verrons plus tard que cette 
insertion, sur la mâchoire de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, est particu- 
lièrement forte et étendue. 


Maxillaire supérieur. — Vus en norma basilaris , les maxillaires supérieurs 
montrent principalement leurs lames palatines, leurs bords alvéolaires et leurs 
apophyses zygomatiques. 

(1) On pourrait m’objecter que l’apophyse ptérygoïde de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints n’a peut- 
être pas exactement sa position primitive dans le crâne reconstitué. Si elle a conservé en effet sa con- 
nexion avec le maxillaire et le paîalin, il n’en est pas de même de son extrémité supérieure, qui est brisée 
et remplacée par du mastic reliant cette extrémité au temporal. Mais il est facile de se rendre compte, 
en examinant le crâne, que le raccord est aussi satisfaisant que possible et que l’orientation de l'apo- 
physe ptérygoïde, telle qu’on la voit, ne saurait être bien différente de son orientation réelle ou pri- 
mitive. 

(2) Waldeyer, Ueber Form- und Rassenverschiedenheiten der Flügelvorsâtze des Keilbenes ( Sitzb . 
der K. preussischen Akad. der Vissensch. zu Berlin, 1893). 

(3) A en juger d’après le moulage, les apophyses ptérygoïdes du crâne de Gibraltar ont dû être aussi 
très peu inclinées. 

(4) A. Weber, Les apophyses ptérygoïdes du crâne de l’Homme ( Bibliographie anatomique, t. XV, 1906, 
p. 57-84). 


— 168 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AU A -SAINTS. 


61 


Ces dernières se profilent ici sous un aspect particulier. Chez les hommes actuels, 
en effet, l’apophyse zygomatique du maxillaire fait, en s’articulant avec l’os malaire 
correspondant, un angle bien marqué d’environ 120°. Ce qu’on voit de la suture 
maxillo-malaire, au bord inférieur de l’arcade zygomatique (fîg. 41, S), marque 
bien le point de rupture. Les profils des deux maxillaires paraissent ainsi se prolonger 
presque dans un même plan sensiblement perpendiculaire au plan sagittal du crâne. 
Sur notre fossile, à cause de l’absence des fosses canines, les apophyses zygomati- 
ques des maxillaires, au lieu de rentrer en quelque sorte dans un même plan, sont 
dirigées d’arrière en avant parce que chacune d’elles continue à peu près la direction 
de l’arcade zygomatique correspondante. La rupture au niveau de la suture maxillo- 
malaire (fig. 40, S) est très 
peu marquée. Les profils des 
maxillaires font entre eux un 
angle aigu ou à peine droit, et 
dont le sommet est situé 
vers le point alvéolaire. L’en- 
semble dessine ainsi une 
sorte de museau et donne 
au contour de la 
basilaris du 



crâne 


norma 
un as- 


Fig. 40 et 41. — Parties antérieures du crâne de La Chapelle-aux-Saints 
et d*un crâne de Français, vues en dessous pour montrer la différence 
de profil de la région jugo-maxillaire (1/3 de la grand, nat.). 

pect piriforme bien spécial. 

Je reviendrai sur cet important trait morphologique en parlant de la face. 


Le palais n’est pas intact. Les bords alvéolaires des maxillaires sont présents du 
côté gauche; ils sont incomplets du côté droit. D’ailleurs ces bords alvéolaires sont 
atrophiés, comme nous le verrons plus loin à propos de la dentition. Dans son 
ensemble, le palais est vaste, long et large. Il a une forme à peu près upsiloïde. 

Les lames palatines des maxillaires sont en partie conservées ; leur surface est 
très accidentée, leurs gouttières et leurs rugosités sont très accentuées. La fossette 
incisive est grande; elle occupe une position relativement reculée. A droite et à 
gauche, il reste encore une partie des lames horizontales des palatins et les trous 
palatins postérieurs sont visibles. Bien que le bord postérieur des palatins manque, 
ce qu’on peut voir de ces os permet de reconstituer toute la région palatine 
et d’apprécier assez exactement ses dimensions. 

La profondeur du palais a dù être considérable, si l’on en juge par le dévelop- 
pement de l’espace sous-nasal de la face; mais il est impossible de l’évaluer exacte- 
mentà cause de la résorption des bords alvéolaires. Le raccordement de ces derniers 
avec le fond de la voiite se fait doucement, par un talus peu escarpé, surtout dans 
la région antérieure; cette disposition, qui s’observe chez les Hommes actuels de 
races inférieures, rappelle ce qui se voit chez les Singes. La région palatine est 
remarquable par sa grande superficie. Voici quelques données numériques : 

— 169 — 


62 


Marcellin BOULE. 


Longueur maximum, du bord incisif externe à la ligne joignant les 
deux extrémités postérieures des bords alvéolaires 

A. Longueur de la voûte, prise suivant les instructions de Broca, de la 
lèvre postérieure du bord alvéolaire incisif à l’épine palatine, environ. 

Largeur maximum du maxillaire prise sur la lèvre externe des bords 

alvéolaires 

Largeur de la voûte palatine au niveau des deuxièmes prémolaires, 
environ 

B. Largeur maximum de la voûte, environ 

Surface totale de la voûte à l’intérieur des bords alvéolaires (mesurée 

sur papier quadrillé) 

Indice palatin de Broca : — * ; 


0 ra ,070 


0 m ,062 


0 m ,071 

0 ra ,040 

0 m ,050 


2 691 mm. carrés. 
80,6 


Le palais de notre Homme fossile est donc très vaste, et ses proportions sont bien 
en harmonie avec celles de l’ensemble de son crâne facial. La surface de la voiite 
palatine est de 2 700 millimètres carrés environ ; elle n’est que de 2216 millimètres 
carrés sur un crâne d’Australien robuste; de 2102 millimètres carrés sur un crâne 
d’Esquimau à face très grande; et seulement de 1670 millimètres carrés sur un 
crâne de Français normal. 

Chez les Hommes actuels, Australiens, Mélanésiens, Esquimaux, etc., qui ont un 
grand palais, celui-ci est relativement plus développé dans le sens de la longueur 
que de la largeur. Le palais de l’Homme de La Chapelle est développé dans les deux 
sens, mais surtout dans le sens de la largeur. C’est ce qui explique le chiffre rela- 
tivement élevé de son indice. Celui-ci est d’ailleurs tout à fait humain, les moyennes 
de Bi •oca allant de 63 à 84 (1). 

Autant qu’on peut en juger d’après les fragments recueillis, les Hommes de Spy et 
de Krapina ont eu aussi de vastes palais. Je puis affirmer qu’il en était de même 
pour ceux de La Ferrassie. 


FACE ANTÉRIEURE (NORMA FACIALIS). 

Sous cet aspect, qui est celui de la face proprement dite, ou du visage chez le 
vivant, le crâne de La Chapelle-aux-Saints n’est pas moins remarquable que sous les 
autres aspects. Avec son front bas et fuyant, ses énormes arcades sourcilières, ses 
grandes orbites arrondies, ses fosses nasales très larges, ses maxillaires massifs, sans 
fosses canines, s’avançant comme un museau, il présente une physionomie étrange, 
bestiale, très différente de la physionomie d’un crâne humain actuel quelconque. Le 
contraste est surtout frappant avec un crâne de race blanche (fig. 42). 

C’est à l’exceptionnel état de conservation de la tète osseuse de La Chapelle-aux- 
Saints que nous devons la première connaissance exacte et totale de la physionomie 
faciale de 1 Homo Neanderthalensis (2). 

(1) Topinard, Élémenls d’anthropologie générale, p. 958. 

(2) Je mets à part, bien entendu, le crâne de Gibraltar, dont la face, bien conservée, a été décrite par 
Sollas et Sera, mais que beaucoup d’anthropologistes considèrent, à tort d’ailleurs, selon moi, comme 
étranger au type de Néanderthal. 


— 170 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


63 


J'ai longuement insisté, à propos de la norrna lateralis , sur l’énorme prognathisme 
total présenté par notre crâne et qui est aussi une notion nouvelle (1). 

Les dimensions absolues de la face proprement dite (non compris la voûte 
crânienne) sont très considérables. On ne peut la rapprocher, à cet égard, que des 



Fig. 42. — Photographies permettant de comparer les faces antérieures d’un crâne de Chimpanzé, du crâne de La 

Chapelle-aux-Saints et d’un crâne de Français. 


faces d’Esquimaux. On en jugera par l’examen du petit tableau suivant, où j’ai 
choisi comme terme de comparaison un crâne d’Esquimau présentant la face la plus 
grande que j’aie pu trouver, avec l’aimable concours de M. Rivet, dans la galerie 
d’antbropologie du Muséum (n° 1697). J’ai joint à ce tableau les mesures que j’ai 
prises sur le moulage du crâne de Gibraltar. Celles-ci, surtout le diamètre 
bizygomatique, ne sauraient être qu’approximatives. 



La Chapelle. 

Esquimau. 

Longueur ophryo-mentonnière 

0 m ,155 

0 m , 4 53 

— naso-mentonnière 

0 m ,131 

0 m ,126 

— ophryo-alvéolaire 

0 m ,l 10 

0 m ,104 

naso-alvéolaire 

0n\086 

0 m ,078 

Diamètre bizygomatique 

0™ ,1 53 

0 m ,139 


Gibraltar. 


)) 

» 

0 m ,105 
0 m ,078 
0 m ,140 (?) 


Je dois dire qu’un autre crâne d’Esquimau de la même collection (n° 10244)9 a 


(1) On sait que l’état de conservation des ossements de Spy n’a pas permis la reconstitution des 
rapports de la face avec le crâne cérébral. Cette reconstitution fut tentée, pour Spy I, par Fraipont 
en 1 889 ( Congrès intern. d'Anthrop., X e session, Paris, PL II). Plus tard, notre regretté collègue fut 
amené à considérer cette reconstitution comme fautive et trop orthognathe. Et il publia un « Nouvel 
essai de reconstitution » ( Comptes rendus de l'Assoc. des Anatomistes, V e session, Liège, 1903, p. 11), où 
le maxillaire était placé dans une position plus avancée et telle qu’une perpendiculaire à la ligne 
glabello-lambdoïde et partant de la glabelle tombait sur la deuxième prémolaire. Ce n’était proba- 
blement pas encore suffisant, car sur le crâne de La Chapelle-aux-Saints, la même ligne tombe à 
8 millimètres en avant de la deuxième prémolaire, nettement sur la première arrière-molaire. 

— 171 — 


64 


Marcellin BOULE. 


un diamètre bizygomatique plus grand (0 m , 148), mais sa longueur maxima (ophryo- 
mentonnière) n’est que de 0 m , 1 4 4 . D’après Broca, les dimensions extrêmes du dia- 
mètre bizygomatique chez l’Homme récent seraient de 110 et 148 millimètres. 
Suivant Mies (1), les limites seraient plus étendues : 100 à 155 millimètres. 

D’après cela, on peut dire que la face de l'Homme fossile de La Chapelle-aux- 
Saints atteint ou surpasse les plus grandes faces humaines connues jusqu’à ce jour. 

Les dimensions faciales qu’on 
peut relever sur le crâne de Gi- 
braltar sont non moins extraor- 
dinaires, surtout si l’on considère 
la petitesse relative de la partie 
cérébrale de ce crâne. Ces dimen- 
sions s harmonisent parfaitement 
avec celles du crâne de La Cha- 
pelle et du crâne d’Esquimau. Un 
rapprochement s’impose entre les 
faces des deux Hommes fossiles. 
Nous verrons que ce rapproche- 
ment n’est que le premier d’une 
série assez nombreuse et qui nous 
conduira forcément à proclamer 
l’intime parenté de l’Homme de 
Gibraltar et de nos Néandertha- 
loïdes (2). 

Quand on regarde le crâne de 
La Chapelle en norma facialis , 
même avec sa mandibule en place, 

Fig. 43. — Norma facialis du crâne de La Chapelle-aux-Sain.s, Sa hauteUI> paraît très faible, par 

d’après un dessin au diagraphe de M. Rivet (1/2 de la grand, rapport à Sa largeur. De Sorte 

n l 1 qu’au premier abord, on est tenté 

de croire que la face est courte et, 
par suite, que la tète est dysharmonique, étant donné son allongement antéro- 
postérieur. Mais on ne tarde pas à revenir sur cette impression et à reconnaître 
qu’il n’y a là qu’une apparence tenant à l’aplatissement extraordinaire de la boîte 
cérébrale et à la petitesse, pour ne pas dire à l’absence, du front. En d’autres termes, 
on observe nettement, en norma facialis comme en norma lateralis , la différence 
énorme que présente cette tête osseuse fossile, par rapport aux types actuels, dans 
le développement relatif du crâne facial et du crâne cérébral (fig. 44 et 45). 

(1) L) r Mies, lleber die Form des Gesichts ( Correspondenz-Blatt der deulschen Anthropol. Gesellsch., n° 10, 
1885, in L'Anthropologie, t. VI, p. 715). 

(2) Tout porte à croire que le crâne de Gibraltar est un crâne féminin du type de Néanderthal. 

— 172 — 



L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-aUX-SAH\TS. 


(15 

La face est longue, au contraire, au moins dans le sens que les anthropologistes 
donnent à cette expression; c’est ce que prouvent les valeurs de son indice facial, 
quelle que soit la façon dont on comprenne ce dernier : 


Indice facial des Allemands et du Congrès de Monaco : 


longueur naso-alvéolaire X 100 
diamètre bizygomatique 


56,2. 


Indice facial supérieur de Broca 


longueur ophryo-alvéolaire X 100 


diamètre bizygomatique 

Indice facial total de Pruner-Bey : J , illmètre X..W = m 

J longueur ophryo-mentonniere 


71,8. 


Le premier de ces indices est supérieur à l’indice moyen des Européens (= 54), 



Fig. 44 cl 45. — Crâne d'un Français et crâne de La Chapellc-aux-Saints, vus de face, pour montrer la différence 
de développement relatif de la partie cérébrale et de la partie faciale. La ligne pointillée indique le profil de la 
voûte crânienne de l'Homme fossile dans l'hvpothése où cette voûte aurait les proportions de celle du Français 
(1/3 de la grand, nat.). 


très supérieur à celui des Australiens (=51); il est très voisin de celui des Esqui- 
maux (= 55,9) (1). 

D’après l’indice de Broca, la face de notre fossile est nettement mégasème (au- 
dessus de 69). La valeur de son indice se confond encore, à peu de chose près, avec 
celle des Esquimaux (72,2) et des Chinois (71,7), qui sont, avec les Arabes, les 
Hommes actuels aux faces relativement les plus longues et les plus étroites (2). 

L’indice total de Pruner-Bey parle exactement dans le même sens : notre crâne 
accuse 98,7 ; les crânes d’Esquimaux ont 99,1. 

On a voulu souvent rapprocher les Hommes fossiles du type de Néanderthal des 

(1) Duckwortii, Morphology and anthropology, p. 165. 

(2) Topinard, Éléments d’anthropologie générale, p. 921. 

— 21 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912i 


3* 



CG 


Marcellin BOULE. 


Australiens. Ce rapprochement pouvait se soutenir, jusqu’à un certain point, quand 
on ne considérait que le crâne cérébral. Nous connaissons aujourd’hui la face de 
Y Homo Neanderihalensis , et nous constatons que le groupe humain actuel australo- 
tasmano-calédonien, aux faces courtes, d’un côté, le crâne fossile de La Chapelle- 
aux-Saints et les crânes d’Esquimaux aux faces larges, de l’autre côté, sont, au 
point de vue de l’indice facial, aux deux extrémités opposées de la série humaine. 

Région sus-orbitaire. — La région sus-orbitaire du frontal de notre crâne présente 
au plus haut degré les caractères qui ont tant contribué à rendre populaire la calotle 
de Néanderthal et qu’on a reconnus depuis sur d’autres crânes ou portions de crânes 
quaternaires. Les arcades orbitaires se réunissent ici en un bourrelet saillant, 
s’étendant, d’une façon tout à fait continue, d’une apophyse orbitaire externe à 
l’autre et sans dépression glabellaire. Ce bourrelet, ou torus supmorbitalis , arrive 
à former une sorte de visière , qui se projette en avant en continuant le toit de 
l’orbite et qui ressemble tout à fait — on l’a reconnu dès le début — aux bourrelets 
du Chimpanzé et du Gorille. 

Egalement comme chez les Singes, le bourrelet sus-orbitaire est séparé du front, 
ou mieux de l’écaille du frontal, par une dépression, sorte de gouttière parallèle 
au bourrelet et régnant, comme lui, d’une apophyse orbitaire à l’autre. 

Bourrelet et gouttière sont aussi accusés sur notre fossile que sur la calotte de 
Néanderthal, sur le crâne de Spy I et sur le crâne que vient de découvrir M. Henri 
Martin à La Quina; ils le sont plus que sur les crânes de Spy IL de Gibraltar et pro- 
bablement aussi de La Ferrassie I. Mais il n’y a là que d’assez faibles variations indivi- 
duelles et l’on peut dire, en réalité, que tous les crânes du type de Néanderthal que 
nous connaissons aujourd'hui sont remarquablement uniformes par ce caractère, sur- 
tout si l’on tient compte des différences sexuelles probables et si l’on considère que les 
arcades orbitaires les plus faibles paraissent avoir appartenu à des crânes féminins. 

Schwalbe (I) a décrit avec soin la visière frontale du Pithécanthrope et celle de 
la calotte de Néanderthal. Il a mis en relief un certain nombre de détails morpho- 
logiques très intéressants. Il a insisté principalement sur la continuité et l’unité 
d’aspect du bourrelet sus-orbitaire sur toute son étendue. On ne peut plus, ou 
presque plus, distinguer ici les éléments morphologiques qui composent la région 
sus-orbitaire des crânes humains modernes et aussi de beaucoup de Singes cyno- 
morphes ou anthropomorphes : l’arc sus-orbitaire, l’arc sourcilier, le sillon sus- 
orbitaire, qui sépare ces deux arcs, et le triangle supra-orbitaire, allant de l’arc 
sourcilier à la crête latérale du frontal et à son apophyse orbitaire externe. 

La description des arcades orbitaires de Néanderthal par Schwalbe pourrait 
s’appliquer presque exactement aux arcades du crâne de La Chapelle. Voici les 
différences que j’observe : 

(1) Schwalbe (G.), Studien über Pithecanlhropus erectus (Zeitschrift für Morphologie und Anthropologie 
Bd. I, 1899). — Der Neanderthalschüdel ( Bonner Jahr bûcher, Heft 106, 1901). 

— 22 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


67 


Sur le crâne de La Chapelle, le bourrelet est légèrement plus étendu, d’une 
apophyse orbitaire externe à l’autre (124 millimètres au lieu de 122 millimètres). 
Sur la calotte de Néanderthal, on voit à droite, vers le tiers externe du bord 
orbitaire, une assez forte encoche d’où part une dépression creusée obliquement 
dans le bourrelet et représentant pour Schwalbe(l) le sillon sus-orbitaire. Sur notre 
spécimen, il n’y a pas d’encoche et l’on ne voit pas trace de sillon. Sur aucun 
point, le bourrelet ou visière sus-orbitaire ne laisse distinguer les parties pouvant 
correspondre aux arcs sus-orbitaires de celles représentant les arcs sourciliers. 

Sur Néanderthal, il y a, de chaque côté, vers le tiers interne du bord orbitaire, 
un trou sus-orbitaire (trou sus-trochléaire des anatomistes anglais). Sur La Chapelle, 
on ne voit rien à droite mais, à gauche, il y a une échancrure sus-orbitaire presque 
transformée en trou et, de plus, à 17 millimètres de la crête temporale, un sillon 
vasculo-nerveux, sus-orbitaire externe, d’allure flexueuse et sur le trajet duquel 
s’ouvrent deux petits trous. Ce sillon sus-orbitaire externe se rencontre assez souvent 
aujourd’hui (2). 

En faisant jouer une lumière oblique sur la partie frontale du toit de l’orbite, 
on distingue des sillons représentant les empreintes du nerf frontal, disposés à peu 
près comme sur la pièce osseuse de Néanderthal (3), mais moins profonds et moins 
nets. Schwalbe et Cunningham (4) voient, dans cette disposition du nerf frontal 
et de ses deux branches orbitaire et sus-trochléaire, des caractères pithécoïdes. 

Sur les crânes de La Chapelle-aux-Saints, de Néanderthal, de Spy,la longueur du 
fonts supraorbitalis , mesurée d’une apophyse orbitaire à l’autre, est notablement 
moindre que le diamètre transversal maximum de la boite cérébrale. Les premiers 
anthropologistes, qui ont étudié le crâne de Gibraltar, ont dit de ce fossile, et 
Sollas (5) l’a répété après eux, que le développement des arcades orbitaires est tel 
qu’il cache complètement la boite crânienne; que « la région temporale est masquée 
par les parties latérales des orbites ». Ce caractère serait en faveur d’une infériorité 
marquée du type de Gibraltar et d’une plus proche parenté avec les Singes anthro- 
poïdes, chez lesquels, en effet, la longueur de la visière frontale est toujours 
supérieure ou au moins égale (dans quelques cas exceptionnels) au diamètre trans- 
versal maximum de la boite encéphalique. Il est facile de montrer qu’il y a là une 
erreur tenant à ce que les reproductions, sur lesquelles les observations ont été faites, 
sont des photographies défectueuses, prises au moyen d’un objectif à trop court 
foyer (6). En réalité, la longueur du torus supraorbitalis du crâne de Gibraltar est 

(1) Der Neanderthalschâdel, fig. 2, p. 11. 

(2) Le Double, Traité des variations des os du crâne, p. 173. 

(3) Schwalbe, loc. cit., p. 38. 

(4) Cunningham, The évolution of the Eyebrow Régions of the forehead... ( Trans . of the Roy. Soc. of 
Edinburgh, vol. XLVt, partit, 1909, p. 308). 

(5) Loc. cit.. p. 322. 

(6) Les dernières photographies publiées, celles de M . Sera, ne sont pas encore à l’abri de ce 
reproche. 


— 23 — 


Marcellin BOULE. 


Gft 

nettement inférieure au diamètre transversal maximum comme le montre la 
figure 46, qui représente la norma facialis de ce crâne dessinée an diagraphe de 
Gavart, c'est-à-dire en projection orthogonale. Bien plus, les rapports entre ces 
deux dimensions sont presque exactement les mêmes sur le crâne de Gibraltar (1) 
et sur le crâne de La Chapelle : 



La Chapelle. 

Gibraltar. 

A. Largeur du bourrelet sus-orbitaire 

^ A 4. mm 

115 mm 

B. Diamètre transversal maximum du crâne.. 

156 mm 

145mm 

Indice: ' 

79,4 

79,3 

I) 


Il arrive à beaucoup d’anthropologistes, quand ils traitent des crânes du type de 
Néandertlnal, de parler indifféremment du développement des arcades orbitaires 
et du développement des sinus frontaux, comme si les deux phénomènes étaient liés 
l'un à l’autre. Or, nous savons aujourd’hui qu’ils sont au contraire indé- 
pendants (2). 

Chez le Chimpanzé et surtout chez le Gorille, l’énorme visière est compacte, les 
sinus sont petits et confinés à la région glabellaire. Le D r Logan Turner (3) a montré 
que chez les Australiens, où se rencontrent les plus fortes arcades orbitaires, les 
sinus frontaux sont souvent rudimentaires ou absents et le torus se projette bien en 
avant des sinus aériens. 

Il en serait de même, d’après Schwalbe, pour la calotte de Néanderthal, dont les 
sinus frontaux seraient rejetés en arrière et limités en avant par une paroi osseuse 
très épaisse. Le crâne de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints paraît être assez 
différent à cet égard. En explorant les cavités sinusiennes au moyen d’une sonde en 
fil métallique, et grâce aux perforations artificielles que présente le frontal dans cette 
région, on constate aisément que ces cavités sont vastes et pénètrent dans les bour- 
relets supra-orbitaires. 

Dès lors, quelle est la signification physiologique des énormes arcades orbitaires des 
Singes anthropoïdes, de l 'Homo Neanderl halensis et des Australiens? Je ne connais 
pas de réponse satisfaisante à cette question. Le fait que ces arcades sont beaucoup 
plus accentuées chez les mâles pourrait les faire considérer comme un attribut 
favorable à la sélection sexuelle. Turner dit que peut-être elles ajoutent à l’aspect de 
férocité utile dans la lutte pour la vie. J’y verrais volontiers un moyen de protection 
des organes de la vision acquis sous l'influence de certains habitats et pouvant se 
retrouver à des degrés variés de développement dans divers types de Primates, 
sans que cette disposition implique forcément une parenté plus ou moins grande 
entre ces types. 

(1) Les dimensions, pource crâne, ont été prises sur des épures où les contours de la boîte crânienne 
ont été complétés. 

(2) Voy. notamment Cunningham, loc. cit., p. 304. 

(3) Turner (Logan), The accessory Sinuses of the Nose, Edimbourg, 1901 ; in Cunningham, loc cit . 

— 24 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


69 


Orbites. — Elles ont un aspect étrange, dû à la forte saillie des arcades sourci- 
lières qui prolongent leur toit comme d'une sorte d’auvent. Elles sont très écartées 
l’une de l’autre, très grandes, assez hautes, de forme arrondie. 

Le degré d'écartement peut être apprécié au moyen de Y indice de largeur inter- 
orbitaire , qui est le rapport delà distance des orbites (distance séparant les deux bords 
internes) au diamètre bi-orbitaire. Voici quelques chiffres empruntés à Schwalbe (1), 
et auxquels j’ai joint la valeur de cet indice pour le crâne de La Chapelle et pour le 
crâne de Gibraltar (d’après le moulage). 



Néanderthal. 

Spy I. 

Gibraltar. 

La Chapelle. 

Indice de largeur interorbitaire 

27,0 

28,8 

26,6 

26,8 


La petite série est donc assez homogène, à cet égard comme à tant d’autres, mais 
les longs tableaux de chiffres recueillis par Schwalbe ne me permettent pas 
d’attribuer une grande valeur au caractère tiré de l’indice de largeur interorbitaire, 
ni de bien comprendre sa signification. Nous voyons en effet que cet indice peut 
varier de 2,4 à 47 chez les Lémuriens, de 10,1 à 25,4 chez les Singes Platyrhi- 
niens,de 7,3 à 24,5 chez les Catarrhiniens, de 10,7 à 27,1 chez les Anthropoïdes, de 
20 à 30,1 chez les Hommes actuels. Nos fossiles sont tout à fait humains par l’écar- 
tement de leurs orbites, mais les Chimpanzés peuvent aussi leur être comparés à cet 
égard (2). 

Les orbites sont très grandes. Voici leurs dimensions, comparées à celles des 
orbites du crâne de Gibraltar (prises sur le moulage) : 



La Chapelle. 

Gibraltar. 


0. droite. 

O. gauche. 

0. droite. 

0. gauche; 

Largeur des orbites 

47 mm ,5 

46mm , 5 

45m m 

45 mm 

Hauteur des orbites 

39 mm 

38mm 

41 mm ,5 

40 mm ,5 

Indice orbitaire 

Aire de l’ouverture orbitaire obtenue en mul- 

81,9 

91 

d 

tipliant la largeur par la hauteur 

1810 millim. carrés. 

1845 millim. carrés. 


La grandeur absolue des orbites n’est pas seulement en harmonie avec les 
dimensions générales du crâne et surtout de la face. Nous allons voir qu’elle est 
supérieure à ce qu’elle serait sur des crânes actuels de dimensions comparables. 

L 'indice orbitaire constitue une donnée à laquelle les anthropologistes paraissent 
accorder une grande importance. Il est possible qu’elle leur rende des services pour 

(1) Schwalbe (G.), Studien über Pithccanlhropus erectus Dubois (Zeitsch. fiir Morphol. und Anthrop., 
Bil. 1, 1899, p. 201). 

(2) Par ce caractère, l'Homme de La Chapelle s’éloigne tout à fait des Esquimaux qui présentent 
1 indice de largeur interorbilaire le plus bas de la série humaine (= 17,9 d’après Topinard). 

— 25 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


70 


Marcellin BOULE. 


l’étude détaillée des groupes ethniques actuels, mais il suffit de jeter un coup d'œil 
sur les listes d’indices publiées un peu partout pour constater qu’il s’agit d’un 
caractère d’ordre tout à fait subalterne, n’ayant pas la moindre valeur zoologique ou 
taxonomique. Et les expressions mégasème . mésosè//ie, microsème , appliquées aux 
différentes valeurs de cet indice, n’ont vraiment aucune signification. L’indice 
orbitaire donne une idée de la forme des orbites et rien de plus. 

Quoi qu’il en soit, les deux crânes fossiles examinés ici sont fort différents par cet 
indice. Le crâne de La Chapelle a des orbites microsèmes (au-dessous de 83) et celui 
de Gibraltar a des orbites macrosèmes (au-dessus de 89). Or, nous allons voir que 
les orbites des deux crânes ont sensiblement la même superficie. Le surbaissement 
relatif des orbites du crâne de La Chapelle tient sans doute au développement 
beaucoup plus grand des arcades orbitaires, qui surplombent et diminuent la hauteur 
de l’ouverture des orbites, et ceci s'accorde avec les observations de Turner (1) sur 
les Singes anthropoïdes, les Australiens et les Tasmaniens. Dans ces divers groupes, 
lesjeunes etles individus de sexe féminin ontles orbites relativement plus développées 
en hauteur que les individus mâles. Or, si le crâne de La Chapelle-aux-Saints est 
certainement masculin, tout porte à croire que celui de Gibraltar a été celui d’une 
femme. 

En calculant faire de l’ouverture orbitaire d’après le procédé de Broca — lequel, 
bien qu’inexact, peut servir pour des études comparatives — on constate que cette 
aire est sensiblement égale pour les deux crânes fossiles (1810 millimètres carrés et 
1845 millimètres carrés) et notablement supérieure à faire maxima observée par 
Broca sur les crânes humains actuels (Esquimau = 1612 mm. carrés). 

La profondeur de l’orbite gauche de l’Homme de La Chapelle, mesurée suivant le 
procédé de Broca, peut être estimée à 65 millimètres environ. D’après Topinard (2), 
les variations individuelles, chezles Hommes récents, vontde 40 millimètres (Basque) 
à 60 millimètres (Néo-Calédonien) , et la moyenne la plus élevée qu’on observe sur les 
races contemporaines n’est que de 57 millimètres (Esquimaux). 

Il m’a semblé que les dimensions du cône irrégulier, que figure grossièrement la 
cavité orbitaire, doivent faire attribuer à cette cavité un volume bien supérieur à 
celui des cônes orbitaires d’Hommes actuels dont la capacité cérébrale serait égale 
à la capacité cérébrale de notre Homme fossile. Pour m’en assurer, j’ai prié le 
D' Rivet de me procurer un crâne humain actuel réalisant à peu près cette dernière 
condition. Il a bien voulu me confier un crâne de Basse-Californie cubant 1625 centi- 
mètres cubes, exactement comme le crâne fossile. J’ai obtenu le volume approximatif 
du cône orbitaire en multipliant sa base, c’est-à-dire faire orbitaire, par le tiers de 
sa hauteur (ou de la profondeur orbitaire). J’ai fait la même opération pour le crâne 
de La Chapelle et j’ai obtenu les résultats suivants : 

(1) Sir W. Turner, The aborigènes of Tasmania, Part 11. The Skeleton ( Tram . of the Royal Soc. o( 
Edinburgh, Vol. XLVÜ, part 111, 1910, p. 439). 

(2) Éléments d’anthropologie générale, p. 947. 


'L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAL\TS. 71 

Volume de l’orbite du Bas-Californien 24,5 cenlim. cubes. 

— — de l’Homme fossile de La Chapelle 39 — 


Soit, environ, pour le premier, les 15 millièmes de sa capacité cérébrale 
et, pour le second, les 24 millièmes. La différence est donc très considérable, 
sensiblement dans le rapport de 2 à 3. Je dois me contenter de signaler 
simplement le fait, car les curieuses études de M. Lapicque (1), sur les 
relations existant entre le poids de l’encéphale et la grandeur de l’œil, ne me parais- 
sent pas encore assez avancées pour qu’elles puissent me fournir une explica- 
tion. La seule conclusion qu’il me paraît possible d’en tirer actuellement, c’est que 
ce nouveau caractère différentiel de notre Homme fossile peut avoir une grande 
importance au point de vue taxonomique. Je ne doute pas qu’il y ait, dans cette 
direction, d’intéressantes recherches à poursuivre. 

Schwalbe et Cunningham sont d’accord pour admettre que, sur le crâne de 
Néanderthal, l’arcade sus-orbitaire participe à la formation du toit de l’orbite dans 
une bien plus grande proportion que sur aucun crâne humain actuel. La même 
conclusion s’applique au crâne de La Chapelle, sur lequel l’extrémité antérieure 
des lobes frontaux se tenait de 23 à 25 millimètres en arrière du bord antérieur 
de l'arcade orbitaire. Schwalbe et Cunningham voient, dans ces rapports très 
particuliers de l’arcade orbitaire, du toit de l’orbite et de la partie antérieure de 
la cavité cérébrale, une caractéristique importante du type de Néanderthal rap- 
prochant ce type des Singes. 

La saillie des voûtes orbitaires se traduit sur l’endocrâne, comme nous le verrons 
plus loin en étudiant le moulage intracrânien, par une disposition un peu spéciale 
desbosses orbitairesde l’étage fronto-ethmoïdal et corrélative d’une grande réduction 
des lobes frontaux du cerveau. 

Les contours des orbites de l’Homme de La Chapelle ne présentent que deux 
inflexions un peu brusques, deux angles : l’un à la suture fronto-malaire, l’autre 
vers l’échancrure lacrymale. Le bord inférieur, formé par le maxillaire et une 
partie du malaire, est presque rectiligne ; il a une direction très oblique de 
l’intérieur vers l’extérieur. Tous ces bords sont nets, presque tranchants. 

Les contours des orbites du crâne de Gibraltar sont plus circulaires. M. Sollas 
a fait remarquer que leur bord interne est très mousse, de sorle que le plancher de 
l’orbite se relie insensiblement à la surface externe du maxillaire. 

Il semble, au premier aspect, que les yeux de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints 
aient été disposés plus obliquement, moins en façade, que ceux des Hommes 
actuels. Vérification faite, en mesurant l’angle naso-malaire de Flower ou, ce qui 
me paraît préférable, l’angle formé par les deux tangentes du dacryon au point le 
plus postérieur du bord orbitaire externe, il y a en effet une légère différence, mais 
qui ne dépasse certainement pas les limites des variations chez les Hommes actuels. 

(1) Institut français d' Anthropologie, n° 1, p. 13. 

— 27 — 


72 


Marcellin BOULE. 


Il est curieux d'observer que, par ce caractère de l’obliquité des orbites, les 
Primates ne s’ordonnent pas en une série conforme à la hiérarchie zoologique con- 
venue. On sait que les Lémuriens ont encore les orbites très obliques. Cette obliquité 
diminue beaucoup chez les Singes les plus inférieurs tels que les Ouistitis ; elle 
diminue davantage chez les Singes cynomorphes. Puis viennent les Hommes, qui 
voisinent avec les Catarrhiniens. Enfin, ce sont les Singes anthropoïdes qui, très 
nettement, dépassent les Hommes à cet égard et réalisent le plus parfaitement la 
disposition en façade des yeux. 

Cette conclusion ressort des deux tableaux suivants, où j’ai réuni quelques mesures 
dont la précision laisse peut-être à désirer, «à cause des moyens rudimentaires que 
j’ai employés, mais qui, prises toutes de la même façon, peuvent être comparées 
avec profit : 


Angle dont le sommet est au nasion et dont les côtés 
✓ passent parles points de rencontre du bord externe 
de l’orbite et de la suture fronto-malaire. 


Propithèque 11 2° 

Ouistiti 120° 

Homme de Gibraltar 134° 

Cercopithèque 138° 

Homme de La Chapelle 140° 

Français 142° 

Sajou 143° 

Esquimau 143° 

Australien 148° 

Cynocéphale 153° 

Gibbon 155° 

Chimpanzé 156° 

Gorille 160° 

Orang 168" 


Angle formé par les tangentes au bord interne 
(dacryon) et au bord externe des orbites. 


Propithèque 100° 

Ouistiti 115° 

Cercopithèque 138° 

Homme de Gibraltar 139° 

Sajou 140° 

Homme de La Chapelle 144° 

Australien 146° 

Français 149° 

Esquimau 152° 

Gibbon 158° 

Cynocéphale 160° 

Chimpanzé 163“ 

Gorille 172° 

Orang 179° 


Ce phénomène m’a paru intéressant à mettre en lumière parce qu’il nous montre, 
une fois de plus, que les Hominiens ne se rattachent pas directement, par tous 
leurs caractères, au groupe des Singes anthropoïdes actuels, mais que certains de 
ces caractères paraissent devoir faire remonter l’origine, ou si l’on préfère, les 
origines de la différenciation des Hominiens, à un stock de Primates beaucoup plus 
anciens et, par suite, plus primitifs ou plus généralisés. 

Région nasale. — Sur tous les crânes ou calottes crâniennes du type de Néander- 
thal que nous connaissons aujourd’hui, l’origine du nez, marquée par le point de 
réunion des sutures fronto-nasales, ou nasion , se trouve placée dans une profonde 
dépression et l’on a observé, depuis longtemps, que ce caractère ne se retrouve 
guère, parmi les Hommes actuels, d’une manière aussi accusée, que sur les crânes 
d’Australiens mâles. On est porté tout d’abord à attribuer cette disposition à la proé- 
minence de la glabelle ou de la partie glabellaire de la visière frontale. Cela n’est 
exact qu’en partie, car, chez les Singes anthropoïdes à forte visière frontale, chez 
le Gorille et le Chimpanzé, il n’y a pas de dépression, ou bien cette dépression est peu 

— 28 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


marquée. On peut remarquer, avec Sir W. Turner (1), qu’à cet égard les Hommes 
fossiles du type de Néanderthal, les Australiens et les Tasmaniens diffèrent plus des 
Singes anthropoïdes que les Hommes de races blanches. 

La longueur du nez, ou longueur naso-spinale, est ici de 0 m ,0GI ; la largeurmaxima 


Notre fossile est donc platyr/ûnïen, comme la plupart des Hommes de races noires. A 
cet égard il se sépare nettement des Esquimaux, qui sont les plus leptorhiniens des 
Hommes actuels (indice moyen = 42), et se place dans le voisinage des groupes 
australo-tasmaniens (indice moyen = 57 à 58). 

Les Singes anthropoïdes sont leptorhiniens, à l’exception du Chimpanzé qui arrive 
parfois à avoir un indice de 54. Parce caractère, le Chimpanzé serait donc voisin des 
Hommes de races noires, tandis que les Gorilles et les Orangs seraient comparables 
aux races blanches (2). Mais il va sans dire que de tels rapprochements ne sauraient 
avoir une grande valeur au point de vue phylogénétique. 

Les os nasaux manquent sur notre crâne, mais, comme les apophyses montantes 
des maxillaires ont leurs bords intacts et que les sutures fronto-nasales sont bien 
visibles, il est facile de reconstituer les os nasaux avec une matière plastique et 
d’acquérir ainsi une idée satisfaisante de leurs dimensions et même, jusqu’à un 
certain point, de leur forme (fig. 47). 

ils devaient avoir environ 0 m ,029 de longueur latérale, CP, 01 4 de largeur en haut, 
0“, 01 4de largeur minimum, 0 m ,02l delargeurinférieure ou maximum. Cesdimensions 
sont notablement supérieures aux moyennes de toutes les races actuelles figurant au 
tableau de Broca publié par Manouvrier (3). Il est utile d’ajouter que chacune 
d’elles, considérée isolément, est souvent dépassée dans des cas individuels, comme 
on peut le voir dans le second tableau de Manouvrier. 

L 'indice de largeur des os nasaux de cet anthropologiste : 


montre que nous avons affaire à cet égard à une forme très évoluée, le plus fort 
indice moyen actuel étant de 62,7 (Auvergnats), tandis que, chez les Anthropoïdes, 
cet indice ne dépasse guère 58 (Chimpanzé). 

Ainsi que l’a fait observer Manouvrier (4), les os nasaux sont peut-être les os 
humains qui présentent les plus grandes variations (5). Chez notre fossile, ils 

(1) The Aborigènes of Tasmania. Part IL The Skeleton ( Trans . of the Loyal Soc. of Edinburgh, 
Vol. XLVll, part 111, 1910, p. 440). 

(2) Turner, loc. cit., p. 442. 

(3) L. Manouvrier, Mémoire sur les variations normales et les anomalies des os nasaux dans l’espèce 
humaine (Bull, de la Soc. d’Anthrop. de Paris, t. IV, 4 e série, 1893, p. 712-747). 

(4) Loc. cit., p. 712. 

(5) On en trouvera le détail, avec bibliographie, dans Le Double, Traité des variations des os de la face, 
Paris, 1906. 


des narines osseuses est de 0 m ,03i. L 'indice nasal de Broca — 


34 X 100 

61 


= 55,7. 


largeur minima X 100 
largeur maxima 



— 29 — 


74 


Marcellin BOÜLË. 


paraissent avoir eu une forme essentiellement humaine ; chacun d’eux figurant une 
sorte de quadrilatère régulier, dontle sommet supéro-interne s’enfonçait en pointe 
dans le frontal, comme cela a lieu ordinairement chez les Hommes actuels, notam- 
ment chez les Australiens. Ils diffèrent ainsi radicalement des os nasaux des 
Anthropoïdes, qui sont caractérisés à la fois par leur longueur, leur légèreté, le 
contour plus sinueux de leurs bords et par ce fait que leur largeur maximum ne 
coïncide pas avec la largeur inférieure, mais se tient au-dessus de celle-ci. 

Leur surface supérieure n'a pas dû être aplatie comme chez les Singes anthro- 
poïdes ou comme chez les Boschimans (nez écrasé), ni carénée comme chez les 
Esquimaux, mais elle a dû avoir une 
forme assez régulièrement convexe, 
comme cela se voit sur le crâne de 
Gibraltar et sur la portion de face 
conservée du crâne C de Krapina ( I ). 

De plus, à cause de la direction en 
avant et de la forte saillie de l’apo- 
physe nasale du maxillaire, ils ont 
dû être relevés et offrir, vus de profil, 
une disposition radicalement opposée 
à celle que présentent les Singes. A 
cet égard encore, notre Homme fos- 
sile s’écarte plus des Singes que les 
Hommes actuels, même les repré- 
sentants des races blanches. C’est 
ce que montrent clairement les 
figures 48 à 50, qui représentent les 
profils faciaux d’un Chimpanzé, d’un 
Européen et de F Homme de La Cha- 
pelle. On y voit que l’apophyse nasale a. «., rudimentaire chez le Singe, est beaucoup 
plus saillante chez l’Homme fossile que chez le Français actuel. 

On sait que le pourtour des narines osseuses, ou ouverture piriforme, est fort 
différent chez les Hommes et les Singes. Chez les premiers, les bords inférieurs, ou 
échancrures nasales, sont généralement nets, tranchants et se réunissent sur le plan 
médian pour former une épine nasale plus ou moins développée. Le plancher des 
fosses nasales est ainsi nettement séparé de la région sous-nasale ou alvéolaire du 
maxillaire supérieur. Chez les Singes, les échancrures nasales sont tout à fait 
mousses; on passe du plancher des fosses nasales â l’espace sus-alvéolaire par 
une surface intermédiaire disposée comme deux larges gouttières. 

On a considéré longtemps l’épine nasale comme caractéristique du genre Homo. 



Fig. 4G. — Korma facialis du crâne de Gibraltar. Dessin 
au diagraphe d’après un moulage (1/2 de la gr. nat.). 


(1) G. Kramherger, loc. cit ., PI. 1, fig. 1 et 2. 


30 — 


L’IIOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


75 

Cela n’est pas très exact. D’une part, elle est parfois absente (t); d’autre part, on la 
rencontre chez les Anthropoïdes (2), toujours à l’état rudimentaire d’ailleurs. En 
outre, on a décrit depuis longtemps des formes de passage, et tous les traités 
d’anthropologie (3) signalent la variété d'échancrures nasales à gouttières simiennes 
(ou plans naso-alvéolaires). Cette variété s’observe surtout chez les races à fort 
prognathisme sus-nasal ou alvéolaire. Elle est très nette sur deux crânes d’Austra- 
liens que j’ai sous les yeux. 

L'Homme de La Chapelle n’ofFre, à cet égard, absolument rien de pithécoïde ; il 
exalte plutôt le caractère humain. Les bords de ses narines osseuses sont partout 

aigus, tranchants et séparent 
nettement le plancher des fosses 
nasales de la région incisive. 
L’épine nasale offre un fort 
beau développement. 

Les figures 46 et 47 montrent 
que les caractères de la région 
nasale du crâne de Gibraltar 
sont très voisins de ceux de la 
même région du crâne de la 
Corrèze : à peu près même 
indice nasal, même forme gé- 
nérale des os nasaux, même 
contour de l’ouverture piri- 
forme, mêmes bords tranchants 
des échancrures et même déve- 
loppement de l’épine. On ne 
saurait exiger des ressemblances 

Fig. 47. — Norma fcicialis du crâne de La Chapelle-aux-Saints où plus parfaites Surtout si l’oil 

les os nasaux ont été reconstitués. Dessin au diagraphe (1/2 do *. * ’ 

lagr. nat.). tient compte de la différence 

sexuelle (4). Il en résulte que le 
nez de Y Homo Neanderth alemis , loin de rappeler par sa morphologie celui des 
Singes anthropoïdes, en diffère bien plus que celui des Hommes actuels. Cet Homme 
fossile, plus rapproché des Singes que tous les autres par tant d’autres caractères, 
s’en éloigne au contraire davantage par sa région nasale qui, au lieu d’être pithé- 
coïde, était plutôt ultra-humaine. 

(1) Revue d' Anthropologie, l, 1872, p. 159. 

(2) Giglioli, in Revue d’Anthrop., Il, 1873, p. 126. 

(3) Voy. notamment Topinard, Eléments d’anthropologie générale, p. 801. 

(4) Je ne comprends pas pourquoi M. Keith ( Nature , 17 mars et 14 juillet 1910) a dit que le nez de 
l’Homme de Gibraltar a des affinités avec celui du Gorille, en même temps qu’il le considère comme le 
précurseur du nez européen. 



— 31 — 


76 


Marcellin BOULE. 


Région jugale. — Les os malaires , ou jugaux^ du crâne de La Chapelle-aux-Saints 
sont fort différents de tous les os malaires que j’aie pu observer sur des crânes 
humains actuels. Chacun d’eux est situé dans un plan beaucoup plus oblique d’avant 
en arrière et de dehors en dedans, de sorte qu’en norma facvilis on voit une plus 
grande partie de leur surface externe. Chez les Singes anthropoïdes, ce caractère est 
encore plus accusé ; leurs jugaux sont presque complètement en façade. 

Chez notre fossile, toute la surface externe des os malaires est sensiblement 
plane, tandis que chez les Hommes actuels, cette surface externe est convexe et 
peut se diviser en deux parties que sépare une sorte de coude arrondi plus ou moins 



Fig. 48 à 50. — Profils faciaux d’un crâne de Chimpanzé, d’un crâne de Français et du crâne de La Chapelle' 
aux-Saints. a. n. apophyse nasale du maxillaire (1/2 de la gr. nat..). 


brusque : une partie postérieure, la plus étendue, qui est subparallèle au plan sagittal 
du crâne; une partie antérieure, beaucoup plus petite, faisant avec la première un 
angle de 120° à 140°, et se portant en dedans pour s’articuler avec l’apophyse jugale 
du maxillaire. J’ai déjà signalé cette différence morphologique parce qu elle se 
traduit parfaitement en norma basilaris (Voy. p. 61 et tig. 51-53). 

La disposition offerte par notre Homme fossile indique des pommettes effacées 
et fuyantes. C’est la disposition tout à fait inverse de celle qu’on observe chez les 
Boschimans, les Australiens, auxquels nous avons été amené parfois à le comparer, 
et qui trouve chez les races mongoloïdes, particulièrement chez les Esquimaux, sa 
plus forte expression (type earygnathe , fig. 53). 

On peut ajouter que les os malaires de l’Homme de La Chapelle sont légers, peu 
épais; ils paraissent être dépourvus de tout prolongement des sinus maxillaires. 

— 32 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


77 


L’apophyse frontale, ou angle supérieur, est large et robuste ; F apophyse temporale, 
ou angle postérieur, est plutôt grêle; la suture jugo-temporale est rectiligne, très 
oblique et, par suite, longue. La suture jugo-maxillaire a la forme d’unS très couché 
sur l’horizon. Le bord inférieur présente une facette plane et large pour l’insertion 
du masséter. 

Les os jugaux du crâne de Gibraltar ressemblent tout à fait à ceux du crâne de La 
Chapelle. Ils sont orientés de la même manière, très peu convexes, et leur apophyse 
frontale est aussi relativement très large. 

Fraipont et Lohest (1) ont rapporté au crâne I de Spy un os malaire mutilé et 
non en place. Ils ont remarqué l’épaississement du bord inférieur pour l’insertion du 
masséter et la force de l’angle supérieur ou frontal « très épais et très développé eii 
largeur ». Ils ont aussi pensé que de tels os indiquaient des pommettes peu 
saillantes. 

Parmi les débris humains d’âge moustiérien trouvés par Piette dans la grotte de 
Gourdan (Haute-Garonne) et décrits par Hamy (2), il y avait une portion de face 




Fig. 51-53. — Parties antérieures de divers crânes vus en dessous pour montrer les difft'Tenccs de profd des 
régions jugo-maxillaires. — S, Suture jugo-maxillaire. (1/3 de la grand, nat.) 


comprenant une partie des deux maxillaires et les os malaires en connexion avec ces 
maxillaires. Ces pièces ont été figurées par Hamy, qui s’est exprimé à leur sujet de 
la façon suivante : « La première impression très nette qui se dégage de leur examen 
est produite par la forme et la direction des malaires qui tombent tout droit, sans 
convexité marquée, sans tubercules bien apparents, comme ceux de la face de Korbe’s 
Quarry étudiée par Bush (3) ou de la tète n° 1 de Spy décrite par MM. Fraipont et 
Lohest. 

« La face étroite et allongée que délimitent ainsi ces malaires, d’aspect bien 
particulier, est eu même temps très adoucie, très féminine. Les fosses canines y sont 
peu apparentes. » 

Les os malaires des Hommes de Krapina(4), à en juger par la description et les 

(1) Loc. cit., p. 39. 

(2) Hamy (E.-T.), Étude sur les ossements humains trouvés par M. Piette dans la grotte murée de 
Gourdan ( Revue d' Anthropologie, 1889, p. 257). — Voy. aussi Congrès intern. d'Antlirop. et d'Arch. pré- 
historiques. Paris, 1889, p. 413. 

(3) Cf. Crania ethnica, p. 21 et fig. 19. 

(4) Gorjanovic-Kramuerger, loc. cit., p. 100, pl. I. 

— 33 — 


Annales de Paléontologie, t. Vil, 1912. 


5 


78 


Marcellin BOULË. 


figures données par G. Kramberger de la portion de face conservée du crâne C, 
ressemblaient aussi beaucoup à ceux de La Chapelle-aux-Saints par leur disposition 
générale, la robustesse de f apophyse frontale, la forme de la suture zygomatico- 
maxillaire. 

Il résulte de ces diverses comparaisons que la région jugale de la face de Y Homo 
mander tlialensis otfre des caractères très particuliers et uniformes, du moins sur toutes 
les pièces fossiles oii cette région est susceptible d’être étudiée. 

Maxillaires supérieurs. — Ces os sont parmi les plus intéressants de notre crâne 
fossile. Leur grande hauteur, leur aspect robuste et massif, leur forte projection en 
avant contribuent beaucoup à donner â ce crâne son aspect bestial. 

La face antérieure des maxillaires, au lieu d’être concave, comme chez tous les 
Hommes actuels, et de présenter des fosses n mines , est à peu près plane. Cette surface 
plane prolonge exactement la surface externe des os malaires (fîg. 51). De lâ une 
disposition en museau que je n’ai pu retrouver sur aucun crâne d’Homme actuel. Les 
races dites les plus inférieures, Australiens, Boscliimans, Esquimaux, etc., ont toutes 
des maxillaires à surfaces externes très concaves. 

On dit souvent que les fosses canines sont peu marquées ou absentes chez les 
Chinois et les Mongols. Il s’agit de s’entendre. Si, par fosses canines, l’on désigne 
simplement cette sorte de cupule dont se creuse ordinairement la partie supérieure 
de la surface externe du maxillaire au-dessous des orbites et au bord supérieur de 
laquelle s’ouvre le trou sous-orbitaire, on a raison de dire que les fosses canines sont 
effacées chez les races mongoloïdes. Mais si, comme cela arrive, on confond ces 
fosses canines avec la concavité générale de la surface antérieure ou externe des 
maxillaires, il n’en est plus ainsi. D’après ce que M. le D' Rivet a bien voulu me 
montrer dans les galeries d’anthropologie du Muséum, la cupule dont je viens de 
parler manque en effet â peu près complètement sur la plupart des crânes de Mongols, 
mais les maxillaires sont ici, comme dans tous les autres groupes humains actuels, 
très concaves, et cela lient surtout â une architecture de la face toute différente de 
celle de notre crâne fossile. Chez les Mongols, en effet, l’apophyse jugale du maxillaire 
est très développée; elle se dirige en dehors et en avant pour s’articuler au malaire 
et donner, avec la partie antérieure de cet os, la disposition en façade des pommettes 
si caractéristique des races mongoloïdes. Vus en norma basilaris, ces crânes ne 
présentent ^nullement l’aspect de notre crâne fossile, mais ils exagèrent au contraire 
l’aspect du crâne européen. On en jugera par les dessins ci-joints (fig. 51-53). 

En réalité, cette morphologie si spéciale du maxillaire, qui a été observée, assez 
vaguement d’ailleurs et pour la première fois, sur le crâne de Gibraltar, qu’Hamy 
a entrevue sur la pièce de Gourdan, que je retrouve sur le crâne de La Ferrassie 1 et 
qui semble bien avoir existé dans le crâne du Moustier, me paraît être une des 
caractéristiques les plus nettes de V Homo Neanderthalensis . Bien qu’elle ait beaucoup 
contribué à donner â la face de cet Homme un aspect bestial, je ne crois pas 

— 34 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


79 


qu'on puisse la traiter de pilhécoïde, car si le Chimpanzé n’a pas de fosses canines, 
le Gorille et l’Orang en ont de très profondes (1). 

Comme on peut le prévoir, d’après ce qui précède, les sinus maxillaires du crâne 
de La Chapelle étaient très volumineux. 11 est facile de s’en assurer. 

Les trous sous-orbitaires sont placés, comme chez les Singes anthropoïdes, à une 
distance relativement très considérable du bord orbitaire (12 millimètres). A côté 
d’un orifice principal se trouve, de chaque côté, un orifice plus petit, fait assez fréquent 
à l’époque actuelle (2). 

L’espace sous-nasal ou incisif est vaste, mais cette étendue ne me paraît pas 
exagérée si l'on considère les dimensions générales delà face. Les bords alvéolaires 
sont mal conservés, mais on peut cependant observer que l’espace incisif continue 
la direction générale du profil de la face et ne présente pas de prognathisme 
alvéolaire. Cette région inférieure du maxillaire est ainsi très différente de la même 
région sur les crânes d’Australiens. 


RÉSUMÉ. 


Il me paraît utile, pour terminer ce chapitre, de le résumer en énumérant les 
principaux caractères du crâne que je viens d’étudier longuement. 

Ce crâne est d’abord remarquable par son volume considérable et par le grand 
développement de sa partie faciale par rapport à sa partie cérébrale. Les principaux 
traits de son architecture le placent morphologiquement entre les crânes des Singes 
anthropoïdes et les crânes des Hommes actuels. 

11 est dolichocéphale (presque mésocéphale) et très platycéphale. Ses arcades 
orbitaires sont très saillantes et forment un bourrelet continu. Le front est très bas 
et très fuyant. L’occiput est très comprimé dans le sens vertical ; il y a un fort bour- 
relet occipital. 

Le trou occipital occupe une position relativement très reculée. L’écaille 
temporale est petite; les apophyses mastoïdes sont réduites; les tympaniques sont 
peu comprimés; il y a un rudiment d’apophyse post-glénoïde. Les apophyses 
ptérygoïdes sont peu inclinées. Le palais est très vaste. 

La face du crâne de La Chapelle-aux-Saints a un aspect bestial que lui donnent 
l’absence de front, le développement énorme des arcades orbitaires, de grandes 
orbites de forme arrondie, un nez très large, et surtout des maxillaires massifs, 

(1) Les apparences de fosses canines chez le Chimpanzé sont dues à la saillie que font les alvéoles des 
fortes dents canines, tandis que, chez le Gorille et l'Orang, les maxillaires se creusent vraiment 
au-dessous des orbites. 

(2) Voy. Le Double, Traité des variations des os de la face, p. 171. 

— 35 — 


80 


Marcellin BOULE. 


hauts, à surface externe non creusée de fosses canines et continuant le plan de la 
surface externe des os malaires à la manière d’un museau. 

Ces caractères ne sont pas spéciaux au crâne de La Chapelle-aux-Saints. J’ai eu 
soin de montrer, à propos de chacun d’eux et dans la mesure du possible, qu’ils 
se retrouvent dans les calottes crâniennes, crânes ou portions de face de Néanderthal, 
Gibraltar, Spy, Krapina, LaFerrassie, etc., ce qui témoigne de l’homogénéité du type 
humain fossile dit de Néanderthal. 

Ces caractères rapprochent morphologiquement nos Hommes fossiles du Pléis- 
tocène moyen des Singes anthropoïdes ; on peut donc les qualifier de simiens ou 
pithécoïdes. Il faut reconnaître que beaucoup de ces caractères, je dirai même la 
plupart, peuvent se retrouver sur des crânes d’Hommes modernes appartenant sur- 
tout à des races dites « inférieures ». Mais ils y sont très rares, très disséminés, très 
isolés et n’apparaissent que sur des pièces qu’on peut qualifier d’aberrantes. 

C’est la présence, la réunion, X accumulation de tous ces caractères sur chaque crâne 
de toute une série qui constituent le phénomène nouveau et d’une grande portée 
philosophique. Je ne manquerai pas de revenir plus tard sur ce point. 


— 36 — 




CHAPITRE IV 

MACHOIRE INFÉRIEURE ET DENTITION 


MACHOIRE INFÉRIEURE 

Caractères généraux. — La mandibule (PL V) est bien conservée, à peu près 
entière ; les extrémités des apophyses coronoïdes et le condyle gauche sont seuls 
brisés. Les dents sont absentes, à l’exception de la deuxième prémolaire gauche, 
encore en place, et de la racine de la première prémolaire du même côté. Les bords 
alvéolaires sont en mauvais état dans la région antérieure, où ils ont subi des 
altérations pathologiques dont je parlerai plus loin à propos de la dentition ; ils 
sont affaissés et à peu près complètement résorbés sur toute l’étendue correspondant 
aux arrière-molaires (PL V, fig. 1). 

Malgré ces pertes de substance, le maxillaire inférieur se présente, au premier 
coup d’œil, sous un aspect robuste et massif; ses dimensions considérables sont 
en rapport avec les dimensions du crâne. Ce qui frappe encore, c’est la fuite ou 
même l’absence du menton, la forme tronquée de la région angulaire, la grande 
argeur de la branche montante et son obliquité de dehors en dedans à partir du 
condyle, l’énorme développement de ce condyle. 

L’absence de menton rappelle immédiatement la fameuse mâchoire de La Naulette, 
dont la découverte causa une si grande sensation, et à propos de laquelle Broca 
s’est ainsi exprimé : « Je n’hésite pas à dire que la mâchoire de La Naulette est le 
premier fait qui fournisse un argument anatomique aux darwinistes, c’est le premier 
anneau de la chaîne qui, suivant eux, doit s’étendre de l’Homme aux Singes (I). » 

Il est donc important de décrire cet os avec soin. J’examinerai d’abord le corps 
formé par les branches horizontales, puis les branches verticales. 

Corps. — Le corps de la mandibule est remarquable à la fois par sa faible hauteur et 
par sa forte épaisseur. Celle-ci est de 0 m ,0 16 au niveau du trou mentonnier. Sa hauteur 
au môme point étant d’environ CT, 032, le rapport de la première de ces dimensions, 
prise pour 100, à la seconde, ou indice de robusticité de la mandibule, est de 51 ,6 (2). 
Ces chiffres sont à rapprocher de ceux donnés par Topinard (3). Je reproduis ces 
derniers ci-dessous, en y ajoutant ceux de Fraipont et Lohest (4) pour la mâchoire 

(1) ln Topinard, Revue d' Anthropologie, 1886, p. 386. 

(2) J’ai plutôt exagéré la hauteur de la mandibule de La Chapelle, parce qu’il m’a semblé que le bord 
alvéolaire est déjà un peu résorbé au niveau du trou mentonnier. Sa hauteur vraie est de 0 m. 028, ce 
qui donne un indice de 57,1, plus voisin des indices des mâchoires de La Naulette et de Malarnaud, 
lesquelles ont tant d’autres ressemblances avec notre spécimen. 

(3) Topinard (P.), Les caractères simiens de la mâchoire de La Naulette ( Revue d'Anthrop., 1886, 
p. 385). 

(4) Loc. cit., p. 749. 


— 37 — 


82 


Marcellin BOULE. 


de Spy, ceux de Fiiliol (1) pour la mâchoire de Malarnaud, ainsi que les mesures 
prises de la même manière sur la mâchoire du squelette de La Ferrassie I et sur 
les moulages des mâchoires de Krapiua et d’Heidelberg (2). 


INDICE DE ROBUSTICITÉ DE LA MANDIBULE. 



Hauteur. 

Épaisseur. 

Rapport. 

10 Parisiens (moyenne) 

0 m ,031 2 

0 m ,0127 

40,8 

10 Néo-Calédoniens (moyenne) 

0 m ,0329 

0 m ,0138 

40.9 

10 Nègres d'Afrique (movenne) 

0 m ,03 1 8 

0 m ,0134 

42,1 

Mâchoire de Spy F 

0 m ,033 

0 m ,014 

42,4 

— Il de Krapina 

0 m ,033 

0 m ,015 

42,8 

- D — 

0 m ,027 

0 m ,013 

44,4 

— de La Ferrassie 

0 m ,033 

0 m ,015 

45,4 

— G de Krapina 

0 m ,030 

0 m ,015 

50,0 

4 Gorilles (moyenne) 

0 m ,0427 

0 m ,0215 

50,3 

4 Orangs (moyenne) 

0 m ,0437 

0 m ,0222 

50,8 

Mâchoire de La Chapelle 

0 m ,031 

0 m ,016 

51,6 

d’Heidelberg 

0 m .034 

0 m ,018 

52,9 

— de La Naulette 

0 m ,02ô 

C m ,01o 

57,7 

— de Malarnaud 

0 m ,024 

0 m ,0145 

60,4 


Il ressort de ce tableau que, par leur robusticité, les mandibules fossiles de Spy, 
de Krapiua, de La Ferrassie se séparent des mandibules d’Hommes actuels pour se 
rapprocher de celles des grands Singes (3). Les mâchoires de La Chapelle-aux-Saints 
et d’Heidelberg ont des indices supérieurs aux indices des Chimpanzés et des 
Orangs. Les mâchoires de La Naulette et de Malarnaud offrent des proportions qui 
ne sont pas humaines et sont plus que simiennes. 

La face antérieure du corps de la mandibule (PL V, fig. 4) ne présente aucune 
trace de crête ou de sillon symphysiens. Elle est également dépourvue d’éminence 
mentonnière ; celle-ci y serait plutôt remplacée par une sorte de cupule. 

Le menton est fuyant, ce qui revient à dire que le bord mentonnier est nettement 
en arrière du bord incisif. Cette disposition morphologique est, d'un avis unanime, 
des plus importantes à considérer. Aussi a-t.-on cherché à la traduire numériquement 
au moyen de l 'angle symphyaien , c’est-à-dire de l’angle formé parla ligne symphy- 
sienne et le bord inférieur de l’os. Malheureusement les divers auteurs qui s’en sont 

(1) Filhol (H), Note sur une mâchoire humaine trouvée dans la caverne de Malarnaud près de 
Montseron, Ariège (Bull, de la Soc. philomathique, 8 e série, t. I, 1888-89, p. 69). 

(2) L’épaisseur maximum de cette mâchoire peut atteindre 0 m. 023 (au niveau de la dernière 
molaire). 

(3) Je dois pourtant rappeler que Gorjanovic-Kramberger [Der IJnterkiefer der Eskimos'(Gronlânder) 
als Tràger primitiver Merkmale (Sitzungsbericlite der K. preussischcn Ak. dir Wissensc., LU, 1909, 
p. 1282)] a décrit des mandibules d’Esquimaux dont la robusticité me paraît se rapprocher de celle des 
mandibules fossiles de Krapiua (H et D) et de La Ferrassie. J'ai moi-même calculé, sur la mâchoire 
nférieure d’un crâne d’indigène des îles Loyalty, un indice de 45,4. 


— 38 — 


L'HOMME FOSSILE t)E LA CHAFELLE-AÜX-SAINTS. 


83 


occupés n’ont pas tous suivi la même technique (1). Et il est très difficile de trouver 
un procédé pouvant s’appliquer facilement, c’est-à-dire pratiquement, aux Hommes 
et aux Singes. Il est vrai que l’écart est si considérable entre les deux groupes que 
le mode opératoire n'a pas, dans l’espèce, une importance capitale. Cet écart saute 
aux yeux, en effet, dans la plupart des cas. 

Ces réserves faites, voici un tableau comparatif où j'ai joint à certaines données 
numériques de Renard (2), Merejkowski (3), Topinard (4), etc., les résultats de mes 
observations sur les échantillons de Krapina, Mauer, La Chapelle-aux-Saints et 
La Ferrassie. 

ANGLE SYMPllYSIEN OU MENTONNIER. 


Hommes actuels (Parisiens, Nègres, Néo-Calédoniens), moyennes 

Hommes actuels, variations individuelles 

Mâchoire de La Ferrassie . . . . 

— de LaNaulette 

— G et H de Krapina 

— La Chapelle-aux-Saints 

— de Mauer 

— de Malarnaud (Filhol) 

— de Spy (Fraipont et Lohest) 

Gorilles et Orangs adultes (Merejkowski) 

Chimpanzé (observation personnelle) 

Orang (observation personnelle) 


71» à 84° 
57° à 93° 
85° 

94“ 

99“ 

104 “ 

105“ 

110 “ 

111 “ 

105“ 

115 ° 

124” 


Les valeurs des angles symphysiens des mâchoires de Spy et de Malarnaud sont 
certainement exagérées. Fraipont et Lohest ainsi que Filhol ont pensé qu’elles 
devraient être diminuées de 5°, ce qui les ramènerait à 103° et 100° et rendrait la 
pclite série Spy-Malarnaud-Krapina-La Chapelle fort homogène à cet égard (3). 

D’autre part, mes observations personnelles, qui ont au moins le mérite d’avoir 
été faites sur les Singes de la même manière que sur les Hommes, montrent que 
la valeur attribuée par Merejkowski à l’angle symphysien des Gorilles et des 
Orangs est trop petite. Il résulte donc du tableau ci-dessus que les mandibules 
humaines fossiles se placent exactement, pour la fuite du menton, entre les mandi- 
bules des groupes humains actuels, même les plus inférieurs à cet égard, et les man- 
dibules des Singes anthropoïdes. 


(1) Il esl regrettable que les anthropologistes ne s'accordent pas pour le choix d’un procédé d’orien- 
tation de la mandibule. Klaatscii (Kraniomorphologie und Kraniolrigonometrie, Archiv. fiir Anlhrop., 
1909, p. 101) a proposé, comme horizontale, une ligne allant du bord alvéolaire incisif au bord alvéo- 
laire de la dernière molaire. Le « plan alvéolaire » me parait être à la fois rationnel et pratique. 11 est 
sensiblement parallèle au plan alvéolo-condylien du crâne. Je crois qu'il y aurait avantage à l’adopter. 

(2) Renard (L.), Les variations ethniques du maxillaire inférieur. Thèse, Paris, 1880. 

(3) Bull, de la Soc. d'Antlirop. de Paris , 1883, p. 159. 

(4) hoc. cit. p. 412. 

(5) Hamy n'a trouvé que 100° pour l'angle mentonnier de la mandibule de Malarnaud ( Congrès intern. 
d'Antlirop. et d’Archéol.préliist., 10 e session, Paris, 1889, p. 420). J’ai pu me rendre compte, sur la pièce 
originale, que le chiffre donné par Hamy est le plus exact. 

— 39 — 


84 


Marcellin BOULE. 


Or il s'agit ici d’un caractère des plus remarquable et dont la signification, au 
point de vue de la hiérarchie morphologique dans le groupe des Primates, ne me 
paraît pas discutable. On sait que les anatomistes considèrent en général la saillie 
mentonnière comme une particularité humaine des plus nette, et Topinard (1) a dit 
que, malgré tous ses efforts, il n’avait pu retrouver le pendant à cet égard de la 
célèbre mâchoire de La Naulette. Une des mâchoires les plus fuyantes de la galerie 
d'Anthropologie du Muséum, pour ne pas dire la plus fuyante, est celle de la Vénus 
Ilottentote. Son angle symphysien ne dépasse pas 94° (2). 

Depuis la publication du mémoire de Topinard sur la mâchoire de La Naulette, 
d’importantes recherches ont été faites sur le développement et la signification du 
menton. Mies (3)et d'autres auteurs allemands ontd’abord étudié les ossicula menlalia 
signalés depuis longtemps chez les fœtus et les nouveau-nés humains. Walkhoff (4) 
a prétendu que lorsqu’on fait des coupes dans la région antérieure des mandibules 
d’Hommes actuels, on observe des trabécules osseuses partant des points d’insertion 
des muscles génio-glosses et digastriques. Or ces trabécules ne se voient pas chez 
les Singes ni aux mâchoires fossiles de Sehipka et de La Naulette. Elles commencent 
à s’indiquer en d’autres mandibules, celles de Spy, de Predmost, de Krapina. 
Il semble donc que le menton devienne plus proéminent à mesure que ces trabé- 
cules se développent. Le développement du menton serait ainsi en rapport avec un 
travail plus accentué de la musculature linguale et par suite, probablement, avec le 
développement du langage articulé. 

Toldt (5) a contesté l’exactitude des observations précédentes faites, en ce qui 
concerne les pièces fossiles, sur des radiographies. Il ne croit pas qu’il y ait des 
trabécules spéciales correspondant à l’insertion de certains muscles. Ce n’est pas le 


(1) Éléments d’anthropologie générale, p. 900. 

(2) Ces pages étaient écrites quand j’ai pris connaissance d’un mémoire récent de Frizzi : Unlersu- 
chungen am menschlichen Unterkiefer mit spezieller Berücksiclitigung der Regio mentalis ( Archiv für 
Anthrop., Bd. IX, 1910, p. 252). L’auteur a mesuré de nombreuses mandibules humaines de races très 
diverses et quelques mandibules fossiles, en les orientant suivant la ligne alvéolaire de Klaatsch. Il 
ressort, de ses tableaux numériques et de la vue de ses nombreux dessins, que quelques mâchoires 
inférieures d’Australiens et d’indigènes de l’archipel Bismarck ont des angles symphysiens à peine plus 
petits que les angles symphysiens des mâchoires de Mauer, de La Naulette, de Spy 1, ou même égaux à 
ces angles. Ici encore, par ce caractère de la fuite du menton, les Hommes fossiles du type de Néan- 
derlhal et les races humaines les plus inférieures arriveraient à prendre contact par leurs variations 
individuelles extrêmes. Mais si l’on considère les moyennes, l’écart persiste. D’après les chiffres mêmes 
de Frizzi, plus petits que ceux d’autres auteurs, je trouve que la valeur moyenne de l’angle sym- 
physien des - mandibules fossiles de type archaïque (Mauer, Spy 1, La Naulette, Le Moustier) est de 91° ; 
celle des Australiens est de 83 (7 individus): celle des indigènes de l’archipel Bismarck, de 85 (5 indi- 
vidus). Frizzi ne parle pas des Singes. 

(3) Mies (J.), Ueber die Knochetchen in der Symphyse des Unterkiefers voir neugeborenen Menschen 
{Anatomischer Anzeigcr, VI 11, 1893, p. 36t). 

(4) Walkhoff (O.), Die menschliche Sprache in ihrer Bedeutung für die funktionelle Gestalt des 
Lnterkiefers ( Anatomischer Anzeiger, XXIV, 1903, p. 129, et XXV, 1904. p. 147). 

(5) Toldt (G.), Ueber einige Structur und Formverhâltnisse der Lnterkiefers (Correspondenz-Blatl 
der dents. Gesells. fur Anthrop. XXXV, 1904, p. 94). — Ueber die Kinnknôchelchen und ihre Bedeutung 
für die Ivinnbildung beim Menschen (Ibid., XXXVI, 1905, p. 115). — Zur Frage der Kinnbildung (Ibid., 
XXXVII, 1900, p. 9). 


- 40 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


85 


langage articulé qui a produit le menton, mais plutôt les changements déformé du 
crâne et surtout l’élargissement de la face, auquel participe la mandibule, dont la 
partie antérieure est ainsi amenée à prendre la forme d’un arc. Cet arc doit alors 
être renforcé par les ossicules mentonniers, dont la présence, chez les fœtus 
d'au moins huit mois et chez les nouveau-nés, paraît être très constante. Le déve- 
loppement du menton exprimerait ainsi l’adaptation de la mandibule à la forme 
crânienne spécifique de l’Homme. 

Oorjanovic-Kramberger (1) accorde aussi une grande valeur, pour la systématique 
humaine, aux caractères tirés du menton. D’après lui, la mâchoire de Mauer est tout 
à fait dépourvue de menton, et Y Homo Heidelberg émis serait le seul à posséder 
ce caractère simien; il constituerait l’iinique forme des Hommes a ment < îles. Toutes 
les autres formes humaines, récentes ou fossiles, rentreraient dans le groupe des 
Hommes mentales. Gorjanovic-Kramberger admet pourtant que chez les Hommes fos- 
siles, qu’il groupe sous le nom à' Homo primigenius (La Naulette, Spy, Üchos, 
Schipka, Malarnaud, La Chapelle-aux-Saints, etc.), le menton n’est qu’en voie de 
formation et qu’il conserve pendant toute la vie un état infantile. 

Je souscris volontiers à cette conclusion parce qu’elle s’harmonise bien avec 
l’ensemble de mes observations sur l’Homme de La Chapelle-aux-Saints et aussi 
parce que, sur certaines mandibules fossiles du même groupe, celle du squelette de 
La Ferrassie, par exemple, il y a véritablement une ébauche de triangle mentonnier. 
Il semble donc que l’étude des débris humains du Pleistocène moyen de nos contrées 
nous fasse assister à la formation du menton, cet attribut de Y Homo sapiens , et c’est 
là un phénomène des plus curieux et des plus important. 

Sur les faces latérales externes du corps de la mandibule (PL V, fig. 1) s’ouvrent 
les trous mentonniers ( t.m .), grands et placés à distance à peu près égale du bord 
supérieur et du bord inférieur de l’os (à cause de l’affaissement des bords alvéolaires), 
sur la verticale passant entre la deuxième prémolaire et l’alvéole de la première 
arrière-molaire. Celui du côté droit est double; les deux orifices sont séparés par 
une bride osseuse de 0 m. 003, faisant saillie dans une direction oblique. D’après 
Bertelli et Le Double (2), cette petite anomalie se rencontre assez fréquemment à 
l’époque actuelle; elle résulterait simplement de l’ossification d’un ligament fibreux. 
File a été signalée sur les mandibules de La Naulette, d’Arcy et de Malarnaud (3). 
On l’observe aussi sur la mâchoire de Spy I et sur plusieurs des exemplaires de 
Krapina. 

La ligne oblique externe (. l.o.e .), vigoureusement dessinée, se confond presque 
avec le bord supérieur externe de l’os par suite de la résorption du bord .alvéolaire. 

(1) Gorjanovic-Kramberger, Der vordere Unlerkieferabschnitt des altdiluvialen Menschen in seinem 
genetischen Verhàltniss zum Unterkiefer des rezenten Menschen und déni der Anthropoiden ( Zeitschrift 
fur induktive Abstammungs-und Vererbungaleltre, 1, 1909, p. 411, 15 lig. et 2 pi.). 

(2) Traité des variations des os de la face de l’Homme. Paris, 1906, p. 334. 

(3) Hamy (E.), Nouveaux matériaux pour servir à l’étude de la paléontologie humaine ( Congrès intern. 
d'Anthr. et d'Archéol. préhist., X e session, Paris, 1889, p. 419. 

— 41 — 


Annales df. Paléontologie, t. VII, 1912. 


6 


86 


Marcellin BOULE. 


Les faces latérales internes (fig. 54) montrent des lignes obliques internes non 
moins accusées; d’abord elles se confondent presque avec le bord supérieur interne 
ou se tiennent très près au-dessous de ce bord ; on peut les suivre en avant jusque 



Fig. 54. — Face latérale interne droite de la mandibule de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints. — Lo.i.. ligne 
oblique interne; f.s.l., fossette sublinguale; b.t., bourrelet transversal; e.di., empreinte digastrique; f.s-m. 
fossette sus-maxillaire ; s. m.h., sillon mylo-hyoïdien ; pt., empreintes ptérygoïdiennes (grandeur naturelle). 

dans la région génienne, entre les fosses sublinguales et les fossettes digastriques 
(fig. 54 et PL Y. fig. 5, l.o.i.). Ce développement considérable des lignes obliques 
internes dénote que notre Homme fossile avait d’énormes muscles mylo-hyoïdiens. 

Nous arrivons ainsi à la face postérieure ou linguale du corps de la mandibule 
qui offre, comme la face antérieure, des particularités intéressantes (Pl. V, fig 5 et 
fig. 55 dans le texte). 

Il faut noter d’abord que cette face a une direction générale oblique d’avant en 
arrière par rapport au plan horizontal : le menton est fuyant sur cette face 
postérieure comme sur la face antérieure. Il résulte de cette disposition que lorsqu’on 
place la mandibule de La Chapelle-aux-Saints, comme d’ailleurs les mandibules de 
Spy, de La Naulette, de Malarnaud, de Krapina, etc., sur une table et qu’on la 
regarde verticalement, on n’aperçoit pas la face antérieure du corps de l’os, mais on 
voit sa face postérieure, tandis que pour les mandibules des Hommes actuels, c’est 
exactement l’inverse qu’on observe (PL V, fig. 2 et fig. 56 dans le texte). 

La pente de cette surface n’est pas uniforme ; elle est moins grande dans la région 
alvéolaire que dans la région génienne. Sur le plan supérieur, moins oblique, 
constituant ce que Topinard (I) appelle le prognathisme interne, on remarque une 

(1) Caractères simiens de la mâchoire de La Naulette, p. 393. 

— 42 — 


L’IIOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SA1NTS. 


87 


légère saillie verticale correspondant à la soudure symphysienne avec un trou 
vasculaire de chaque côté (fig. 55, t.v.). 

A cette première zone succède un talus plus escarpé, à la base duquel s’ouvre le 
trou géni supérieur ou canal médian du menton ( t.g.s .), surmonté ici d’un second 
orilice tout petit. Puis viennent les apophyses géni, dont la morphologie a été bien 
étudiée par Topinard (1). Sur notre mandibule, les apophyses géni supérieures, pour 
l’insertion des muscles génio-glosses, forment trois saillies (fig. 55 et PI. V, fig. 5, a. g. s.) : 
une apophyse médiane, située au-dessous du trou géni supérieur, saillante, arrondie, 
à surface lisse, s’élevant de la fossula supraspinata de Virchow (2) ; de part et d’autre, 
sont de petites crêtes rugueuses, partant du trou géni supérieur et entourant 
l’apophyse médiane, au-des- 
sous de laquelle s’élève une 
saillie linéaire, verticale, re- 
présentant les apophyses géni 
inférieures ( a.cj.i .) pour l’in- 
sertion des muscles génio- 
hyoïdiens. Cette saillie se ter- 
mine au trou géni inférieur 
(. t.g.i .), dans une nouvelle 
cupule (fossula infraspinata 
d’Aîbrecht). 

A droite et à gauche de 
l'apophyse géni inférieure s’ob- 
servent deux mamelons sur- 
baissés, arrondis, disposés 
transversalement et se reliant 
latéralement aux lignes mylo- 
hyoïdiennes. Ces sortes de bour- 
souflures séparent les fossettes sublinguales (/'./.) des empreintes digastriques ( e.di .). 
Ce sont les bourrelets transversaux (/>./.), décrits par Pruner-bey (3) et Topinard 
sur la mâchoire de La Naulette et par flamy (4) sur celle de Malarnaud. 

Cette disposition de la région génie une estbien humaine, quoique un peu différente 
de la disposition ordinaire, où deux apophyses géni supérieures sont placées k droite 
et à gauche de la ligne médiane. Topinard paraît avoir observé quelque chose de 
très analogue à ce qui se voit sur notre mandibule fossile, à en juger par une des 
figures qu’il donne des diverses variétés d’apophyses géni. « Entre elles, dit-il 

(1) Loc. cit ., p. 41G. 

(2) Zcitsch. f. Elhnol., 1882, p. 306. 

(3) Bull, de la Soc. dAnthrop. de Pans, 2|« série, t. 1, p. 584. 

(4) Hamy (E.), Nouveaux matériaux pour servir à l’étude de la paléontologie humaine ( Congrès intern, 
d'Anthrop. etd’Archéol. préhist., Paris, 1889, p. 420). 

— 43 — 



Fig. 55. — Face postérieure du corps de la mandibule de l’Homme 
de La Chapelle-aux-Saints. — t v., trous vasculaires; t.g.s., trou 
géni supérieur; a.g.s.. apophyses géni supérieures; a.g.i., apo- 
physes géni inférieures; t.g.ii, trou géni inférieur; l.o.i., ligne 
obiique interne ; b.t., bourrelet transversal; f.l., fossette sublin- 
guale; e.di., empreinte digastrique \e.s-m., échancrure sous-mentale. 
(Grandeur naturelle.) 


88 


Marcellin BOULtî. 


d’ailleurs, tous les intermédiaires s’observent; je ne connais pas de particularité 
anatomique qui soit aussi protéiforme. » 

C’est, en tout cas, une disposition qui s’écarte notablement de celle des Singes 
anthropomorphes, où l’apophyse géni inférieure est ordinairement très accusée et 
où les apophyses géni supérieures « sont remplacées par une fosse profonde qui 



Fig. 56. — Coupes verticales de diverses mandibules suivant la ligne syraphysiennc. — Ch., Chimpanzé; II., Hei- 
delberg; N, La Naulette ; L.C., La Chapelle; AL, Alalarnaud; A., Australien; F, Français. Ces dessins; très 
exacts, ont été obtenus en sciant des moulages. Les lignes pointillées horizontales correspondent à la ligne 
alvéolaire de Klaatsch. (Grandeur naturelle.) 


s’éloigne prodigieusement de toutes les variantes de détail qui peuvent fortuitement 
se trouver rassemblées d’une façon minuscule chez l’Homme » (1). Il faut observer 
toutefois que la cupule dite fossula saprasp'mata (2) et les bourrelets transversaux 
peuvent passer pour des caractères simiens. 


(1) Topinard, loc. cit., p. 423. 

(2) Cette fossette existe sur un fragment de mâchoire de Krapina. Elle a été observée sur des mandé 
bules d’Hommes actuels (Le Double, Op. cit., p. 339). 

— 44 — 


L'IIOMMË TOSSlLË DE U ClIAfELLE-AÜX-SAlNl'S. 


80 

Ou il me suffise de rappeler ici que le développement des apophyses géni paraît 
n’avoir aucun rapport avec le développement du langage articulé, contrairement à 
ce qu’on a cru et enseigné trop longtemps. Tout ce que nous pouvons dire, à cet 
égard, de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, c’est qu’il avait de fortes saillies pour 
l’insertion des muscles génio-glosses et génio-hyoïdiens. Les fonctions de ces muscles 
se rapportent surtout aux actes de la mastication et de la déglutition, aussi nécessaires 
aux animaux qu’aux Hommes. 

La mâchoire de Malarnaud présente, dans cette région, une morphologie très 
voisine de celle de la mâchoire de La Chapelle : même profil symphysien, formé de 
deux talus inégalement inclinés ; même développement de la fossula supraspinata 
et des bourrelets transversaux; même accentuation des lignes obliques internes. Les 
apophyses géni sont peu saillantes, mousses, peut-être à cause de la jeunesse du 
sujet. 

Les moulages que je possède des mandibules de Spy et de Krapina ne se prêtent 
pas à une analyse détaillée des caractères de la région génienne. Quant à la 
mâchoire de Mauer, elle exagère les caractères pithécoïdes signalés sur la mâchoire de 
La Chapelle. C’est ainsi que la fossula supraspinata est beaucoup plus profonde; elle 
est vraiment simienne (fig. 56, H). 

Bord Inférieur (PI. V, fig. 3, 3 a, 3 b). — Le bord inférieur de chaque branche 
horizontale est légèrement convexe et, comme l’angle de la mâchoire est tronqué, la 
mandibule, posée en équilibre sur un plan horizontal, ne touche ce plan que par 
un point situé vers le milieu du bord inférieur; le bord mentonnier et les gonions 
sont en l’air (PL V, fig. i). Le bord inférieur n’offre pas d'autre particularité dans 
cette région mais, dans la région antérieure de l’os, sous la partie symphysaire 
(PL V, lig. 4), il y a un vide ou une sorte à' échancrure sous-mentale (fig. 55, e.s-m .), 
qu’on observe sur la mâchoire de Spy, à un degré plus accusé sur la mâchoire 
d’Heidelberg et qui se retrouve, à un degré moindre, il est vrai, sur d’autres mâchoires 
fossiles (Malarnaud, Krapina), surdes mandibules d’Australiens et de Mélanésiens. Les 
Gibbons la présentent également ; les Gorilles, les Orangs, les Chimpanzés en sont 
dépourvus. 

Tandis qu ordinairement, chez l'Homme actuel, cette partie inférieure du corps 
de l’os se termine par un vrai bord et que les empreintes digastriques ^e trouvent 
sur la face interne de l’os, ici le bord se transforme en deux véritables facettes, 
légèrement obliques d’arrière en avant et de haut en bas (fig. 57 et PL Y, fig 3, 
e.di.). Ces facettes représentent les empreintes d’insertion du ventre antérieur des 
muscles digastriques. Un pareil élargissement existe, avec la même orientation, sur 
les mâchoires de La Naulette, de Spy, de Malarnaud, de Krapina, de La Ferrassie et 
sur celle d’Heidelberg. lise retrouve, d’après G. Kramberger (1), sur des mandibules 

• 

(1) Loc. cit., p. 1288, fig. 4*8. 

— 45 — 


90 


Marcellin BOULE. 



d’Esquimaux du Groenland. Je l’ai observé sur la mâchoire inférieure de la Vénus 
hottentote et celle d’un Namaqua. Je suis persuadé qu’on pourrait multiplier ces 
exemples. 

Une telle morphologie serait purement humaine, s’il était vrai, comme le dit 
Topinard (1), d’après Chudzinski, que chez les Singes anthropoïdes, les muscles 

digastriques ne s’attachent qu’à l’angle de la 
mâchoire. Cette assertion de l’éminent anthropo- 
logiste, dont la science déplore la perte récente, 
m’avait d’autant plus surpris que les mâchoires de 
Chimpanzés que j’avais examinées présentent, à 
leur bord inférieur, deux facettes qui ne pouvaient 
être que les empreintes digastriques. J’ai consulté 
à ce sujet M. J. Chaîne, de la Faculté des sciences 
de Bordeaux, qui a fait d’importantes études de 
myologie comparée. M. Chaine m’a très aima- 
blement documenté sur les muscles digastriques 
des divers Singes anthropoïdes. En fait, l’assertion 
de Topinard et Chudzinski ne peut se rapporter 
qu’à l’Orang. Chez les Gibbons, les ventres anté- 
rieurs des digastriques n’arrivent qu’à une certaine 
distance de la symphyse. Chez le Gorille, ils s’in- 
sèrent sur une vaste étendue, depuis le bord anté- 
rieur du masséter jusqu’à la symphyse. Chez le 
Chimpanzé, l’insertion est moins grande et n’oc- 
cupe que la partie antérieure du bord inférieur de 
la mâchoire, les deux ventres se touchant d’ailleurs 
également à la symphyse. 

Pour compléter et préciser ces données, 
M. Anthony a eu l’obligeance de faire une dis- 
section appropriée du cou et de la mâchoire d’un 
Chimpanzé. Cet Anthropoïde présente une dispo- 
sition ne différant guère de la disposition humaine 

Fig. 57 . - Bord inférieur et empreintes ( l ue P arce <l ue les ventres antérieurs des digas- 
digastriques de diverses mâchoires. — triques so nt à la fois plus plats et moins épais; ce 

viron de la grandeur naturelle.) qui explique que les empreintes d insertion sur 

l’os soient plus étendues en longueur et moins 
larges (fig. 57). Chez les Hommes actuels, les ventres des digastriques sont 
beaucoup moins étalés, mais plus épais, plus cylindriques, et les empreintes 
sont, par suite, plus courtes et plus larges. Chez nos Hommes fossiles, non 



(i) Loc. cit., p. 421. 


— 46 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


91 


seulement ces empreintes transforment, comme chez le Chimpanzé, le bord 
inférieur de l’os en deux facettes juxtaposées et presque horizontales, mais encore 
il semble que la forme plus allongée de ces empreintes dénote que les digastriques 
avaient des ventres moins plats que ceux des Singes anthropoïdes, mais moins épais 
que ceux des Hommes actuels. La mâchoire de Mauer est, à cet égard, moins 
éloignée du Chimpanzé que la mâchoire de La Chapelle (fig. 57). 11 y a là une série 
d’états morphologiques intermédiaires qu’il m’a paru intéressant de mettre en lumière, 
bien que j’en saisisse mal la signification physiologique. 

Bord supérieur ou alvéolaire. — Nous savons déjà que dans la région des arrière- 
molaires le bord alvéolaire est complètement résorbé, surtout du côté droit. Je 
reviendrai sur les bords alvéolaires à propos de la dentition. 

Branches verticales. — Elles sont d’abord remarquables par leur grande obliquité 
de dehors en dedans, à partir du condyle et par rapport au plan sagittal du 
crâne. Cette obliquité, jointe à l’inversion en dedans de la région angulaire, dont je 
parlerai tout à l’heure, contribue à donner à la forme de la tète osseuse un aspect 
très différent de l’aspect humain normal (Voy. fig. 44 et 45, p. 65). Les mandibules 
de Malarnaud et de La Ferrassie offrent le même caractère, en rapport évidemment 
avec la grande largeur des crânes auxquels ces mâchoires ont appartenu et qui 
dépasse les rapports ordinaires avec la largeur des voûtes palatines. 

Les branches verticales font avec les branches horizontales, un angle dit tnandi- 
bulaire ou goniaque. Cet angle varie beaucoup au cours de la vie ; il est très grand 
chez les nouveau-nés (160°): il diminue dans l’àge adulte (jusqu’à 90° dans des 
cas exceptionnels) pour s’ouvrir de nouveau chez les vieillards (jusqu’à 140°). Aussi 
son importance ethnique ressort-elle assez mal des listes numériques publiées par 
divers auteurs (1), et dont les données sont difficilement comparables. Ce qu’on 
peut dire, je crois, c’est que, toutes choses égales d’ailleurs, les races dites infé- 
rieures, les Mélanésiens par exemple, ont, d’une manière générale, un angle 
moindre (moyennes de 111° à 124°) que les races dites supérieures, les Européens 
par exemple (moyennes de 124° à 132°) (2). Chez les Singes anthropoïdes adultes, 
cet angle est encore plus petit. 11 se rapproche ordinairement de 90° et peut même 
descendre au-dessous. 

La mâchoire inférieure de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints a un angle man- 
dibulaire de 110°. C’est une valeur bien faible pour un homme, surtout pour un 
homme âgé et qui avait perdu presque toutes ses molaires. La mâchoire de Mauer 
a un angle de 1 10°; celle de Malarnaud, 109°(Hamy). La mandibule de La Ferrassie I 
me donne 109°. La subégalité de tous ces chiffres est vraiment digne d’être notée. 
• 

(1) Renard (L.) Les variations ethniques du maxillaire inférieur. Thèse de Paris, 1880.— Herpin (A.), 
Evolution de l’os maxillaire inférieur, Paris, Alcan, 1907, etc. 

(2) Voy. notamment les tableaux de Frizzi ( Arch . fur Anthrop., IX, 1910, p. 269 et 280). 


9-2 


Marcku.in BOULE. 


Les branches verticales de notre mandibule fossile sont encore remarquables par 
leur grand développement en largeur. L’indice de largeur de la branche verticale 
est le rapport de cette largeur à la longueur mesurée du gonion au condyle. Voici 
quelques chiffres empruntés à Renard (1) et auxquels j’ai joint ceux que m’ont 
fournis la mandibule de notre fossile et quelques autres mâchoires d’Hommes 
quaternaires et de Singes anthropoïdes. 

INDICE DE I.AKCEUR DE I.A RIUXCIIE VERTICALE. 


Orang 53,0 

Hommes caucasiques (moyenne) 53,4 

Mâchoire de Malarnaud 58,5 

Hommes américains (moyenne) 59,0 

— Mongols (moyenne) 60,1 

Gorille 60,7 

Nègres d’Afrique (moyenne) 63,4 

Néo-Calédoniens (moyenne) 63,4 

Mâchoire de La Ferrassie 66,0 

Chimpanzé (moyenne de 2 individus) 70,0 

Homme de La Chapelle-aux Saints 71,4 

Mâchoire de Mauer 75,0 

Gibbon (moyenne de 2 individus) 86,5 


Ce tableau montre que l'indice de largeur de la branche verticale de la mandibule 
n’a aucune signification taxonomique, puisque le bloc des Singes ne s’y sépare même 
pas du bloc humain. Tout ce qu’il permet de dire, c’est que les Hommes fossiles du 
Pléistocène ancien, dont nous nous occupons ici, ont leurs branches verticales 
relativement plus larges que les moyennes des diverses races d’Hommes actuels et 
qu’ils sont à cet égard moins éloignés des Chimpanzés et des Gibbons, ces derniers 
étant tout à fait remarquables par la brièveté et, par suite, la grande largeur relative 
de leurs branches montantes. La mandibule de Mauer accentue cette ressemblance. 

En réalité, il s’agit ici d’un phénomène purement mécanique, directement en 
rapport avec l’architecture du crâne, la longueur de la face et la différence de 
niveau qui sépare le plan de mastication du plan des fosses glénoïdes. Chez les 
Orangs et les Gorilles, la branche verticale est très longue, parce que la distance 
entre ces deux plans est très considérable. Chez les Gibbons, où cette distance est 
faible, la branche verticale est courte. On pourrait faire des remarques analogues 
sur d’autres groupes de Mammifères. 

La / ace externe de la branche verticale diffère de celle de la forme humaine nor- 
male par les caractères de la région angulaire sur laquelle je vais revenir. En outre, 
sa surface n’est pas à peu près plane comme chez la plupart des Hommes actuels. 
La région coronoïdienne, un peu excavée, est séparée de la région angulaire, 

(1) Revue d'Anthrop., 2° série, t. 111, 1880, p. 538. 

— 48 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


93 


déjetée en dedans, par une large saillie partant du condyle et allant se perdre vers 
l'extrémité postérieure du bord inférieur de la branche horizontale, ce qui a pour 
effet d’augmenter la surface d’insertion du muscle masséter. 

A la face interne , l’ouverture du canal dentaire est protégée par une forte épine 
de Spix, d’où part un profond sillon mylo-hyoïdien (fig. 54, s.m.h.) Les rugo- 
sités pour l’insertion du muscle ptérygoïdien interne (/>/.) sont très accusées, ce 
<pii constituerait pour Le Double ( I) un caractère pithécoïde, d’ailleurs très répandu 
chez les Hommes actuels. 


La région angulaire offre quelques traits particuliers (fig. 54 et 58 du texte et 
PL V, fig. 1, 3a, 3b). Ordinairement, ce qu’on appelle le sommet de l’angle de la 
mâchoire, ou gonion , n’est pas un point mathéma- 
tique G, où viennent se couper les deux lignes du 
bord inférieur de la branche horizontale et du bord 
postérieur de la branche verticale, mais une portion 
arrondie, plus ou moins épaisse et plus ou moins 
rugueuse, déjetée souvent en dehors par la traction 
du muscle masséter. En d’autres termes, et d’une 





FRANÇAIS j c 

A B "G A B G AB G 

Fig. 58. — Profils de la région angulaire dcAliverses mâchoires (1/2 de la grandeur naturelle). 


façon toute théorique, le bord inférieur de la branche horizontale AB et le bord 
postérieur de la branche verticale CD se raccordent chez les Hommes actuels, 
par une courbe de très petit rayon BC, qui est l’angle de la mâchoire. 

Sur la mandibule de La Chapelle (fig. 58), cette région angulaire est comme 
tronquée, la courbe à petit rayon est remplacée par une ligne oblique BC, corres- 
pondant à toute la surface d’insertion du ptérygoïdien interne sur la face interne 
de la branche montante. Sauf le Gibbon, les Singes anthropoïdes, principalement 
le Gorille, offrent cette disposition. 

La région angulaire est en même temps très amincie et fortement déviée de la 
verticale. Mais elle se déjette en dedans, un peu comme chez les Marsupiaux, au lieu 

(1) Traité des variations des os de la face, p. 345. 

— 49 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


Marcellin BOULE. 


94 

de se déjeter en dehors, comme dans la plupart des mandibules humaines 
actuelles, oii elle donne même souvent naissance à une apophyse dite lémurienne , ou 
angulaire, étudiée par de nombreux auteurs (1). L ue telle inversion est une nou- 
velle indication de la grande puissance des muscles ptérygoïdiens, comparativement 
à celle des muscles masséters. Elle s’observe, à un degré plus ou moins prononcé, 
sur d’autres mâchoires inférieures d’Hommes fossiles, notamment sur celles de 
Malarnaud et de La Ferrassie, chez beaucoup de Singes cynomorphes et, parmi 
les Anthropoïdes, chez les Orangs. Elle accentue encore l’obliquité générale des 
branches montantes par rapport au plan sagittal du crâne (Voy. Fig. 45, p. 65). 

Apophyses coronoïdes. — J ai di t qu’elles ne sont pas intactes ; les bords antérieurs 
et les sommets sont brisés, mais il est assez facile d en rétablir les contours (fig. 54). 
Elles étaient basses, larges, obtuses, peu recourbées en arrière, contrairement à ce 
qu’on observe souvent chez les vieillards, mais conformément à ce qui se voit sur 
les races humaines inférieures d’aujourd’hui. 

D’après les recherches de Biondi (2), celles-ci ont des apophyses coronoïdes rela- 
tivement moins hautes, plus larges et plus massives que les races blanches, mais il 
y a de grandes variations individuelles (3). En tout cas, le faible développement de 
l’apophyse coronoïde sur notre sujet paraît indiquer, au premier abord, un déve- 
loppement relativement faible du muscle temporal ou crotaphyte, ce qui est con- 
forme à nos observations sur la position et la faible accentuation des lignes tem- 
porales. Mais il y a lieu de tenir compte de ce fait que le muscle temporal ne 
s’insère pas seulement sur l’apophyse coronoïde, qu il peut descendre plus bas, sur 
la face interne de la branche montante, jusque vers la dernière molaire, et que cette 
surface est très grande dans notre spécimen, comme dans la mâchoire de Mauer et 
les autres spécimens fossiles. Les muscles crotaphytes peuvent donc avoir été plus 
puissants que ne paraissent l’indiquer les caractères des lignes temporales. Il semble 
bien toutefois que les muscles masticateurs affectés aux mouvements de latéralité de 
la mâchoire, c’est-à-dire les muscles broyeurs (ptérygoïdiens), aient été relativement 
plus développés que les muscles élévateurs ou muscles diviseurs des aliments 
(masséters et crotaphytes). On peut en conclure que 1 Homme de La Chapelle-aux- 
Saints était plutôt végétarien que carnivore, comme la plupart des races actuelles 
dites inférieures (4). 

L’échancrure sigmoïde est peu profonde, ee qui peut passer pour un caractère 
pithécoïde. 


(1) V. Le Doible, Op. cit., p. 371. 

(2) Biondi (C.), Forma e dimensioni délia apcdisi coronoide nella mandibola umana ( Archivio pei 
l'antrop. e la etnol., t. XX, 1890, p. 129). 

(3) Voir par exemple, à cel égard, les trois mâchoires d'Esquimaux représentées par Gorjanovk- 

Kr AM BERGER [l0C. tit., p. 1283, fig. 2). . 

(4) Parigi (G). Sulle inserzioni dei muscoli masticatori alla mandibola e su lia morfologia del condilo 
neirUomo [Archivio per l'Antrop. e la Etnol. , XX, 18.90, p. 190. — Voir aussi LA ntliropolo<jie, 11, p. *9.i). 

— 30 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


95 


Le condyle droit est seul conservé; il est remarquable par la brièveté de son col, 
par ses grandes dimensions et par la forme de sa portion articulaire. La distance 
bicondylienne est considérable, en rapport avec les énormes dimensions du crâne. 

La brièveté du col est en rapport avec la faible profondeur de l'échancrure sigmoïde, 
et cette disposition a pour effet d’augmenter la surface totale des insertions muscu- 
laires sur les deux faces de la branche montante. Ce col est eii même temps très 
robuste, largement excavé pour 1 insertion du muscle ptérygoïdien externe qui 
devait être très développé. 

La longueur du grand axe condylien est de 0 m ,029; sa largeur maxima de 
0 m , 01 35. Ce sont là des dimensions extraordinaires, qu’il est intéressant de 
retrouver exactement sur la mandibule de l'Homme de La Ferrassic I, et qui 
s’écartent considérablement des dimensions humaines normales. En consultant les 
tableaux des mesures prises par Parigi (1) sur les condyles de 740 mandibules de 
toutes races, on voit en effet que la longueur de leur grand axe varie, chez les 
adultes normaux, de 0 m ,015 (Italiens) à 0 m ,025 (Fuégiens, Siamois, etc.). 11 est 
vraiqu’on peut observer un maximum plus élevé. M. Rivet m’a montré, dans la 
galerie d’Anthropologie du Muséum, des mâchoires inférieures d’indigènes des îles 
Loyalty remarquables par leur robusticité. L’une d’elles a des condyles dont le grand 
axe mesure 0 m ,027 et le petit axe, 0 m ,012. Mais celte pièce est exceptionnelle, 
même dans la série dont elle fait partie. Les condyles de nos mâchoires fossiles de 
La Chapelle-aux-Saints et de La Ferrassie ont des dimensions encore supérieures, 
qui paraissent être des dimensions normales et qu’on peut considérer comme vrai- 
ment simiennes. 

L indice du condyle, ou rapport des deux axes, ne me parait pas constituer une 
notion bien intéressante. Sa valeur est icide 40,5, comme chez beaucoup d’Hommes 
actuels de toutes races. 

On sait que la direction du grand axe condylien n’est pas exactement transversale; 
que les axes des deux condyles ne sont pas sur une même droite, mais que leurs 
directions se coupent suivant un angle ouvert en avant. Parigi a mesuré Ycinrjle du 
condyle , c’est-à-dire l’angle du grand axe condylien et de l’axe transversal du crâne, 
sur 740 mandibules de Singes anthropoïdes et d’Hommes de toutes races. D’une 
manière générale, cet angle est plus petit chez les premiers que chez les derniers. 
Chez les Anthropoïdes, il varie de 0° à 17° et chez les Hommes adultes, de 0° à 38°, 
les valeurs de 0° à 11° et de 30° à 38° étant très rares et les dernières ne se ren- 
contrant que dans les populations plus herbivores ou omnivores que carnivores. 
L’angle du condyle delà mâchoire de La Chapelle-aux-Saints est d’environ 34°. Par 
ce caractère, notre fossile n’a donc rien de simien. Il est franchement humain. 

La morphologie du condyle offre quelques particularités intéressantes. Elle est 
différente des diverses variations décrites et figurées par Le Double (2). 

(1) Loc. cit., p. 205. 

(2) Traité des variations des os de la face, p. 361 . 

— 51 — 


91 ) 


Marcellin BOULE. 


Ordinairement, chez les Hommes actuels, surtout chez les races blanches, le 
condyle est situé tout entier en dedans du plan de la face externe de la branche 
montante (fig. 59, Français). Parfois cependant, il déborde en dehors. Le cas est 
assez fréquent chez les races inférieures et notamment, d’après Parigi, chez les 
Fuégiens. Cette disposition est des plus nette sur la mâchoire de l’indigène des 
îles Loyalty, dont les condyles sont si volumineux. Elle s’observe également, à des 
degrés plus ou moins accusés, sur les mandibules de Mauer, Malarnaud, Le Mous- 
tier, La Ferrassie, ainsi que chez le Gorille et le Chimpanzé. 

La partie condylienne externe, surplombante, forme ainsi une grosse tubérosité 
représentant probablement l 'apophyse hypocondy Vienne d’Albrecht, que Le Double 
regarde comme une anomalie résultant de l’ossification des fibres inférieures du 
ligament latéral externe de l’articulation temporo-maxillaire. 

La région articulaire se divise en deux parties (fig. 59 et PL V, fig. 2 et G). Une 
partie externe, la plus grande, présente une surface aplatie et même légèrement 
concave, occupant toute la largeur du condyle et séparée de la partie interne par 



LA CHAR 



LOYALTY AUSTR. FRANÇ. 


Fig. 59. — Condyles droits de diverses mâchoires, vus par leur face postérieure (grandeur naturelle). 


une arête mousse. Le bord tranchant de l’échancrure sigmoïde aboutit à peu près au 
milieu de celte première surface qui surplombe, nous venons de le voir, la face 
externe de la branche montante. La partie interne forme une saillie arrondie en tous 
sens, véritablement condylienne, plus élevée que la première. On observe une 
morphologie très voisine sur la mâchoire de l’indigène des îles Loyalty. 

La conséquence d’une telle disposition, c’est que le grand axe des condyles des 
mâchoires qui la présentent est assez fortement incliné en dehors. Parigi (1) a 
observé que chez les « races inférieures », c’est l’inclinaison en dedans qui domine 
(44 p. 100, l’inclinaison en dehors n’étant que de 19 p. 100), tandis que chez les 
« races supérieures », c’est le contraire qui a lieu (42 p. 100 des condyles soid 
inclinés en dehors et 27 p. 100 seulement en dedans). Le petit axe, sur notre fossile, 

(I) Loc. cit., p. 251. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


97 


est nettement incliné en arrière. Or, c’est là une disposition tout à fait exceptionnelle 
dans toutes les races actuelles (3,5 p. 100). 

On pourrait supposer que certains des caractères que je viens de signaler, notam- 
ment l’aplatissement d’une partie de la surface articulaire, tiennent à l’àge du 
sujet. Mais, d'une part, je ne les ai pas observés sur les mandibules de vieillards 
que j’ai examinées et, d’autre part, elles se rencontrent, à lepoque actuelle, sur des 
mâchoires d’individus qui n’étaient pas des vieillards. 

D’ailleurs, cette morphologie du condyledela mâchoire de l’Homme fossile de La 
Chapelle-aux-Saints n’estexactementque la contre-partie de celle des fosses glénoïdes. 
Elle confirme ce que j’ai déjà dit, de la robustesse de l’ensemble de l’appareil masti- 
catoire et du développement plus considérable des muscles broyeurs par rapport 
aux muscles diviseurs. 

En résumé , la mandibule de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints est remar- 
quable, de la même manière que le crâne auquel elle appartient, parce qu’elle 
présente la réunion d’un certain nombre de caractères morphologiques pithécoïdes, 
ou primitifs, qu’on ne rencontre, chez les Hommes actuels, que sporadiquement et iso- 
lément. Le plus important de ces caractères est offert par la région symphysienne. 
Que Y Homo Neanderl halensis n’ait pas eu de menton ou qu’il n’ait eu qu’un menton 
rudimentaire, il est certain qu’il différait beaucoup à cet égard des Hommes actuels. 

Car il ne s’agit pas ici de traits individuels. Nous connaissons aujourd’hui un 
nombre relativement élevé de mandibules humaines du Pléistoeène moyen. Or elles 
se ressemblent extraordinairement. Elles ont toutes un air de famille, qui frappe 
véritablement au premier coup d’œil et, nous l’avons vu maintes fois au cours de 
cette étude, les différences qu’on peut observer entre elles sont peu importantes, 
comparativement à celles qu’on relèverait entre un égal nombre de mâchoires 
appartenant à une même race humaine actuelle, à des mâchoires d’Australiens par 
exemple. 

Dans un travail récent, M. Puccioni (1) a étudié, sur 400 mandibules humaines, 
les indices de hauteur-largeur du corps et de longueur-hauteur de la branche 
verticale. Les moyennes obtenues, pour chaque race considérée, se groupent assez 
exactement suivant les affinités ethniques de ces races, de sorte que l’auteur a pu 
définir ainsi « le type mandibulairc caucasoïde, le type mongoloïde, le type austra- 
loïde », etc. 11 a aussi mesuré quelques mandibules fossiles (Mauer, Malarnaud, Le 
Moustier). Celles-ci, avec la mandibule de La Chapelle, que j’ai intercalée à la place 
qui lui revient par ses indices dans la petite série de M. Puccioni, forment un 
groupe homogène se localisant exactement entre le groupe des Singes anthropoïdes 
et le bloc des groupes humains et voisinant, parmi ces derniers, avec les Hottentots 
d’une part, les Australiens et Mélanésiens d’autre part. 

(I) D r N. Pucr.ioxi, Ricerche sui rapporti di grandezza tra corpo e ramo ascendente nella mandibola 
( Arcli . per t'Antrop. e l'EtnoL, XLI, 1911, p. 83 et suiv.). 

— 53 — 


98 


Marcellin BOULE. 


11 ne s’agit ici, il est vrai, ({lie de caractères relativement peu importants. Ils 
contribuent toutefois à confirmer l’homogénéité et l’infériorité relative du groupe 
humain possesseur de telles mandibules. Et cette conclusion, tirée de l'étude de la 
mâchoire inférieure, est tout à fait en harmonie avec celle qui a découlé naturel- 
lement de l’élude du crâne. 


DENTITION. 

Aux yeux des paléontologistes et d'une manière générale, la dentition des Mam- 
mifères a une telle importance qu’il m'a paru utile de m'efforcer à savoir quelque 
chose de la dentition de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints malgré son très 
mauvais état de conservation. 

Les dentitions humaines sont fort homogènes, beaucoup plus homogène 
que les crânes humains. Il semble que les caractères généraux de ces dentitions 
soient très anciens; que le rameau humain les ail acquis pour ainsi dire dès 
son origine. Et cela est d’accord, non seulement avec ce que nous apprend la 
Paléontologie sur d'autres groupes de Mammifères, mais aussi avec la découverte 
d'Heidelberg, laquelle nous a mis en présence d’une morphologie dentaire tout à 
fait humaine associée à une mandibule très différente des autres mandibules humaines 
connues. 

Des nombreux travaux d’odontographie humaine comparée publiés à ce jour, il 
ressort trois faits principaux, les seuls qu’il importe, je crois, de retenir en ce 
moment. 

Le premier est relatif aux différences que présentent les formes des arcades 
dentaires. Broca et Topinard ont distingué quatre types : parabolique, hyperbolique, 
upsiloïde (en forme d’U) et elliptique. « Les deux premières formes, plus nobles, 
sont communes dans les races blanches; la troisième et la quatrième sont rares et 
s’observent spécialement dans les races noires ; la forme en upsilon est celle des 
Singes anthropoïdes, la forme elliptique se voit chez le Sajou et le Macaque (I). » 

Le deuxième fait, que Flower (2) a cherché à préciser, est de connaissance vulgaire 
très ancienne. C’est qu’il y a de notables différences dans le volume des dentitions 
humaines; qu’on peut distinguer des Hommes mégadontes, des Hommes mésodontes 
et des Hommes microdontes . D'une manière générale, ce sont les races humaines 
dites inférieures (Australiens, Mélanésiens, Andamans) qui sont mégadontes; les 
races blanches sont microdontes; les races jaunes et les Nègres d’Afrique sont 
mésodontes. 

Le troisième fait a été mis admirablement en lumière par Albert Gaudry (3). Chez 

(1) To pi n a lut, L’Anthrop dogie, p. 2GG. 

(2) Fi.ower (W. IL), Oa lhe size of the teeth as a character of race ( Journal of tlie Antlirop. Instit. o{ 
Great Britain, t. XIV, 1885, p. 183). 

(3) A. Gaudry, Sur la similitude des dents de l'Homme et de quelques animaux [V Anthropologie, l. XII, 
p. 93). — Id. Deuxième note (Ibid., p. 513). — Contribution à l’histoire des Hommes fossiles ( Ibil ., 
t. XIV, p. 1). 


L’HOMME FOSSILE DE LA CllAPELLE-AUX-SALMS. 


9 U 

les races inférieures, les couronnes des arrière-molaires ont des éléments (denticules, 
ou cuspides, ou tubercules) un peu plus nombreux et plus compliqués que chez les 
races supérieures, ce qui les rapproche à cet égard des grands Singes. Ce caractère 
est lié à la mégadontie, la réduction du volume des dents entraînant la simplification 
des couronnes, d abord par réduction du volume des denticules composants et. 
finalement, par réduction de leur nombre. 

S’il nous est à peu près impossible d’étudier la morphologie des couronnes des 
dents de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, nous pouvons du moins acquérir 
quelques données sur le volume de ces dents et sur la forme des arcades alvéolaires. 

Nous avons vu, en étudiant les maxillaires supérieurs et la mandibule, que les 
bords alvéolaires de ces os sont en très mauvais état. Les alvéoles des incisives, des 
canines et des prémolaires sont conservés, plus ou moins bien. Il n’en est pas de 
même des alvéoles des arrière-molaires. La chute prématurée de ces dents, sous 
l’influence « d’un processus pathologique qui nous semble en tous points semblable 
à celui qui est connu actuellement sous le nom de gingivite expulsive ou polyarthrite 
alvéolo-dentaire » (1), a été suivie de phénomènes de résorption du bord alvéolaire. 
Il reste pourtant quelques vestiges d’alvéoles qui permettent de reconstituer la 
forme des arcades dentaires. Je représente, figures 60 et 61, îles essais de reconsti- 
tution de l’arcade supérieure et de l’arcade inférieure. Ces deux dessins ont été faits 
d’après des modelages exécutés indépendamment l’un de l’autre et, comme ils 
concordent d’une façon satisfaisante, je suppose qu’ils ne sont pas trop éloignés de 
la vérité. 

L’arcade supérieure a une forme parabolique, mais tendant vers la forme upsiloïde 
des Singes anthropomorphes. La partie correspondant aux incisives et aux canines 
est remarquable par sa grande largeur; elle a l’aspect d’un cintre surbaissé rappelant 
un peu ce qui s’observe sur le crâne de Gibraltar. Les bords postérieurs, correspon- 
dant aux arrière-molaires, paraissent avoir été droits et à peu près parallèles. 

L’arcade inférieure a des caractères analogues, mais ici la forme est plus nettement 
parabolique, comme c’est le cas habituel. Quand on superpose les deux dessins, on 
voit que les deux arcades ont entre elles des rapports un peu différents de ceux 
qu’on observe le plus souvent chez les Hommes actuels, surtout de races élevées. 
L’arcade inférieure n’est pas partout inscrite dans l’arcade supérieure. Il semble 
notamment que, en occlusion des mâchoires, les incisives d’en haut et celles d’en 
bas se rencontraient exactement, et ceci est confirmé par l’examen des surfaces 
d’usure des incisives d’autres crânes fossiles du même type, tels que celui de 
La Ferrassie. Or, de pareils rapports ne s’observent guère de nos jours, que dans les 
races basses à fortes mandibules et à menton peu développé. Dans les races civilisées, 
où la mandibule est moins volumineuse, plus grêle et où le menton est plus accusé, 
les incisives inférieures sont en retrait par rapport aux incisives supérieures. 

(I) J. Choquet, Communication directe à l’auteur et dans Verhandluncjen des F Internat. Zahncirztl. 
Kongress. Berlin, Bd. I, p. 57-73. 

— 55 — 


100 


Marcellin BOULE. 


La canine inférieure correspondait exactement à l'intervalle compris entre la 
deuxième incisive et la canine supérieures, et ces deux dents, du moins leurs alvéoles, 
étaient séparées, du côté gauche de la mâchoire, par une sorte de diastème de 
5 à G millimètres. A en juger par l’emplacement de leurs traces alvéolaires, les 
arrière-molaires supérieures tombaient à peu près exactement sur les arrière-molaires 
inférieures (1 ). 

Les dimensions des arcades dentaires de notre Homme fossile sont considérables, 
en rapport d’ailleurs avec le volume total de la tète osseuse. Si, pour apprécier le 
développement des dents, on se sert de l’indice dentaire de Flower (2), on est surpris 



Fig. 60. — Reconstitution de l'arcade dentaire supérieure de l’IIoinme de La Chapelle-aux-Saints (grand, naturelle). 


de voir que l’Homme de La Chapelle-aux-Saints est plus microdonte qu’aucun type 
humain actuel. Son indice n’est, en effet, que de 38, chiffre fort inférieur a la 
moyenne la plus liasse des Européens (40,5). Ce résultat, qui paraît paradoxal, 
s’explique, je crois, assez simplement : d’abord, parce que la méthode de Flower n’est 
pas à l’abri de toutes critiques, ensuite, parce que le volume des dents ne doit pas 
croître nécessairement avec le volume de la tète osseuse et de la même manière, 

(1) Au cours de son intéressante Étude comparative des dents humaines dans les déférentes races 
(L'Odontologie, 1908), M. .1. Croquet a montré que les molaires supérieures et les molaires inférieures, 
au lieu de s’engrener, à l’état d’occlusion, comme c’est le cas normal, se rencontrent une à une dans 
un assez grand nombre de mâchoires d'Hommes actuels. 

(2) Cet indice s’obtient en multipliant par 100 la longueur totale de la série des prémolaires et molaires 
supérieures et en divisant ce produit par la longueur naso-basilaire. Flower ( loc . cit., p. 184) désigne 
comme microdontes les mâchoires ayant un indice inférieur à 42; comme mésodontes, celles dont 1 indice 
varie de 42 à 44, et comme megadontes, celles dont l’indice est supérieur à 44. 

— oG — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


101 


enfin parce que, étant ici en présence d’un type fossile fort différent des types 
actuels, il n’y a rien d’étonnant à ce que le rapport entre la longueur des molaires 
et la longueur delà base du crâne soit aussi fort différent. 

D’ailleurs, il y a lieu de distinguer entre le développement total des dents et le 
développement des bords alvéolaires. Ceux-ci étaient bien plus longsqueles arcades 
dentaires. A la mâchoire supérieure, la tubérosité maxillaire se poursuivait, au delà 
de la dernière arrière-molaire, sur une longueur d’environ 0 m ,01o, aussi bien sur 
le crâne de La Ferrassie I que sur le crâne de La Chapelle. A la mâchoire inférieure, 
il est facile de se rendre compte qu’un assez grand espace (environ 5 millimètres) 



Fig. 61. — Reconstitution de l'arcade dentaire inférieure de l’Homme 
de La Chapelle-aux-Saints. (Grandeur naturelle.) 


séparait la face postérieure de la dernière arrière-molaire du bord antérieur de la 
branche montante. Cette sorte de diastème post-alvéolaire s’observe sur toutes 
les mandibules fossiles du môme type. Sur les mâchoires de Spy et de La Ferrassie, 
sa longueur atteint presque 10 millimètres. Non seulement les dents de sagesse 
n’étaient pas gênées dans leur développement, mais encore il restait derrière elles 
un emplacement suffisant pour loger une molaire supplémentaire. Ce diastème 
post-alvéolaire ne se voit aujourd’hui que dans les races incultes et mégadontes, 
où les dernières arrière-molaires peuvent être aussi volumineuses que leurs voisines. 
Tout le monde sait que, par contre, on observe le contraire dans les races civili- 
sées. Ici les dents de sagesse, même en réduisant leur volume, se logent diffici- 
lement, et le bord postérieur de la dernière arrière-molaire inférieure dépasse 
souvent le bord antérieur de la branche montante. 

Ce que j’ai dit de la forme du palais, lequel est très large par rapport à sa 
longueur, s’applique donc, à plus forte raison, aux arcades dentaires 

— 83 — 


Annales de Paléontolog*, t. VII, 1912. 


11 * 


102 


Marcellin BOULE. 


Nous savons déjà que, dans sa partie antérieure, l’arcade dentaire supérieure, en 
forme de cintre surbaissé, ressemblait beaucoup à celle du crâne de Gibraltar. 
MM. Keith et lvnowles (1), se basant uniquement sur ce crâne, déclarent que les 
caractères les plus saillants du palais dans la « Neanderthal race » sont sa forme en 
fer à cheval et sa largeur relativement beaucoup plus grande que sa longueur. Et ils 
trouvent très remarquable que le type humain le plus ancien que nous connaissions, 
disent-ils, s’écarte ainsi beaucoup du type des Anthropoïdes et des races d’Hommes 
actuels dites mégadontes (Tasmaniens, Mélanésiens), chez lesquels le palais est 
remarquable par sa longueur. Mes observations, faites sur un véritable et très 
authentique Homo Neanclerthnlensis , concordent donc à peu près avec celles de 
MM. Keith et Knowles. Je dis à peu près parce que, si je suis bien convaincu que le 
crâne de Gibraltar doit rentrer dans le type spécilique de Néanderthal, je suis 
beaucoup moins sûr que le raccourcissement si singulier du palais et l’orthogna- 
thisme de toute la face ne tiennent pas à une déformation posthume subie par ce 
précieux fossile au sein de son gisement géologique. J’aurai l’occasion de revenir 
sur ce point. 

Il me reste à décrire, en quelques mots, les alvéoles et les deux dents restées en 
place. 

A la mâchoire supérieure , les alvéoles pour les incisives sont peu profonds. Les 
premières incisives ont dû être plus volumineuses que les secondes ; mais, à en juger 
par le crâne de La Ferrassie II, la différence n’a pas dû être aussi grande que celle 
(pie nous observons aujourd’hui dans les races blanches. 

J’ai déjà signalé, du côté gauche, entre les alvéoles de la deuxième incisive et de 
la canine, un petit espace libre, véritable diastème de 5 à 6 millimètres. Cette dis- 
position, qui est pithécoïde, paraît dénoter que la canine inférieure était robuste. 
Mais peut-être a-t-elle pour cause simplement le mauvais état du bord alvéolaire. 

L’alvéole de la canine supérieure droite n’offre rien de particulier. Celui de la 
canine gauche est peu profond, spongieux, ce qui, d’après M. Choquet, est dû aux 
phénomènes d’expulsion survenus en cours d’évolution. Toujours du côté gauche, 
vient ensuite l’alvéole à deux compartiments de la première prémolaire, également 
profond et spongieux. La deuxième prémolaire gauche est encore en place. Elle est 
à deux racines robustes et moins fusionnées que chez les Hommes actuels. La 
couronne, fortement abrasée, a pris une forme arrondie et convexe dans tous les 
sens. D’après M. Choquet, « cette abrasion a entraîné un rétrécissement notable de 
la chambre pulpaire, caractérisé par la formation de dentine secondaire très visible 
au milieu de ce qui reste de la couronne ». 

A la mâchoire inférieure , du côté droit, au niveau des incisives, de la canine et de 
la première prémolaire, les divers alvéoles co nfluent en de grandes cavités irrégu- 
lières, véritables pertes de substance résultant d’une suppuration chronique et 

(1) A description of teeth of palæolilhic Man from Jersey ( Journal of anatomy and physiology, 
vol. XLVI, 1911, p. 12). 




— 80 — 


L'IlOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


103 


consécutive à des phénomènes de gingivite expnlsive ou polyarthrite alvéolo- 
dentaire. Cette nécrose a atteint le corps même du maxillaire. 

L’alvéole de la deuxième prémolaire est beaucoup plus net que les précédents. 
Toujours d’après M. Choque!, cet alvéole, qui n’a plus sa direction primitive, 
mais qui est fortement incliné en avant, a renfermé une dent atteinte de la même 
maladie que ses voisines. 

Les arrière-molaires n’ont laissé aucune trace de ce côté ; la crête alvéolaire 
correspondante est très déprimée et concave. 

Du côté gauche, les alvéoles des incisives et de la canine sont bien conservés. Les 
phénomènes pathologiques sont ici peu marqués et ne se traduisent guère (pie par 
la profondeur relativement faible de ces alvéoles. Les dimensions des dents corres- 
pondantes paraissent ne pas s’écarter de la normale. La table externe et antérieure 
de l’os accuse un léger prognathisme alvéolaire. 

La première prémolaire gauche a été fracturée au cours des fouilles, transver- 
salement et au niveau du bord alvéolaire. Son volume est normal. « Le canal pul- 
paire semble complètement oblitéré partie la denline de néoformation » (Choquet). 

La deuxième prémolaire gauche, légèrement projetée vers l’extérieur, a deux 
racines. Sa couronne est fortement abrasée. « L’aspect de cette section est identique 
à celui que l’on constate sur les dents actuelles dont l’abrasion mécanique a entraîné 
le rétrécissement de la chambre pulpaire par formation de dentine secondaire » 
(Choquet). 

A partir de la deuxième prémolaire, le maxillaire est résorbé, la crête alvéolaire 
est très enfoncée et spongieuse. Mais on reconnaît parfaitement l’emplacement de 
la troisième arrière-molaire, représenté par un vestige d’alvéole « à fond et à bords 
spongieux, laissant supposer que la dent qui y était incluse était tombée peu de 
temps avant la mort de l’individu ». Ce vestige d’alvéole est très important, parce 
qu’il permet d’apprécier assez exactement la longueur totale des trois arrière- 
molaires. 

Cette longueur est considérable (près de 40 millimètres). C’est surtout par scs 
arrière-molaires, tant supérieures qu’inférieures, que notre Homme fossile était 
mégadonte et nullement par ses dents antérieures, dont le xolume n’oftïait rien 
d’anormal, étant donnée surtout la robustesse- du sujet. Et nous savons que ces 
arrière-molaires n’occupaient pas toute la longueur des bords alvéolaires. 

Ce développement, relativement énorme, des arrière-molaires doit faire sup- 
poser que la morphologie de leurs couronnes était du type de celle qu’ Albert Gau- 
dry (1) a si bien décrite sur les mâchoires du Négroïde de Grimaldi et de certains 
Océaniens actuels. Le développement des (lenticules devait être en proportion de 
rallongement des molaires, lui-même en proportion de l’allongement des bords 
alvéolaires. A la mâchoire supérieure, les deux dernières arrière-molaires devaient 

(1) Contribution à l’histoire des Hommes fossiles ( L'Anthropologie , t. XIV, p. 1). 

— 87 — 


104 


Marcellin BOULE. 


avoir, comme la première, une couronne de .forme carrée et composée de quatre 
dentiçules bien distincts, au lieu d’être subtriangulaires et à trois denticules comme 
chez les Hommes actuels de races civilisées. A la mâchoire inférieure, les deux der- 
nières dents devaient présenter un cinquième denticule, ou denticule postérieur, 
très nettement séparé et qui augmentait singulièrement la surface triturante. 

Et cela est conforme à ce que nous pouvons observer sur les rares spécimens de 
dentitions bien conservées des Hommes fossiles duPlèistocène inférieur et du Pléisto- 



Fig. 62. — Tète osseuse de l’Homme de La Chapclle-aux-Saints, avec les os nasaux et la dentition reconstitués. 

(1/2 de la grandeur naturelle.) 


cène moyen : Mauer (1), Spy, Malarnaud, Krapina, Petit-Puy-Moyen, La Ferrassie. 


En résumé, on peut affirmer que la dentition de l’Homme fossile de LaChapelle-aux- 
Saints était bien une dentition humaine, nettement humaine, mais que cette den- 
tition présentait des caractères de robusticité extraordinaires, en rapport avec la 
robustesse générale du crâne et de tout l’appareil masticatoire. Dans ses détails, la 
morphologie de cette dentition n’était pas celle des races humaines civilisées, mais 
celle, parfois exagérée, des races actuelles dites mégadontes. 

(1) Si l’on compare le dessin de l'arcade dentaire inférieure de l’Homme de La Chapelle-aux-Sainls, 
obtenu en dehors de toute idée préconçue (fig. 61), avec le dessin de l'arcade dentaire de la mâchoire de 
Mauer, on sera frappé de leur très grande ressemblance. 

— 88 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


10a 


Ce que nous savons des dentitions des Hommes de La Naulette (1), de Spy (2), de 
Krapina (3), de Gibraltar, de La Ferrassie, du Moustier, de LaQuina, etc , est con- 
forme à ces conclusions. Mais l’étude de la dentition de Y Homo Necinderthalensis est 
loin d’être complète. L’examen des pièces mieux conservées, qu’on ne manquera pas 
de découvrir, nous révélera certainement des faits nouveaux et intéressants (4). 


Il me parait utile, en terminant cet exposé, de reproduire ici (fig. 62) un très beau 
dessin de M. Papoint représentant, vu de profil, le crâne de notre Homme fossile 
muni de ses dents reconstituées avec de la plastiline. Ainsi complété, ce crâne prend 
une physionomie nouvelle. 

(1) Topinard, Revue d' Anthropologie, 1886, p. 407. 

(2) Fraipont et Loiiest, Loc. cit., p. 632. 

(3) G. Kramberger, Loc. cit., p. 181 et suiv. — Die Kronen und Wurzchen der Molaren... ( Korrespon - 
denz-Blatt dcr deuts. Gesells.fiir Anthrop., XXXVIII, 1907, p. 138). 

Adloff (P.), New Studien über das Gebiss der diluvialen und rezenten Menschenrassen ( Deutsche 
Monalsschrift fiir Zuhneilkunde, 1910, p. 134). 

(4) Malheureusement, l’étude des couronnes est très difficile sur des dents usées et, chez les Hommes 
préhistoriques, ainsi que cela a été observé depuis longtemps, cette usure est très précoce. C’est le cas 
par exemple pour le crâne de La Ferrassie I, dont toutes les dents sont conservées, mais très abrasées. 
Cette usure s’explique par la grossièreté et l’impureté des aliments souvent mélangés de particules 
terreuses. Je n’oserai pourtant pas affirmer, avec M. Baudoin ( Archives provinciales de Chirurgie, t. XXI, 
p. 65), que ces hommes étaient gcophages. 


— 89 — 


Annales de Paléontologie, t. Vit. 1912. 


12 


CHAPITRE V 

SQUELETTE DU TRONC ET DES MEMBRES 


J’ai dit comment j’avais fini par rassembler les éléments de reconstitution d’une 
grande partie du squelette du tronc et des membres de l’Homme fossile de La 
Chapelle-anx- Saints et j’ai donné (p. lo) la liste des os que j’en possède. 

D’une manière générale, l’ensemble du squelette, composé d’os relativement 
courts et épais, aux tètes articulaires volumineuses, aux insertions musculaires 
puissantes, présente les caractères d’une grande robusticité. Ses diverses parties se 
rapprochent extraordinairement des mêmes éléments des squelettes de Néanderthal, 
de Spy, de LaFerrassie, et il faut voir là une nouvelle confirmation de l’unité et de 
l’homogénéité du groupe. 


COLONNE VERTÉBRALE 

Les vertèbres humaines sont des os fragiles; il est difficile de les dégager de la 
gangue qui les enveloppe dans leur gisement et de les obtenir intactes. Les vertèbres 
d’IIommes du Pléistocène moyen sont, pour celte raison, très rares. A La Chapelle- 
aux-Saints, nous sommes particulièrement favorisés, puisque j’ai pu retrouver 
dix-huit vertèbres, les unes entières, les autres brisées. La comparaison de ces 
vertèbres avec celles des Hommes modernes et celles des Singes anthropoïdes peut 
donc être très intéressante. Je me baserai, pour faire cette étude, sur les travaux 
classiques d’Owen (1), Saint-George Mivart (2), Broca (3), Cunningham (4), 
W. T urner (5), etc. 

La colonne vertébrale île l’Homme de La Chapelle-aux-Saints était particulière- 
ment courte et trapue. Tous les éléments que j’en possède sont remarquables parla 
faible longueur de leur corps (6). Comparées à des vertèbres d'Hommes modernes 

(1) Ovven (K.), Osteological Contributions to the natural history of the Chimpanzé, etc. Comparison 
of the ... vertébral columns of the Troglodytes, Gorilla... and different varieiies of lhe human Race 
( Trans . Zoolog. Soc. of London, IV r , p. 4, 1857). 

(2) Saint-George Mivart, Contributions lowards a more complété knowledge of the axial Skeleton 
of the Primates (Proceed. Zoolog. Soc. of London, 1865, p. 545-592). 

(3) Broca (P.), L’ordre des Primates (Bull, de la Soc. d’Anthrop. de Paris, 2 e série, t. IV, 1869, 

p. 228). 

(4) Cunningham (D.-J.ï, The neural spinesof the cervical vertebræ as a race-character ( Journ . of ana- 
lomy and physiol., XX, part IV, 1886, p. 637-641). — The lumbar curve in Man and the Apes 
(Cunningham Memoirs, Royal Irish Acad., n° 2, Dublin, 1886). 

(5) Turner (W.), Report of the human crania and other bones of lhe skeleton. Part. U. The bones of 
skeleton (Report of the scientific rcsults of the voyage of Challenger . Zoology, vol. XVI, 1886). 

(6) Le terme longueur est pris ici dans le sens qu’il aurait s'il s'agissait d’un quadrupède, à colonne 
vertébrale sensiblement horizontale. Pour l’Homme, dont la colonne est verticale, cette longueur répond 
à l’épaisseur du corps dans le sens vertical, ou simplement à la hauteur du corps. Il me paraît néces- 


— 90 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


107 


de même robusticité, j’entends par là de mêmes diamètres, elles sont notable- 
ment [tins courtes et nous verrons bientôt que la taille de leur possesseur, calculée 
d’après les os longs, devra subir, à cause de cela, une assez forte diminution. 

Je n’ai pas le loisir de faire des comparaisons avec les colonnes vertébrales 
d'Hommes de races actuelles, et je ne connais pas de travaux systématiques sur un 
sujet qui pourrait donner lieu à d’intéressantes recherches. Klaatscb (I) a montré 
que les Australiens ont des colonnes vertébrales très grêles au regard des colonnes 
vertébrales d’Hommes plus petits, tels ([lie les Négritos. Cette observation nous 
intéresse parce qu’elle nous montre un caractère ditférentiel nouveau entre les 
Hommes fossiles du type de Néandertbal et les Australiens. 

Beaucoup de vertèbres de notre squelette fossile présentent des exostoses margi- 
nales du corps de l’os qui, d’après les médecins, doiventêtre attribuées à une cause 
arthritique plutôt qu’à la vieillesse du sujet. 

11 résulte des travaux cités ci-dessus qu’il y a, entre les colonnes vertébrales des 
Singes anthropoïdes et des Hommes, un certain nombre de différences tenant d’une 
part au développement du crâne facial, d’autre part à la disposition de la tête sur 
la colonne vertébrale et à la station debout. Ces différences, clairement résumés par 
Broca (2), se rapportent aux divers courbures du rachis. Sur le fœtus et le nouveau- 
né humains on n’observequedeuxeourbures, comme chez la plupart des Mammifères : 
une courbure dorsale et une courbure sacrée, toutes deux concaves en avant. Plus 
tard, l’éducation, en vue de la station et de la marche debout, entraîne une pro- 
fonde modification dans la forme du rachis, qui ne tarde pas à présenter quatre 
courbures : une courbure cervicale, concave en arrière, une courbure dorsale, 
concave en avant, une courbure lombaire, concave en arrière, et une courbure 
sacrée, concave en avant. Comme ces quatre courbures sont alternativement dans un 
sens et dans l’autre, la direction générale de la colonne est verticale. De cette façon, 
la tête et le tronc pèsent principalement sur le bassin ; la direction de la résul- 
tante de ce poids se confond sensiblement avec la direction générale du rachis et 
l’équilibre, en station debout, devient des plus facile. 

Les modifications de courbures entraînent avec elles des modifications dans la 
morphologie des vertèbres elles-mêmes, surtout de leurs apophyses, dont la direc- 
tion et la force sont déterminées parles actions musculaires. Cela est surtout évi- 
dent pour les apophyses épineuses. Par suite de l'équilibre facile que je viens de 
signaler pour l’Homme, chez ce dernier les actions des muscles extenseurs de la 

saire, quand on fait de l’anatomie comparée, de désigner les mêmes choses par les mêmes mots, d’em- 
ployer les mêmes expressions pour l’Homme et les autres Mammifères. D’ailleurs, même en anatomie 
humaine, on dit couramment : la longueur du rachis et non pas la hauteur du rachis; or la longueur 
du rachis est la somme des longueurs de ses éléments. De toutes façons, l'essentiel est de se com- 
prendre. 

(1) Klaatsch (H.), Ueber die Varialionem am Skelete der jetzigen Menschheit in ihrer Bedeutung für 
die Problème der Abstammung und Rassengliederung ( Correspondenz-Blatt der Deutschen anthrojj. 
Gcsells., n 08 11 et 12, 1902, p. 143, fig. 15 et 16). 

(2) Loc. cit., p. 13. 


— 91 


108 


Marcellin BOULE. 


nuque, des muscles épineux, du ligament cervical peuvent être et sont en effet 
beaucoup moins puissantes que chez les Quadrupèdes, dont la tète et le tronc tom- 
bent en avant. Les apophyses épineuses différeront, dans les deux cas, par leur 
développement et par leur direction. A cet égard, les Singes, et surtout les Singes 
anthropoïdes, sont intermédiaires entre les Mammifères exclusivement quadru- 
pèdes et l’Homme, qui est le plus parfait des bipèdes. Enfin, toutes les races humaines 
ne sont pas exactement semblables entre elles, et les races inférieures conservent 
encore quelques traits du stade représenté actuellement par les Anthropoïdes. 

J’ai cru utile de rappeler ici ces généralités, malgré leur caractère élémentaire, 
avant de passer à l’examen des divers éléments qui composaient la colonne verté- 
brale de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints. 

Vertèbres cervicales. — Nous avons cinq vertèbres cervicales plus ou moins 
complètes : l'allas, l’axis, les cinquième, sixième et septième (PL VI). 

L'atlas (PL VI, fig. 1, ta, 1 b), brisé, est dépourvu de son arc postérieur. Les 
cavités glénoïdes sont allongées, réniformes, peu concaves, divisées en deux parties 
par un sillon, le tout conforme aux dimensions et à la morphologie des condyles 
occipitaux. Les surfaces articulaires inférieures sont ondulées ; les apophyses trans- 
verses sont grêles, surtout les branches antérieures ; le tubercule du ligament trans- 
verse de l’articulation atloïdo-odontoïdienne est peu saillant. A l’arc antérieur, le 
tubercule antérieur (pour le ligament atloïdo-axoïdien et pour le muscle long du cou) 
est très saillant et dirigé vers le bas; une observation analogue a été faite par 
Gorjanovic-Kramberger sur un atlas de Krapina. 

De Y axis, le corps seul est conservé ; l’apophyse odontoïde est très détériorée ; 
les apophyses articulaires supérieures sont nettement concaves, tandis qu’ordinai- 
rement elles sont presque planes. 

Les cinquième, sixième et septième vertèbres cervicales offrent des caractères 
très intéressants (PL VI, fig. 2, 2a). Leurs corps sont remarquables par leur faible 
allongement (ou, si l’on veut, par leur faible hauteur). Ces trois vertèbres en 
connexion ont une longueur totale de 0 m ,037 seulement, tandis que celte longueur 
est de 0 m ,047 sur une colonne vertébrale (l’Homme actuel à peu près de même 
force et de 0 m ,040 sur une colonne notablement moins robuste. Cela implique 
un cou remarquablement court. 

Les lames sont peu larges ; le canal vertébral me parait être de grandeur nor- 
male, à section de forme surbaissée. Les facettes articulaires des zygapophyses sont 
bien moins obliques que sur les squelettes d’ Hommes actuels que j’ai sous les yeux. 

Les apophyses épineuses sont longues, peu ou point rétroversées et peu ou point 
bifides. Celle de la cinquième vertèbre est légèrement rétroversée et ne présente 
aucune trace de bifurcation; elle est presque toujours bifurquée chez les Hommes 
actuels. Celle de la sixième est plus longue ; sa direction est normale à l’axe du 
rachis; elle est légèrement bifurquée. Celle de la septième est encore plus longue; 

— 92 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


109 


son extrémité est plutôt anté versée que rétroversée ; elle se termine par un 
tubercule arrondi. 

Cet ensemble de caractères, qui se retrouvent, à un moindre degré toutefois, 
sur des squelettes d’Hommes de races inférieures, Australiens, Boschimans, et qu’on 
observe, par exemple, très nettement sur la Vénus holtentote, rapproche singulière- 
ment notie fossile des Singes anthropoïdes et notamment du Chimpanzé, comme 
on peut le voir par les figures 63 à 63, représentant les cinquième, sixième, 
septième cervicales et la première vertèbre dorsale d’un Chimpanzé, de l’Homme 
de La Chapelle-aux-Saints et d un Homme actuel de race blanche. Il est impossible 
de ne pas reconnaître que, parla morphologie tle cette portion de son rachis, notre 
Homme fossile ressemble plus au Chimpanzé qu’à l'Homme actuel pris pour terme 
de comparaison. 

Hamy (1) a décrit un squelette de femme Aëta, dont aucune apophyse épineuse 



Fig. 63 à 65. — Les trois dernières vertèbres cervicales et la première vertèbre dorsale, vues de profil, d’un 
Chimpanzé, de 1 Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints et d’un Européen. (Aux 2/3 de la grandeur naturelle.) 


n’était bifurquée en dehors de celle de l'axis ; il a signalé le développement tout 
particulier du tubercule antérieur de la septième vertèbre cervicale qui, au lieu 
d’être effacé, comme à l’ordinaire, se développe en une lame, « véritable côte rudi- 
mentaire soudée à la vertèbre ». Il semble que la septième cervicale de notre fossile 
ait présenté une disposition tout à fait inverse et plutôt conforme à celle qu’on 
observe nettement sur la Vénus hottentote et chez le Chimpanzé. Ici c’est le tuber- 
cule postérieur qui est développé comme une lame qui serait destinée à servir 
d’appui à la tubérosité d’une côte. On sait que cette anomalie n’est pas rare à 
l'époque actuelle (2). 

Des auteurs prétendent qu’en mesurant la longueur des corps des vertèbres cer- 

(1) Hamy (E.-T.), Etude sur un squelette d’Aëta des environs de Hinangonan, N.-E. de Luçon ( Philip- 
pines) ( Nouvelles Archives du Muséum, 2 e série, t. Il, 1879, p. 181-212, av. 2 pi.). 

(2) Voir sur la question des côtes cervicales, l'historique et la copieuse bibliographie donnés par le 
professeur A. -F. Le Double dans son nouvel ouvrage paru tout récemment : « Traité des variations de 
la colonne vertébrale de l’Homme », Paris, 1912. 

— 93 — 


J 10 


MarCelun BOULE. 


vicales sur leur face antérieure et sur lotir face postérieure, on peut déterminer la 
courbe du rachis dans la région cervicale. C’est principalement au niveau des 
sixième, septième cervicales et de la première dorsale que se fait le changement 
de courbure dans cette région. Ce sont donc les différences de longueur relevées 
sur les faces antérieures et postérieures de ces vertèbres qui devraient traduire ce 
changement. J’avoue que l’étude comparative, faite à ce point de vue, des vertèbres 
d’un Chimpanzé, de l’Homme de La Chapelle et d’un Homme moderne ne m’ont 
conduit à aucun résultat bien net. J'en conclus que les inégalités d’épaisseur des 
disques intervertébraux doivent jouer un rôle plus considérable que ne paraissent 
le croire les auteurs auxquels je viens de faire allusion. Mais les caractères que nous 
venons de constater, notamment la direction des apophyses épineuses et la 
faible obliquité des surfaces articulaires des zygapophyses, semblent indiquer 
sinon une absence totale de courbure, du moins une courbure moins prononcée 
que chez l’Homme actuel, soit peut-être même une faible courbure de sens 
inverse, continuant régulièrement la courbure dorsale, comme chez les Anthropoïdes 
et notamment chez le Chimpanzé. 

Vertèbres dorsales. — Onze vertèbres dorsales sont représentées dans 
les collections : les l re , 2 e , 3 e et 10 e , par des pièces assez bien conservées ; les autres, 
4 e , 5 e , 0 e , 8 e , 9 e , I I e et 12 e , par des fragments plus ou moins volumineux. Je n’ai 
rien retrouvé de la septième. 

Les trois premières ont des corps peu développés dans les sens longitudinal et 
vertical et très développés dans le sens transversal. La longueur totale de ces trois 
corps n’est (pie de 0' u ,047, tandis qu’elle est de 0 m ,036 et 0' n ,053 sur les deux 
colonnes vertébrales déjà prises comme termes de comparaison. Le canal vertébral 
est aussi plus large, avec une section de forme plus surbaissée ; il paraît être en 
somme plus grand. 

La première vertèbre dorsale a une apophyse épineuse robuste, droite et même 
ntéversée comme la cervicale sa voisine ; cette apophyse se termine par un fort 
tubercule (fig. 64 et PL VI, fig. 2, Ici.). 

La deuxième dorsale (2(/.) a son apophyse épineuse légèrement rétroversée, à peu 
près comme chez les Hommes actuels et chez les Anthropoïdes. Le sommet de celte 
apophyse est brisé, mais la base est très robuste. 

L’apophyse épineuse de la troisième dorsale est également plus trapue (pie sur les 
pièces actuelles qui me servent aux comparaisons. Elle est aussi beaucoup plus rétro- 
versée. Le changement est ici assez brusque entre la deuxième et la troisième dorsales. 
Les apophyses transverses des trois premières vertèbres dorsales, les seules où elles 
soient suffisamment conservées, sont moins déjetées en arrière. Les deux sillons ou 
rainures, que ces apophyses délimitent tout le long de la colonne vertébrale, de part 
et d’autre de la ligne des apophyses épineuses, et dans lesquels sont logés les muscles 
des gouttières vertébrales, sont ainsi à la fois plus vastes, plus ouverts et moins 

— 94 - 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SA1NTS. 


111 


profonds. Ce caractère rapproche encore notre Homme des Singes anthropoïdes. 

Les vertèbres dorsales suivantes (4 e , 5 e . 6 e , 8 e et 0 e , la septième manque) ne sont 
représentées que par des morceaux dont l’étude ne dévoile aucune particularité 
importante. 

La dixième est moins incomplète (PL VI, fig. 3 et 3 a). Son corps est court mais 
très large, tranversalement ; le canal vertébral est d’un calibre normal ; l’apophyse 
épineuse, brisée au sommet, est très couchée, très rétroversée, beaucoup plus que 
celles des mêmes vertèbres des colonnes humaines avec lesquelles je la compare, 
plus aussi que chez le Chimpanzé et le Gorille. Les apophyses transverses paraissent 
plus larges, plus grêles et faire entre elles un angle plus ouvert. 

Les onzième et douzième vertèbres dorsales, dont je n’ai que des morceaux, 
montrent cependant les mêmes caractères ; les apophyses épineuses sont ici égale- 
ment très rétroversées. 

Vertèbres lombaires. — On en a retrouvé quatre (PL VI, fig. 4, 5 et 3«). Je sup- 
pose que ce sont les l re , 2 e , 4 e et 5 e . Mais l’état de conservation de ces pièces ne me 
permet pas de l'affirmer (1). 

Toutes sont remarquables, comme les précédentes, par l’aplatissement, pourtant 
ici relativement moins considérable, de leurs corps. Ces derniers sont malheureu- 
sement brisés et leur partie antérieure manque (ils ont été reconstitués avec de la 
plastiline sur les figures de la pl. VI). Il est à peu près impossible, par suite, 
d’évaluer Y indice de courbure lombaire d’après les procédés de Cunningham. Il semble 
que la première et la deuxième aient eu des corps plus longs en arrière qu’en avant; 
que les faces articulaires de la quatrième aient été sensiblement parallèles et que la 
cinquième ait présenté une disposition inverse des deux premières, c’est-à-dire que 
sa longueur antérieure ait notablement dépassé sa longueur postérieure. Ces dis- 
positions concordent bien avec celles que donne Cunningham comme caractéris- 
tiques du genre Homo , en opposition avec celles qui s’observent chez les Singes 
anthropoïdes (et non chez les Cynomorphes). Notre Homme aurait donc eu une 
courbure lombaire mais, les caractères que je viens d’indiquer étant relativement 
peu accentués, il est permis d’admettre que cette courbure lombaire était moins 
prononcée que chez la plupart des Hommes actuels. Il faut d’ailleurs remarquer, 
avec Sir William Turner (2), qu’en l’absence des disques intervertébraux, la forme 
des corps des vertèbres ne suffit pas pour déterminer la courbure lombaire. 

Le canal vertébral, au niveau des vertèbres lombaires, surtout des deux dernières, est 
beaucoup plus vaste proportionnellement que celui des colonnes d’Hommes actuels qui 

(1) Je mets ici un point de doute parce qu’il ne serait pas impossible que notre Homme fossile n’eût 
eu que quatre lombaires comme les grands Singes anthropoïdes (le Gibbon en a cinq). De nombreux 
auteurs ont d’ailleurs signalé ou décrit des rachis d’Hommes actuels à 4 -vertèbres lombaires. La pro- 
portion de ces cas serait, d’après Le Double, d’environ 2,4 p. 100. Nous n’avons pas les moyens de 
savoir comment cette anomalie se répartit suivant les races. 

(2) Aborigènes of Tasmania, 11 , p. 42o. 


— 95 — 


J 1-2 


Marcellin BOULE. 


m'ont servi de termes de comparaison. Il est clair qu’à ce niveau la moelle épinière 
devait être très volumineuse. La section de ce canal a la forme d’un triangle isocèle 
(lui, d’abord un peu surbaissé, finit, à la cinquième vertèbre, par devenir équilatéral. 

La première lombaire a de vastes surfaces articulaires à ses zygapophyses. Ces 
facettes sont beaucoup moins concaves (zygapophyses antérieures) ou moins con- 
vexes (zygapophyses postérieures) que chez les Hommes modernes; elles sont presque 
aussi planes que chez le Gorille et le Chimpanzé. 

La deuxième lombaire avait des apophyses transverses (ou costiformes) relative- 
ment énormes, en forme de lames verticales dirigées vers le haut et en avant, tandis 
que chez les Hommes actuels, je les vois beaucoup plus faibles et déjetées en arrière. 
Leur développement rappelle ce qui s’observe chez le Gorille. 

Les quatrième et cinquième vertèbres lombaires avaient des apophyses transverses 
courtes, épaisses, terminées par un gros tubercule ; leurs apophyses épineuses 
étaient remarquablement courtes et trapues. 

Sacrum. — Je n’ai qu’un morceau du sacrum, comprenant le corps delà première 
vertèbre sacrée (moins la face antérieure), ses deux apophyses articulaires, son apo- 
physe épineuse et une partie de l’aile gauche (PL VI, fig. G, G !l ). 

Les facettes articulaires sont planes; le canal sacré est très grand, à section de 
triangle équilatéral comme à la première vertèbre lombaire; l’apophyse épi- 
neuse, constituant l’origine de la crête sacrée, est robuste. La surface auriculaire 
d’articulation avec l’os iliaque me paraît très large (0 ra ,027). 

Le corps de la première vertèbre sacrée étant mutilé et privé de sa partie anté- 
rieure, je ne peux mesurer l'angle sacro-vertébral. Pourtant, à en juger par l’angle 
que fait la surface articulaire supérieure de la première vertèbre sacrée avec la face 
postérieure du corps de cette vertèbre, angle qui n’atteint pas ici 90° tandis que, 
sur les sacrums actuels que j’ai sous les yeux, cet angle est toujours obtus, je suppose 
([ue le promontoire était relativement peu marqué. Cela me donne aussi le droit de 
penser que le sacrum était peu recourbé. El ce sont là des caractères pithécoïdes (1). 

Il m’est également impossible de calculer Y indice de largeur-longueur de cette 
pièce, mais je suis frappé du très faible développement des ailes par rapport au 
développement du corps de la première vertèbre sacrée. Et cela me paraît indi- 
quer un indice relativement très faible pour ce sacrum, qui devait être dolirholné- 
r'ique , suivant l’expression des Anglais, et devait se rapprocher ainsi du sacrum des 
Singes anthropomorphes, de même que celui des races nigritiques actuelles en géné- 
ral et aussi des Onas (Rivet). 

Un autre fait me paraît mériter l’attention. On sait que chez les Singes, le sacrum 
occupe, par rapport aux os iliaques, une position beaucoup plus basse que chez 

(I) Voy. notamment : Pateuson (A.-M.), The liuman sacrum (The Scientific Trans. of thc royal Dublin 
Soc., vol. V (Série 11), 1893, p. 123-204, pl. XVI-XX1. — Késumé dans Procecd. of Royal Soc. of London, 
vol. LI, 1892, p. 520-525). 


96 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


113 


l'Homme et que les dernières lombaires sont logées entre les os iliaques. Chez 
l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, la distance séparant le bord supérieur de la 
facette auriculaire du bord supérieur de l’os iliaque est de près de 0 m ,0G, tandis 
que sur les bassins d’Hommes actuels que j’ai sous les yeux, cette distance varie 
généralement de O”, 02 à 0 m , 03 et n’atteint que très rarement 0 m ,04. 

Côtes. — De nombreux fragments m'ont permis de reconstituer les parties 
moyennes d’une douzaine de côtes, six du côté droit (6 e à I I e ) et six du côté gauche 



Fig. 66. — Côtes gauches de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints vues par leur face inférieure. 

(1/2 de la grandeur naturelle). 

(4 e et 6 e à 10 e , fig. 66). J’ai en outre quelques extrémités distales qui ne se rac- 
cordent pas avec d’autres morceaux, mais je n’ai pu retrouver une seule tète. 

Les mieux conservées de ces côtes permettent de relever un certain nombre de 
caractères assez intéressants. Toutes sont remarquables par leur robusticité ou 
leur volume, qui dépasse de beaucoup le volume des côtes d’un Homme actuel de 
taille plus élevée. 

Celles que je considère comme les 6 e , 7 e et 8 e présentent une courbure moins 
prononcée, un angle costal postérieur plus ouvert que les côtes humaines actuelles 

— 97 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


13 



1 1 i 


Marcellin BOULE. 



<le même ordre auxquelles je les compare. La courbure est la même et peut-être 
même un peu plus forte pour les 0 e et 10 e . Cela paraît indiquer un thorax très largê, 
surtout dans la région supérieure. 

Un caractère plus frappant est la forme de tontes ces côtes, beaucoup plus épaisses 
que chez l’Homme actuel, et par suite à section beaucoup moins aplatie, nettement 
triangulaire. La différence s’observe surtout quand on examine les bords inférieurs, 

qui sont remplacés par une vé- 
ritable face oblique représentant la 
gouttière costale qui serait ici très 
large, à peine creusée, presque 
plane (fig. 07). Cette morphologie 
indique l’existence de muscles in- 
tercostaux très puissants; elle ne 
parait pas être plus simienne 
qu’humaine, et une conformation 
analogue ne se retrouve guère que 
chez les Carnassiers (le Lion par 
exemple), ainsi que l’a fait remar- 
quer depuis longtemps Schaaffhau- 
sen (1), à propos de quelques frag- 
ments de côtes de l’Homme de 
Néanderthal. 

En dehors des faits que je viens 
d’exposer, nous ne connaissons que 
très peu de chose sur les colonnes 
vertébrales des Hommes fossiles du 
Pléistocène moyen. 

La trouvaille de Néanderthal n’a 
livré que les morceaux de côtes 

Fig. 67. — Huitième côte gauche de l’Homme fossile de La dont je \1CI1S de pal 1(1. Les CÔtCS 

Chapelle-aux-Saints et la même côte d’un Européen actuel (|gg Hommes de Spy SOlît caraclé" 

vues par leur face inférieure. Grandeur naturelle. . . * _ . 

risées, disent rraipont et Lonest (zj, 
« par leur rondeur et leur courbe, abrupte ». Aux yeux des mêmes savants, les 
vertèbres ne paraissent « affecter aucun caractère spécial ». Il est vrai qu’on n’a 
trouvé qu’une cervicale. Mais le sacrum était relativement étroit et la première 
vertèbre sacrée n’était pas encore soudée à la suivante. 

A Krapina, il n’a été trouvé que quelques vertèbres cervicales isolées et deux ou 


(1) Schaaffhausen (D.), Zuc Kenntnis der altesten Rassenschadel (Milliers Arehiv., 1858). Une tra- 
duction de cet article a été imprimée dans The Natural Ilia tory Revicw, 1861, p. 155. 

(2) Loc. cil., p. 650. 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


115 


trois fragments de côtes. Gorjanovic-Kramberger (1) déclare toutefois que la colonne 
vertébrale de ses Hommes fossiles parait avoir été d'une construction moins robuste 
que celle des Européens et avoir eu des articulations plus faibles. Il remarque que 
les côtes étaient moins recourbées, particulièrement la première, et aussi plus rondes. 

Les parties de la colonne vertébrale du squelette de La Ferrassie I qui sont sufii- 
samment bien conservées, surtout dans la région cervicale, offrent des caractères 
rappelant ceux de l’Homme de La Chapelle, notamment dans les dimensions des 
corps vertébraux, le développement et la direction des apophyses épineuses. Les 
côtes sont moins épaisses, plus plates. 

Au total, ce que nous savons de la colonne vertébrale de Y Homo Neanderthalensis 
nous révèle un certain nombre de caractères dont quelques-uns peuvent être 
considérés comme primitifs, tels que la conformation des vertèbres cervicales, le 
grand développement et la direction des apophyses épineuses, l’étroitesse et la faible 
courbure du sacrum. D’autres caractères, comme le raccourcissement général du 
rachis, la forme et le volume des côtes, n'ont probablement qu’une valeur 
taxonomique. 


TAILLE ET PROPORTIONS DU CORPS 

Reconstitution de la taille. — Depuis longtemps les anthropologistes ont cherché 
à déterminer la taille d’un sujet d’après la longueur de ses os longs. Il faut citer 
surtout, parmi les savants français : Topinard (2), Rollet (3), Manouvrier (4). Malgré 
les critiques qu’on a adressées à ces méthodes, et que leurs propres auteurs 
ne leur ont d’ailleurs pas épargnées, elles paraissent avoir fait leurs preuves 
dans leur application aux tailles voisines de la moyenne dans les races blanches (5). 
Il semble qu’on arrive alors avec elles à des approximations très voisines de la 
réalité. 

Le D r Rahon (6) a suivi le procédé et les instructions de Manouvrier pour essayer 
de retrouver la taille des populations préhistoriques. Il a attribué à l’Homme de 
Néanderthal une taille de 1 m , 6 1 et à 1 Homme de Spy une taille de l ,u ,59. Ces 

(1) Loc. cit., p. 208. 

(2) Topinard, De la restitution de la taille par les os longs ( Revue d’Anthrop., 2 e série, VIII, 1885, 
p. 134). Voy. aussi : Éléments d’ Anthropologie générale, p. 473, et Revue d' Antlirop., 3 e série, 111, 1888, 
p. 470. 

(3) Rollet (E.), De la mensuration des os longs des membres dans ses rapports avec l’anthropologie 
(Thèse de doctorat en médecine, Lyon, 1880). 

(4) Manouvrier (L.), La détermination de la taille d’après les grands os des membres ( Mvm . de la Soc. 
d' Antlirop. de Paris, 2 e série, IV, 1893, p. 347). 

(5) M. le professeur Verneau a fait observer depuis longtemps que les formules de Manouvrier, actuel 
lement employées pour déterminer la taille d’un individu d’après les dimensions des os longs, ne s'ap- 
pliquent qu’aux individus qui n’excèdent pas une certaine moyenne. 

(0) D r Rahon, Recherches sur les ossements humains anciens et préhistoriques en vue de la recons- 
titution delà taille (Thèsede doctorat, in-4, Paris, 1892,et 3/c/ii. de laSoc. d' Antlirop. de Paris, 2 e série, IV, 
1893, p. 403). 


— 99 — 


116 


Marcellin BOULE. 


chiffres ne sonl pas tout à fait exacts, par suite d’erreurs matérielles qui se sont 
glissées dans le travail de M. Rahon (t). 

Pour évaluer la taille de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints, je n’ai qu’un seul os à 
peu près intact, l'humérus droit. En ne retenant que le résultat fourni par le procédé 
Manouvrier, le dernier en date et probablement le plus précis, cet os me donne pour la 
taille cadavérique l m ,631 et pour la taille du vivant l m ,611. S’il est vrai, comme 
l’affirme Manouvrier (2), que c’est à peine s’il y a quelque avantage dans l’emploi 
de plusieurs os au lieu d’un seul et que le minimum d’erreur moyenne est obtenu 
avec l'humérus seul, nous pouvons regarder le chiffre calculé comme satisfaisant. 
Mais je dois faire observer que si l’on fait intervenir la longueur probable du fémur, 
la taille augmente, comme pour Néanderthal, de 20 millimètres environ. En fait, les 
ossements de Néanderthal et les mêmes ossements de La Chapelle-aux-Saints ont 
des dimensions tellement voisines, presque identiques, qu’il faut attribuer aux deux 
Hommes la même taille, à très peu de chose près : l m ,t>3. 

Ce chiffre correspond-il vraiment à la taille réelle? 11 y a lieu de faire de sérieuses 
réserves. 

En premier lieu, les anthropologistes, qui ont cherché à résoudre ce diflicile 
problème de la reconstitution de la taille d’après les os longs, ont tiré leurs formules 
presque uniquement de l’étude d'individus de races blanches et ces formules ne 
sauraient, par suite, tenir compte des proportions relatives des segments chez les 
autres types humains actuels. Cette remarque doit s’appliquer, à plus forte raison, à 
des types fossiles, dont les proportions pouvaient différer notablement de celles des 
Hommes d’aujourd’hui. 

Je crois, en second lieu, qu’on a trop négligé les variations de longueur du rachis, 
dont l’importance, au point de vue de la taille, doit être a priori aussi grande que 
celle des variations de longueur du membre inférieur et plus grande, à coup sur, 
que celle des variations des membres supérieurs, la longueur de ces derniers pouvant 
être, jusqu’à un certain point, tout à fait indépendante de la taille totale. 

Pour ce qui concerne l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, nous avons vu, en 
étudiant ses vertèbres, que chacune de ces dernières est plus courte que la vertèbre 
correspondante d’un Européen qui aurait des membres sensiblement de même 
longueur. J’estime, d’après mes calculs, qu’il faut, pour cette raison, diminuer 
de 4 ou 5 centimètres la taille obtenue avec l’humérus ; celle-ci serait donc abaissée 
à l m ,59 ou 1 m ,58. 

(1) Bahon s’est trompé (p. 13 de son mémoire) dans la lecture des tableaux de Manouvrier relativement 
aux fémurs de Néanderthal. Les longueurs de ces os (444 et 445 millim.) ne correspondent pas à une 
taille de 1 m ,615, mais à une taille de l m ,664. Après rectification, la moyenne des tailles calculées 
d’après les fémurs, l’humérus et le radius est de l m ,632 au lieu de l m ,613. 

M. Bahon attribue au fémur et au tibia de Spy les longueurs respectives de 430 mill. et 330 mill. 
Fraipont et Lohest, dans leur mémoire, donnent 420 millim. et 320 millim. Je trouve, sur les moulages 
de ces mêmes os, 429 millim. et 336 millim. D’après ces dernières données, la taille de l'Homme de 
Spy serait de l m ,63 au lieu de 1 “',59, comme l’indique Bahon. 

(2j Loc. cit., p. 382. 


— 100 - 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIJAPELLE-AUX-SAINTS. 


117 


Il faut aussi tenir compte de la platycéphalie du crâne, de sa faible hauteur 
basilo-bregmatique. On peut évaluer à 10 millimètres au moins la nouvelle perte 
qui en résulte. La taille de l’Homme de Néanderthal et de l’Homme de La Chapelle- 
aux-Saintsse réduit ainsi à l m ,58 ou I m ,57. 

Cette taille peut-elle être donnée comme la taille moyenne, en quelque sorte 
caractéristique, de l 'Homo Neanderthalemis ? 

Evidemment rien ne permet de le supposer a priori et deux ou Irois individus sont 
absolument insuffisants pour se prononcer. Il a pu et il a dû y avoir, dès cette 
époque, dans l’intérieur du type fossile que nous étudions, des variations indivi- 
duelles de l’ordre de grandeur des variations qu'on observe chez les races sauvages 
actuelles. C’est ce que vient confirmer l’examen des deux squelettes découverts à 
La Ferrassie par MM. Capitan et Peyrony et donnés par eux au Muséum. 

Le premier de ces squelettes, La Ferrassie I, accuse, par l’ensemble de ses os longs, 
une taille que je peux évaluer provisoirement à l m ,057, s’il s’agit d’un Homme, 
à l m ,644 s’il s’agit d’une femme (je ne suis pas encore sur du sexe), et qui dépasse 
ainsi de 30 à 40 millimètres la taille, calculée de la même manière, des Hommes 
de Néanderthal et de La Chapelle. 

Le second squelette, certainement féminin, est beaucoup plus petit. La plupart 
de ses os longs sont intacts et se prêtent à des mesures et à des calculs précis. La 
taille, déterminée uniquement d’après les os longs au moyen des tableaux de Manou- 
vrier, n’est ici que de l m ,492; elle est donc inférieure de 12 à 15 centimètres 
aux tailles des hommes de Néanderthal et de La Chapelle. 

En résumé, nous avons : 


Taille calculée d'après les os longs, suivant le procède Manouvrier. 


Néanderthal l ra ,632 

Spy I"',ô33 

La Chapelle-aux-Saints l m ,611 

La Ferrassie I 1"’,657 

Moyenne des précédents (ô) l m ,G33 

La Ferrassie II (Q.) l m ,482 

Moyenne générale l m ,603 


Évidemment, ces chiffres sont loin d’être définitifs. Ils seront certainement modifiés 
parles découvertes ultérieures. Ils marquent pourtant un progrès sensible de nos 
connaissances. Si, de la moyenne des individus masculins, 1 m ,633, nous retranchons 
50 millimètres pour tenir compte de la platycéphalie des crânes et de la faible 
longueur des rachis, nous obtenons, comme moyenne de la taille des Hommes du 
type de Néanderthal, l m ,583 et seulement l m ,553 si nous comprenons dans notre 
petite statistique le squelette sûrement féminin de La Ferrassie. 

— 101 — 


118 


Marcellin BOULE. 


J’ai cherché à vérifier ces résultats en déterminant la taille de l’Homme de La 
Chapelle-aux-Saints par une méthode différente, plus directe, par un procédé 
graphique. Après avoir fait dessiner au diagraphe, en grandeur vraie, chaque partie 
ou chaque os du squelette, supposé vu de profil, j’ai fait découper tous ces dessins 
et je les ai fixés un à un, suivant les connexions anatomiques des os qu’ils repré- 
sentent, et aussi exactement que possible, sur un panneau de bois. J’ai obtenu ainsi 
une sorte d’épure en projection orthogonale, un dessin d’ensemble et de grandeur 
naturelle du squelette. La hauteur totale de ce dessin, c’est-à-dire la taille du 
squelette, est de l m ,52. En ajoutant 20 à 30 millimètres pour obtenir la taille du 
vivant, nous avons l m ,54 à l m ,oo. 

La différence entre ces chiffres et ceux obtenus par le calcul, d’après les dimen- 
sions des os longs, est donc de 30 à 40 millimètres. Ce résultat m’a d’abord surpris; 
mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’en employant la première méthode, je n’avais 
pas effectué toutes les corrections nécessaires. Je n’avais pas tenu compte de l’en- 
foncement du sacrum entre les os iliaques (V. p. 1 12) et de la flexion des membres 
inférieurs. Or la différence de 30 à 40 millimètres en moins, que m’a donnée la 
méthode graphique, correspond assez exactement aux pertes, faciles à mesurer sur 
l’épure, qu’entraînent la position relative de la cavité cotyloïde par rapport à la 
facette auriculaire de l’os iliaque d’une part, et la flexion des membres inférieurs 
d’autre part. J’estime donc que les chiffres de l m ,54 et l m ,oo sont ceux qui repré- 
sentent le plus exactement la taille que devait avoir, de son vivant, l’Homme de La 
Chapelle-aux-Saints. 

Si les dernières corrections dont je viens de parler doivent s’appliquer aux 
autres squelettes considérés ici, ce que j’ignore, il faudrait abaisser la taille moyenne 
des Hommes du type de Néanderthal et la ramener de f m ,38 à l m ,34 ou l m ,5o. 

De toutes façons, la stature de 1 ' Homo Neanderthalemis était très inférieure à la 
stature moyenne de l’Humanité actuelle : l m ,65, d’après Topinard. Les tableaux 
de Deniker(l) nous montrent que nous pouvons comparer, à ce point de vue, les 
Hommes du type de Néanderthal aux groupes ethniques suivants, dont les tailles 
moyennes sont comprises entre 1 m , 5 4 et l m ,58 : les Ostiaks, les Weddas, les 
Samoyèdes,les Japonais des classes inférieures, les Annamites de la Cochinchine,etc., 
parmi les Asiatiques ; les Caraïbes des trois Guyanes et du Venezuela, les Esquimaux 
du Labrador, les Fuégiens, parmi les Américains; les Lapons et les Vogouls, parmi 
les Européens. 

Proportions du corps. — Il nous reste à examiner les proportions relatives des 
membres et de leurs segments. Voici le tableau de ces proportions. Les chiffres 
douteux sont précédés d’un point d’interrogation. 


(1) Deniker, Les races et les peuples de la terre, p. 659. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-ÀUX-SA1NTS. 


149 



Néanderthal. 

Spy- 

I.a Chapelle. 

Lu Ferrassic 1 . 

I.a Ferrassic II. 

Moyennes. 

Rapport de longueur du mem- 
bre supérieur au membre in- 

. Hum.-f-Rad. 

teneur : — ^ — 

rem. -t- 1 îb. 

)) 

)) 

» 

? 68,0 

68,0 

68,0 


70,9 




70,4 

73,8 

liu U DU I L 1 u U 1 U 1 1 Cl il J L 1 u 1 • .s 

rr lluin. 




Rapport tibio-fémoral • .. 

ir • rem. 

» 

78,1 

)) 

'! 77,5 

74,4 

76,6 

Rapport huméro-témoral : ^ 

lem. 

70,4 

)) 

? 70.3 

? 09,3 

69,0 

69.9 

Rapport radio-tibial : ' ■ . . . 

>» 

» 

» 

? 66,4 

65,9 

66.1 


Comparons ces données avec les données relatives aux Singes anthropoïdes et aux 
Hommes actuels (1). 

Nous voyons d’abord que les proportions relatives du membre supérieur et du 
membre inférieur sont très humaines. D’ailleurs, les variations ethniques de ces 
proportions sont peu considérables. Le genre Homo s’oppose ainsi nettement à tous 
les Singes anthropoïdes. A cet égard, les plus simiens des Hommes seraient les 
Esquimaux (73,4) et surtout les Pygmées Bambutes (83,6). Mais combien ce dernier 
chiffre est encore éloigné du minimum des Anthropoïdes, qui est de 104 (Chimpanzé) ! 

Le rapport calculé pour nos Hommes fossiles : 08,0, se trouve même placé dans 
la série humaine vers l'extrémité opposée à la série des Singes. Ce rapport se confond 
sensiblement avec celui qu’on attribue à des races très différentes : Australiens, 
Patagons anciens, Mérovingiens, Nègres d’Afrique, etc. 

Le rapport radio- huméral , ou indice antibrachial , montre que l’avant-bras était 
très court par rapport au bras. L 'Homo Neanderthalenm était brachykerkique , comme 
disent les anthropologistes. Son indice radio-huméral le rapproche des Esquimaux, 
des Lapons, des Européens, des Boschimans, etc. Les Parisiens sont, dans l’état 
actuel des statistiques, les hommes qui ont le plus petit avant-bras. Les groupes 
humains les plus dolichokerkiques, les Fuégiens, les Patagons anciens, les Andamans 
ont un indice de 81 , supérieur au minimum des Singes anthropoïdes (Gorille =80). 

Le rapport tihio-fémorcd indique nettement que la jambe était extrêmement courte 
par rapport càla cuisse, beaucoup plus courte que dans aucun groupe humain actuel. 
Les indices les plus bas des races dites brach jcnémiques (inférieurs à 83) : Esqui- 
maux, Européens, la plupart des Jaunes, ne tombent pas au-dessous de 80. Les 
squelettes de Spy et de LaFerrassie, chez lesquels cet indice peut être calculé, donnent 
des chiffres inférieurs de 2 à 6 unités aux précédents et la moyenne 76,6 est infé- 
rieure de 3,o à la moyenne la plus basse des Hommes actuels. On peut dire que 

(1) Voir, pour les premiers, les renseignements fournis par Duckvyortii (Morphology and Anthropo- 
logy, p. 329 et suiv.), et pour les seconds, les listes recueillies par le D r Rivet dans ses « Recherches 
anthropologiques sur la Basse-Californie » ( Journal de la Société des Américanistes de Paris, d 909, p. 10 
et suiv.). 


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120 


Marcellin BOULE. 


Y Homo Neanderthalenm avait les jambes plus courtes qu’aucun de ses congénères. 
Au point de vue de la comparaison avec les Singes, ce caractère n'a pas grande 
signification. Certains Anthropoïdes sont dolichocnémiques , avec un indice supérieur 
à 83 : les Orangs et les Gibbons. Les Chimpanzés sont déjà brachycnémiques (82) et 
les Gorilles ressemblent à cet égard aux races humaines aux jambes courtes. Leur 
indice moyen est le même que chez ces dernières, 80,6 (1). 

Le rapport huméro- fémoral nous conduit à peu près aux mêmes conclusions que 
le rapport des longueurs totales du membre supérieur et du membre inférieur. Nos 
Hommes fossiles occupent ici, dans l’échelle humaine, avec les Fuégiens, les Anda- 
mans, les Bas-Californiens, la position la plus éloignée des Singes. 

L'indice radio-tibial , d’environ 66, correspond presque exactement à la moyenne 
des moyennes humaines (64,70). 

Au total, l’aspect général des Hommes du type de xNéanderthal, tel que nous le 
révèlent les découvertes les plus importantes effectuées jusqu’à ce jour, peut être 
défini de la manière suivante : une tête énorme sur un tronc court et épais, avec des 
membres courts et trapus, très robustes. Les proportions des membres rentrent tout 
à fait dans les dispositions humaines actuelles. Les segments distaux de ces membres 
étaient courts par rapport aux segments proximaux. La jambe était, relativement 
à la cuisse, plus courte que chez aucune race actuelle. Il n’y a là, remarquons-le, rien, 
absolument rien de simien. Le seul trait de cet aspect général qu'on pourrait peut- 
être considérer comme pithécoïde serait le volume énorme de la tête par rapport à 
celui du corps. En tout cas, Y Homo Neanderthalenm avait, tant au point de vue 
absolu qu’au point de vue relatif, les plus grosses tètes connues dans le genre Homo. 


CEINTURE SCAPULAIRE 

Clavicule. — Je n’ai, de la ceinture scapulaire, qu’un morceau de clavicule gauche 
(PI. VII, tîg. 1, 1 a ), à peu près la moitié acromiale. Par comparaison, on se rend 
compte qu’à l’état complet, cet os devait être relativement très allongé. On peut 
noter, comme particularités morphologiques, la forte saillie de l’empreinte du liga- 
ment costo-claviculaire et la netteté de la gouttière sus-claviculaire. 

Les auteurs, qui ont écrit sur les ossements trouvés avec la calotte crânienne de 
Néanderthal, ont observé que la clavicule (incomplète) a un aspect grêle, 
contrastant avec la robusticité des autres os. Le moulage que j’en possède ressemble 
beaucoup à la partie correspondante de la clavicule de La Chapelle-aux-Sainls. 
Fraipont etLohest d’un côté, G. Kramberger, d’un autre côté, ont fait des obser- 
vations analogues au sujet des clavicules de Spy et de Krapina. Je peux ajouter que 

[\) Bei.lo y Rodriguez (S.), Le fémur et le tibia chez l’Ilomme et les Anthropoïdes ; in-8, Paris, 
Jacques, 1909, p. 16. 


104 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SALNTS. 


121 


les clavicules de La Ferrassie, entières et très bien conservées, sont remarquablement 
longues, grêles et arquées. 

D'après Broca et aussi d’après Pasteau (1), la longueur de la clavicule par rapport 
à la longueur de l’humérus est beaucoup plus grande chez les Nègres que chez les 
Européens, mais ce fait ressort assez mal des données recueillies et publiées par 
Kivet (2). 

Les clavicules de La Ferrassie accusent un indice claviculo-huméral dépassant 54. 
Ce chiffre est très supérieur à celui de la moyenne humaine ; il est tout à fait excep- 
tionnel; l’indice des Fuégiens s’en rapproche seul (52,1). Remarquons que les 
Australiens ont des clavicules courtes; ils occupent, à cet égard, l’autre extrémité de 
l’échelle humaine avec un indice claviculo-huméral de 41 ,9. Je ne crois pas d’ailleurs 
que le rapport claviculo-huméral soit une donnée bien intéressante, car les divers 
Singes anthropoïdes ont des clavicules fort différentes, non seulement comme forme, 
mais aussi comme dimensions relatives. Le Gibbon a des clavicules très longues, 
très grêles, fortement arquées, mais suivant une seule courbure. Celles des Gorilles 
sont relativement courtes, peu arquées et massives ; celles de l’Orang sont, au 
contraire, très longues, droites, aplaties. Chez le Chimpanzé, elles présentent une 
double courbure et se rapprochent ainsi beaucoup des clavicules humaines. Les 
clavicules de La Ferrassie ressemblent à des clavicules de Chimpanzé. 

Omoplate. — Je n’ai pas retrouvé le moindre morceau d’omoplate. L’extrême 
minceur de cet os rend sa conservation et surtout son extraction très difficiles. Et 
c’est regrettable, car l’étude comparative de cet os ne paraît pas être dépourvue 
d’intérêt, si j'en juge d’après les omoplates du squelette de La Ferrassie I que j’ai 
pu sauver et reconstituer en partie. 

Broca (3), partant du fait que, chez les Mammifères quadrupèdes, la largeur de 
l’omoplate (dimension prise suivant l’épine, du bord glénoïde au bord vertébral) est 
beaucoup plus grande que sa longueur (de l’angle supérieur à l’angle inférieur), 
alors que chez le Bipède par excellence, l’Homme, c’est exactement le contraire 
qu’on observe, a appelé indice scapulaire le rapport de largeur-longueur de l’omo- 
plate. Flower et Garson (4) ainsi que Livon (5) ont insisté sur la valeur de cet indice 
envisagé dans les diverses races humaines, tandis que Sir William Turner a 
exprimé un avis assez différent (6). 

(1) Pasteau (E.), Recherches sur les proportions de la clavicule dans les sexes et dans les races. 
Thèse de doctorat, Paris, 1879. Voir aussi Revue cl'Anthrop., t. IV, 1881, p. 150. 

(2) Rivet (P.), Recherches anthropologiques sur la Basse-Californie [Journal de la Société des Amériea- 
nistes de Paris, Nouvelle série, t. V, 1909, p. 20 du tiré à part). 

(3) Broca, Sur les indices de largeur de l'omoplate chez l’Homme, les Singes et dans la série des 
Mammifères [Bull, de la Soc. d’Anthr. de Paris, 3 e série, I, 1878). 

(4) Elower et Garson, The scapular index as a race character in man [The journal of analomy and 
physiology, t. XIV, 1880). 

(5) Livon, De l’omoplate et de ses indices de largeur dans les races humaines. Thèse, Paris, 1879. 

(6) Sir William Turner, Report on the human Crania and other bones of lhe skeleton collected 
during lhe voyage of Challenger. Part 11. The bones of skeleton, p. 86. 

— 105 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


14 


122 


Marcellin BOULE. 


D’autre part, divers anatomistes ont remarqué depuis longtemps (t) que l 'angle 
dit scapulo-.spinal , c’est-à-dire l’angle formé par la direction de l’épine et le bord 
vertébral de l’omoplate, a une valeur très différente chez l’Homme et chez les Singes. 
Sir William Turner (2) a donné des mesures montrant que cet angle, beaucoup 
plus petit chez les Singes anthropoïdes que chez l’Homme, est un peu moins grand 
chez les Australiens que chez les Européens. P. et F. Sarasin (3) ont fait une 
remarque analogue à propos de l’omoplate des Yeddahs. 

Les omoplates des squelettes de La Ferrassie ne sont pas assez complètes pour 
qu’on puisse déterminer exactement leur indice de largeur et leur angle scapulo- 



FRANÇAIS 


TATOU 


LA FERRASSIE 


NEANDERTHAL 


Fig. 68. — Omoplates droites d’un Tatou (aux 2/3 de la grand, nat.), de l’Homme de La Ferrassie I, de l’Homme 
de NéanderlLal et d’un Français (1/3 de la grand, nat.) 

spinal. Je crois pourtant que, par ces caractères, elles ne s’écartent pas des limites 
de variations des omoplates d’Hommes actuels. Mais elles présentent quelques parti- 
cularités. La plus intéressante a trait à une conformation toute spéciale du bord 
antérieur ou axillaire et de la région avoisinante. 

Le bord axillaire, chez l’Homme actuel, est toujours un vrai bord, plus ou moins 
épaissi, et qui sépare la face interne de l’omoplate de sa face externe, c’est-à-dire les 
surfaces d’insertion du muscle sous-scapulaire d’une part, des muscles petit rond et 
grand rond d’autre part. Les limites des surfaces d’insertion de ces derniers muscles 

(1) Voir Sciilck (Ad. -G.), Das Schulterblatt des Menschen und der Anthropoiden [Mitteil. der Anthrop 

Gesells. in Wien, XL Bd, p. 233). 

(2) Loc. cit., p. 87. 

(3) Sarasin (P. et F.), Ergebnisse naturwiss. Forschungen auf Ceylon, III Bd. p. 27). 

— 106 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


123 


et de la grande surface du sous-épineux sont souvent peu visibles ou marquées par 
des saillies à peine indiquées. A cet égard, les omoplates des Singes anthropoïdes, 
même celles du Gibbon, ressemblent beaucoup à celles des Hommes actuels (1). 

Les omoplates de l’Homme de La Ferrassie I sont très différentes (fig. G8). Ici, la 
surface triangulaire et rugueuse d’insertion du triceps se continue par un bord mince, 
tranchant, qui se poursuit en s’épaississant un peu jusqu’à l’angle inférieur de 
l’omoplate et qui, par suite, représente le bord axillaire des omoplates humaines 
normales. Mais, de plus, immédiatement en arrière du triangle bicipital et du bord '' L 
externe de la cavité glénoïde, part une seconde arête, arrondie, se dirigeant aussi 
vers l’angle inférieur de l’omoplate et formant comme une seconde épine qui divise la 
fosse sous-épineuse en deux parties : une partie inférieure, très creusée dans sa 
moitié antérieure en une véritable gouttière et correspondant probablement à la 
surface d’insertion du muscle petit rond ; une partie supérieure, beaucoup plus 
vaste et correspondant à la surface d’insertion du muscle sous-épineux. Cette dispo- 
sition donne à nos omoplates fossiles un aspect tout particulier. Il semble que 
Le Double ait observé quelque chose d’analogue ou de semblable sur l’omoplate droite 
d’un Homme actuel ; il ne l’a pas figuré (2) . Mais tandis qu’il ne s’agit, dans ce dernier 
cas, que d’une anomalie qui, d’après Le Double, n’aurait pas été signalée avant lui, 
il s’agit, dans le cas qui nous occupe, d’une disposition morphologique qui se 
retrouve dans plusieurs, sinon dans toutes les omoplates connues de Y Homo Nean- 
derthalensis et qu’on peut considérer par suite comme normale. 

Les deux os du squelette de La Ferrassie I sont semblables. Un morceau de sca- 
pulum du squelette de La Ferrassie II, bien que très détérioré, laisse voir les mêmes 
caractères. Ceux-ci se retrouvent, à un degré un peu moins accusé, sur l’omoplate 
de Néanderthal et il semble bien, à en juger par la description et les figures qu’en 
donne G. Kramberger (3), que les omoplates des individus adultes de Krapina 
ressemblent beaucoup à celles de Néanderthal. D’ailleurs, toutes ces omoplates 
d’IIommes fossiles ont en commun d’autres particularités morphologiques : direc- 
tion très oblique du plan de la cavité glénoïde par rapport au bord axillaire, 
hauteur considérable et forte inclinaison de l’épine vers le bord supérieur de l’os, 
étroitesse de l'acromion, large échancrure coracoïdienne, etc. 

La présence d’une crête sous-épineuse s’explique mal par la seule anatomie com- 
parée. Nous avons dit que l’omoplate des Singes anthropoïdes a son bord axillaire 
conformé comme chez les Hommes actuels. Dans les Chéiroptères et dans certains 
Singes cynomorphes, nous trouvons une disposition qui rappelle un peu celle de nos 
Hommes fossiles. Ici il y a également deux crêtes, mais elles courent parallèlement 

(1) Voir pour la morphologie comparée des omoplates des Singes et de l'Homme : .1. Raivke, Zur An- 
thropologie des Schulterblattes [Korrcspondenz-Blatt der deuts. Gesclls. f. Anthrop., XXXV, 1904, 

p. 139). 

(2) Le Double (D.), Soudure des apophyses clinoïdes du sphénoïde et crête sous-épineuse du scapulum 
dans l'espèce humaine ( Bull.de la Soc. d'Antlir. de Paris, 4 e série, t. Vil, 1896, p. 639). 

(3) Loc. cit., p. 215 et pi. Vlll. 


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124 


Marcellin BOULE. 


l'une à l’autre, constituant deux bords axillaires au lieu d’un ; le bord externe corres- 
pond àla crête supplémentaire des omoplates de La Ferrassie etle bord interne corres- 
pond au bord axillaire des omoplates humaines des Hommes actuels. 

En réalité, pour retrouver une morphologie identique à celle que je signale ici, il 
faut s’adresser à un groupe de Mammifères très éloignés des Primates, les Fourmi- 
liers et les Tatous (fig. 68). Il s’agit donc d'un caractère nullement génétique, mais 
probablement d’une disposition produite sous l'influence de conditions physiolo- 
giques d’activité musculaire analogues. Comme l’a fait remarquer Sir W. Turner (1), 
l’omoplate est un os noyé dans les chairs et relativement très indépendant des os voi- 
sins; les détails de sa morphologie doivent dépendre surtout, sinon exclusivement, 
des actions musculaires (pii s’exercent sur lui et plus spécialement des muscles abduc- 
teurs, élévateurs ou rotateurs de l’humérus. Et chez nos Hommes fossiles, ces 
muscles paraissent avoir été très développés. Il n’en est pas moins vrai que la 
présence d’une telle conformation, sur toutes les omoplates d 'Homo Neander- 
t/ialensis que j’aie pu étudier, donne à ce caractère une certaine valeur ou, si l’on 
préfère, une certaine utilité pour la diagnose de ce type humain fossile. 

MEMBRE SUPÉRIEUR 

Humérus. — Les deux humérus sont peu endommagés, surtout l’humérus droit, 
auquel il ne manque qu’une faible partie de la tète supérieure (fig. 69, L.C.d. et 
PL VIII, fig. 2, 2 «, 26, 2c). L’humérus gauche a sa tète supérieure plus mutilée 
(fig. 69, L.C.g.). 

L’humérus droit est notablement plus fort que le gauche. Pareille différence 
existe, à peu près dans les mêmes proportions, entre les deux humérus du 
squelette de Néandertlial et, à un degré moindre, entre les deux mêmes os 
du squelette de La Ferrassie I. 

Cette inégalité est un caractère humain. Follet (2) a montré en effet que, chez 
l’Homme, le côté droit du squelette est généralement plus développé que le côté 
gauche, tandis que le contraire s’observe chez les Singes anthropoïdes. Cela paraît 
bien ressortir des mesures prises par Follet sur les humérus de 100 hommes et de 
42 Anthropoïdes. D’après lui, le Mammifère est ambidextre, le Singe anthropoïde 
ambidextre ou gaucher, et l'Homme essentiellement droitier. Pourtant Mollison (3) 
a été conduit à des conclusions un peu différentes. Le Gibbon et l’Orang seraient 
droitiers, comme l’Homme ; le Chimpanzé et le Gorille seraient gauchers; les Singes 
inférieurs seraient indifférents; ceci d’après les os du bras. Au membre inférieur, 
les cas d’égalité seraient beaucoup plus fréquents; quand il y a inégalité, elle 

(1) Loc. cit., p. 88. 

(2) Voy. V Anthropologie, t. 1, 1890, p. 324. 

(3) Mollison, Rechts und links in der Primatenreihe (K)rrespondcnz-Blat t der deutschen Gcsells. fiir 
Anthrop., XXXIX, 1908, p. 112'. 


— 108 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


125 


n’obéit à aucune règle et la différence n’est jamais aussi grande qu’au membre- 

supérieur. 

Quoi qu’il en soit, la différence de robustesse des humérus correspond, chez 
l'Homme de La Chapelle-aux-Saints, nous le verrons plus tard, à une dissymétrie 
assez nette de l’encéphale, l’hémisphère cérébral gauche étant un peu plus volumi- 
neux que le droit. Il en était de même chez les Hommes de Néanderthal, de Gibraltar 
et de La Quina, dont nous possédons également les moulages intracrâniens. 

Comme ceux de Néanderthal et de Spy, les humérus de La Chapelle sont rela- 
tivement courts et trapus ; leurs extrémités sont très volumineuses ; toutes les in- 
sertions musculaires sont fortement marquées. L'humérus droit a 0 m , 31 3 de lon- 
gueur totale et (P, 072 de circonférence minimum. Son indice de robusticité atteint 
ainsi 23, chiffre supérieur à ceux que fournissent les humérus d’Hommes 
actuels les plus robustes, si l’on en juge par un tableau de M. Rivet (1), et qui 
n’est égalé ou dépassé que par les indices des humérus de Chimpanzés ou de 
Gorilles (2). 

L’humérus droit permet d’évaluer X angle de torsion, c’est-à-dire « l’angle formé 
par la projection et l’intersection dedeux plans, dont le premier passe parles axes 
de la tète et du corps de l’humérus et le second par le corps huméral et la ligne 
bicondylienne, allant de l’épicondyle à l’épitrochlée » (3). 

Quelles que soient l’origine, les conditions mécaniques ou l’interprétation philo- 
sophique de ce phénomène dit delà « torsion de l’humérus », le fait qu’il se présente 
à des degrés différents et bien ordonnés chez les Hommes, les Singes et les autres 
Mammifères, porte à le considérer comme un bon caractère zoologique. D'après 
M. Rivet, l’angle de torsion de l’humérus droit de La Chapelle-aux-Saints mesure 
148°. Cette valeur est un peu supérieure à celles que présentent les humérus mas- 
culins dans certaines races humaines actuelles dites inférieures : Australiens (134°), 
Polynésiens, Nègres (142°), et notablement inférieure à la moyenne offerte par les 
Européens (162°). Mais il ne faut pas oublier que l’angle de torsion subit des va- 
riations très considérables dans une même race (4). Parce caractère, l’humérus 
droit de notre Homme fossile est nettement humain car, chez les Anthropoïdes, 
l’angle de torsion est en moyenne de 123° et ne dépasse pas 141’. 

Abstraction faite des saillies ou rugosités des insertions musculaires, le corps de 
l'humérus a une forme remarquablement droite et cylindrique, aussi bien dans sa 
moitié inférieure que dans sa moitié supérieure, comme on peut en juger par les pho- 
tographies de la planche VIL A cet égard, cet os fossile diffère sensiblement de la 

(1) Recherches anthropologiques sur la Basse-Californie ( Journal de la Soc. des Américanistes de Paris, 

1909, p. 22). 

(2) Sur de3 humérus d’ Anthropoïdes que j’ai sous la main, je relève les indices de robusticité 
suivants : Orang, 21,3; Chimpanzé, 22,0; Gqrille, 21,3; autre Chimpanzé, 26,0. 

(3) Julien (A,), De l’homotypie des membres thoraciques et abdominaux ( Revue d'Anthrop., 2 e série, 

t. II, 1879, p. 20). 

(4) Bkoca (P.), La torsion de l’humérus et le tropomètre ( Revue d'Anthrop., 2 e série, t. IV, 1881, tableau 
p. 583). 


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Marcellin BOULE. 


plupart des humérus d’Hommes actuels, qui sont plutôt prismatiques, et ressemble 
aux humérus des grands Singes anthropoïdes, chez lesquels la face antérieure 
est très arrondie et la diaphyse plus aplatie (1). Le corps de l’humérus de 
Néanderthal reproduit exactement cette disposition qui se retrouve, un peu atté- 
nuée, sur les humérus de La Ferrassie. 

Sur le corps de l'humérus droit, le V deltoïdien est vigoureusement dessiné par des 
empreintes saillantes. La dépression sous-deltoïdienne, ou gouttière de torsion, est 
à peine marquée. La coulisse bicipitale est limitée par des crêtes ou plutôt par des 
bords de surfaces rugueuses et très étendues, correspondant aux insertions des 
muscles grand pectoral, grand dorsal et grand rond. Cette coulisse a un trajet 
presque rectiligne, tandis que, sur l’humérus de Néanderthal, ce même trajet est 
nettement sinueux. Ivlaatsch (2) a rapproché à cet égard l'humérus de Néan- 
derthal de celui du Gorille et il a tiré de ce rapprochement un argument en 
faveur de l'existence d’un groupe phylogénétique Gorille-Néanderthal opposé, 
par ce caractère et par quelques autres (pie nous verrons plus tard, à un 
groupe Orang-Aurignac, chez lequel le trajet de la coulisse bicipitale, au lieu d’être 
sinueux comme dans le premier, est tout à fait rectiligne. Cette distinction ne 
saurait avoir une grande valeur puisque, d’une part, la forme du sidcus intertu- 
bercularis est fort différente sur les deux humérus fossiles de La Chapelle et de Néan- 
derthal, lesquels appartiennent à des squelettes incontestablement du même type, et 
que, d’autre part, de grandes variations s’observent dans une collection d’humérus 
actuels relevant d’un même groupe ethnique. L’apparence de torsion de la gout- 
tière bicipitale paraît résulter surtout du développement plus considérable en sur- 
face des rugosités donnant insertion au tendon du grand pectoral, développement 
qui amène la lèvre externe de la coulisse à faire une saillie en dedans. 

La tète supérieure est dépourvue de ses tubérosités. La région articulaire n’est 
pas tout à fait intacte, de sorte que je ne peux mesurer exactement et comparer 
ses diamètres antéro-postérieur et transversal, mais il semble bien que ces dia- 
mètres aient été subégaux comme sur l’humérus de Néanderthal, lequel se rappro- 
cherait ainsi, d’après Ivlaatsch (3), de l’humérus du Gorille. Chez celui-ci, en effet, le 
diamètre antéro-postérieur serait plus grand que le diamètre transversal, tandis que 
chez l'Homme actuel et l’Orang-Outang, on observerait le contraire : le diamètre 
transversal serait plus grand que le diamètre antéro-postérieur. Des quelques mesures 
que j’ai pu prendre sur des humérus humains et sur des humérus de divers Singes 
anthropoïdes, il résulte que ce caractère est soumis à des variations d’assez grande 

(I ) M. Rivet (loc. cit., p. 2b) apprécie en partie ce caractère an moyen (le son indice diapliysaire. .le 
crois, avec lui, qu'il pourrait être intéressant d’en étudier les variations dans les différentes races 
humaines. 

(2) Ki.AATsr.ii 11. , Die Aurignac-Rasse und ihre Stellung in Stammbaum (1er Menschheit (Z eitschr. fin' 
Ethnologie, 1910, p. 5.30). — Menschenrassen und Menschenaffen ( Korrespondenz-Blatt der dents. Gesellsc. 
ftir Anthrop., XLi Jahrg., 1910, p. 91). 

(3) Loc. cit. 




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L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


127 


amplitude. En tout cas, il ne saurait avoir l’importance onia signification phylogé- 
nétique que lui a attribuée Klaatsch. M. Rivet (1) est porté à croire qu’il est en rela- 
tion avec le degré de robusticité de l’os. 

L’extrémité inférieure est très volumineuse ; elle est très peu incurvée en avant, 
contrairement à ce qui s’observe chez les Singes anthropoïdes. La trochlée est peu 
oblique ; sa lèvre interne est relativement peu saillante ; sa lèvre externe est si 
effacée que la zone conoïde est à peine distincte. La surface condylienne est très 
développée mais très peu convexe, ce qui ne devait pas favoriser les mouvements 
de pronation et de supination. Il n’y a pas de perforation olécranienne. 

La tubérosité externe, ou épicondyle, est bien développée ; elle se continue, sur le 
corps dé l’os, en forme de lame saillante, comme chez les Gorilles et les Chimpanzés. 
Cette disposition dénote une grande puissance des muscles extenseurs de la main et 
des muscles fléchisseurs de l’avant-bras sur le bras. 

L’épitrochlée est d’un volume encore plus extraordinaire ; elle fait une saillie 
énorme, très épaissie d’avant en arrière, pour fournir de vigoureuses insertions aux 
muscles pronateurs et aux muscles fléchisseurs de la main et des doigts. M. Klaatsch 
a voulu voir, dans cette robustesse de l’épitrochlée, un nouveau caractère rapprochant 
l’Homme de Néanderthal du Gorille ; je crois qu’elle dénote simplement un fort déve- 
loppement des muscles de l’avant-bras. 

11 serait intéressant d’étudier encore notre humérus au point de vue de l’obliquité 
de l’avant-bras sur le bras en extension. On détermine généralement cette obliquité 
en mesurant l’angle que fait l’axe de la trochlée humérale avec l’axe du corps de l’os. 
Les auteurs qui s’en sont occupés (2) n’ont malheureusement pas étudié ce caractère 
dans les diverses races humaines et chez les grands Singes, de sorte que nous manquons 
de points de comparaison. Ils ne s’accordent même pas entre eux sur la valeur des 
cet angle dans la race blanche, ce qui tient probablement aux différences dans les 
techniques employées. 

D’après Bertaux (3), l'angle de l’axe de l’humérus avec l’axe de la trochlée est de 78° 
enmoyenne (78° chez les femmes et 79°chez les hommes); cequi donne, pour l’angle 
du bras, 168° en moyenne (108° chez les femmes et 169° chez les hommes). Autant 
que j’en puisse juger par quelques comparaisons et quelques mesures, l’angle de l’axe 
du corps de l’os et de l’axe de l’articulation du coude est plus grand sur les humérus 
fossiles de La Chapelle et deLaFerrassie que sur quelques humérus d’Hommes actuels 
pris au hasard. Il dépasse ceux offerts par des humérus de Chimpanzé et de Gorille. 
J’ai trouvé, pour l’angle du bras : 160° et 168° chez des Hommes actuels ; 170° chez 
un Gorille ; 1 79° chez un Chimpanzé ; 1 70°, 3 chez l’Homme de La Chapelle ; 177° chez 
les Hommes de La Ferrassie I et IL Ces chiffres n’ont à mes yeux et ne sauraient 

(1) Loc. cit., p. 25. 

(2) Voy. notamment : Bertaux (D r A.), L’humérus et le fémur considérés dans les espèces, dans les 
races humaines, selon le sexe et selon Page. Paris, Alcan, 189t. 

(3) Loc. cit., p. 26. 


111 — 


128 


Marcellin BOULE. 


avoir qu’une valeur provisoire. Je ne les transcris ici que pour signaler tout 
l’intérêt d’une question qui devra être reprise avec des documents plus nombreux 
et plus complets. Mais ils s’accordent bien avec la faible obliquité de la trochlée 
humérale que j’ai signalée plus haut. Je reviendrai sur cette question à propos du 
cubitus. 

L’humérus gauche de La Chapelle (fîg. 69, L.C.g.), ne diffère du droit que par 



Fig. G9. — Divers humérus fossiles vus de face : N, de Néanderthal; L.C.d., droit de La Chapclle-aux-Saints ; 
L.C.g., gauche de La Chapelle; L.F.Id., droit de La Fcrrassie I; L.F.Ig., gauche du même; L.F.II, droit de La 
Ferrassic II (1/3 de la grandeur naturelle). 


des proportions un peu plus grêles ; la circonférence minimum de la diaphyse n’est 
que de 0 m ,065 au lieu de (T, 072. Les impressions musculaires sont tout aussi 
prononcées. La gouttière de torsion est bien plus marquée. 

Les humérus du squelette de Néanderthal (fig. 69, N.) ressemblent extraordinai- 
rement aux humérus du squelette de La Chapelle-aux-Saints. Mêmes dimensions, 
même robusticité (le gauche étant plus grêle que le droit et dans les mêmes pro- 
portions), même développement des tètes articulaires et des insertions musculaires, 
même faible obliquité de la trochlée, même faible convexité des condyles, même 

— 112 - 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


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saillie de l’épicondyle et même robustesse de l'épitrochlée. L’angle de torsion serait 
ici de 140° d’après Lambert, ou de 145° d’après Ivlaatsch (t). 

A en juger par la description de Fraipont et Lobest, les humérus de Spy n’offrent 
aucune particularité remarquable, sauf que l’épicondyle et l’épitrochlée sont aussi très 
développés et qu’il y a un commencement de perforation olécranienne. Ce dernier 
caractère a joué un grand rôle dans les spéculations anthropologiques. 11 ne parait 
pourtant pas avoir une grande signification morphologique. Matthews (2) l’a considéré 
comme un phénomène purement mécanique qui s’observe surtout, d’après Manou- 
vrier (3), sur les os grêles, où la substance osseuse est moins abondante ; aussi est-il 
plus fréquent, dans une même race, à gauche qu’à droite et chez les femmes que chez 
les Hommes. 

Les humérus des squelettes de LaFerrassie (fig. 69, L. F.) sont plus grêles que ceux 
de Néanderthal et de La Chapelle. Leur corps est moins cylindrique. Ils présentent, 
surtout l’humérus du squelette II, une forte courbure dans le sens latéral et à 
concavité interne. Mais ils ont la même robustesse des extrémités, le même déve- 
loppement des épicondyles et des épitrochlées ; ils offrent tous de larges perforations 
olécraniennes. 

J’ai réuni, sur la figure 69, les vues de face, dessinées au diagraphe, de quelques 
humérus d’Hommes fossiles du type de Néanderthal pour donner une idée de leurs 
variations dans l’état actuel de nos connaissances. 

En résumé, toute cette morphologie de l’humérus de Y Homo Neanderthalemis est 
vraiment très humaine. Les ressemblances qu’on peut observer avec les humérus 
des grands Singes n’ont trait qu’à des caractères de convergence physiologique, 
en rapport avec la robusticité du squelette et le développement de l’appareil muscu- 
laire, sauf peut-être la moins grande obliquité de l’avant-bras sur le bras. Cette 
conclusion ne saurait étonner si l’on considère que le membre antérieur fournit une 
des principales caractéristiques du genre Homo et que cette caractéristique a dù être 
acquise de bonne heure au cours de l’évolution de nos ancêtres. 

Os de l’avant-bras. — J’ai des morceaux importants du squelette des avant-bras, 
mais aucun os n’est complet. Il est facile pourtant de se rendre compte, à première 
vue, que les radius et les cubitus étaient courts et massifs. Nous avons déjà noté la 
brièveté des os de l’avant-bras par rapport à l’os du bras dans le type humain de 
Néanderthal. D’une manière générale, ils sont encore remarquables par la grosseur 
de leurs extrémités, la vigueur de leurs impressions musculaires et la forte courbure 
de leurs diaphyses. 

Le radius droit est plus robuste que le radius gauche, mais la différence est moins 

(1) In Lehmann-Nitsciie, Nouvelles recherches sur la formation pampéenne et l'Homme fossile de la 
Hépublique argentine ( Bcvista del Museo de La Plata, t. XIV, p. 273). 

(2) In Rivet, loc. cit., p. 28. 

(3) Voy. notamment : Manouvrier (L.) et Anthony (R.), Étude des ossements humains de la sépulture 
néolithique de Montigny-Esbly (Bull, et Mém. de la Soc. d’anthrop. de Paris, 5 e série, t. Vlll, 1907, p. 546). 

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Annales de Paléontologie, t. VIT, 1912. 


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Marcellin BOULE. 


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grande qu'entre les deux humérus. Le cubitus droit n’est que légèrement plus fort 
que le cubitus gauche ; l’inégalité est ici beaucoup moins sensible. 

Dans un excellent mémoire, paru il y a quelques années, Eugène Fischer (1) a 
montré que les variations morphologiques du radius et du cubitus humains sont 
beaucoup plus importantes qu’on ne le croyait. On va voir que ces mêmes os 
présentent, chez Y Homo Neanderthalensis , d’intéressantes particularités. 

Radius. — Le radius droit de l’IIomme de La Chapelle-aux-Saints (fig. 70, L.C. 
et PL VIII, fig. 1, 1 a, 1 b, le, I cl, \e) a ses deux extrémités et une grande partie du 
corps de l’os bien conservées ; il ne lui manque qu'une portion (environ 60 milli- 
mètres) de la partie médiane de la diaphyse. Le radius gauche n’a plus sa tète 
s u péri eu re. 

Ces os étant incomplets, il est impossible de les mesurer exactement. Mais, en 
les comparant avec le radius de Néanderthal, on reconnaît qu’ils ont dû avoir à peu 
près la même longueur totale, environ 0 m ,235 (2). Leur épaisseur est relativement 
considérable. Comme la diaphyse du radius droit de La Chapelle présente sensi- 
blement les mêmes dimensions que celle du radius droit de Néanderthal, les deux 
os peuvent être considérés comme ayant à peu près la même robusticité. Or 
E. Fischer (3) a montré, au moyen de son indice d’épaisseur-longueur, que les radius 
de Néanderthal et de Spy sont particulièrement robustes. Ils ont un indice de 
20 environ, supérieur aux indices des Singes anthropoïdes (de 8 à 13) et de presque 
tous les Hommes actuels (de 13 à 20). Seuls, dans le tableau de l’anatomiste allemand, 
les Japonais ont un indice moyen de même valeur (20,2). 

La forme générale des radius de notre Homme fossile est aussi fort ditférente de 
celle des radius des Hommes actuels. La courbure à concavité interne du corps de 
l'os de ces derniers est à peu près nulle (fig. 70, FR.), tandis que les radius fossiles 
présentent une courbure aussi prononcée que celle des radius des Singes anthropoïdes 
(PL VIII, fig. 1, 1 «), et ce caractère pithécoïde se retrouve sur tous les radius des 
Hommes fossiles du même groupe : Néanderthal, Spy, Krapina, La Chapelle, 
La Ferrassie (fig. 70). E. Fischer (4) a donné un tableau des indices de courbure du 
radius chez diverses races humaines, chez les Hommes de Néanderthal et de Spy et 
chez les Singes. On y voit que l’indice des radius fossiles (3,2 à G, 3) est très 
supérieur aux moyennes humaines actuelles (2,3 à 3,2) et même aux maximums 
individuels (4,8) ; qu’il est au moins égal aux indices simiens les plus élevés, ceux 
des Gorilles (3,7) et des Orangs (3,1 ). 

1) Fischer (Eugen), Die Variationen an Radius und Ulna des Menschen (Z eilschr. für Morphologie und 
Anthropologie, Bd IX, 1906, p. 147-247). 

(2) Sur les reproductions photographiques du radius droit (planche VIII), la partie manquante de la 
diaphyse, restaurée avec du plâtre, n’est pas assez longue, de sorte que la longueur totale du radius 
ainsi reconstitué est un peu trop faible. 

(3) Loc. cit., p. 163. 

(4) Luc. cit., p. 170. 


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L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAIJNTS. 


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Les dessins de la figure 70 montrent clairement, et sans qu’il soit besoin de la pré- 
ciser par des chiffres, cette intéressante conformation. Chez tous les hommes fossiles 
du type de Néanderthal, comme chez les Singes anthropomorphes, les espaces inter- 
osseux pour les muscles de l’avant-bras étaient très considérables. 

A cause de cette courbure de la diaphyse, l’angle que fait l’axe de celle-ci avec 
l’axe du col est très accusé. 

La diaphyse du radius droit de La Chapelle a 0 m ,0 1 6 de diamètre maximum 



G. 


C. 


N 


LC 


L.FI 


L.F.I1 


FR 


Fig. 70. — Radius droits vus par leur face antérieure : G, de Gorille; C, de Chimpanzé : N, de Néanderlhaî; 
L.C., de La Chapelle ; L.F.I, de La Ferrassie 1 ; L.F.If, de La Ferrassie II ; FR., d'un Français, t.bi, tubérosité 
bicipitale (1/3 de la grandeur naturelle). 


et 0 m ,012 de diamètre antéro-postérieur (mesures prises au-dessous de l’insertion 
du rond pronateur), ce qui donne un indice diapliysaire de 75. Le même indice, pour 
le radius gauche, est de 78,5. L’échelle des variations de cet indice est considérable, 
à en juger par le tableau qu’en donne E. Fischer, soit chez les Hommes actuels (61 ,5 
à 90,9), soit chez les Singes anthropoïdes (61,1 à 100). 11 n’a donc pas une grande 
importance. 

Comparativement aux diaphyses, les extrémités sont volumineuses. La tète supé- 
rieure offre un diamètre relativement considérable (0 m ,024 au radius droit), que 
paraît encore exagérer l’étroitesse du col. La cupule radiale (PL VIII, fig. 1 d) est 
vaste mais peu profonde. 


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Marcellin BOULE. 


La tubérosité bicipitale (fig. 70, et PI. VIII, fig. 1 , i . bi.) est très saillante. La dis- 
lance qui la sépare de la tète articulaire, c’est-à-dire la longueur du col, est plus 
grande par rapport à la longueur totale de l'os, qu’aux radius d Hommes 
actuels auxquels je compare le radius fossile. E. Fischer a fait une remarque ana- 
logue au sujet du radius de Néanderthal, mais sans y attacher une grande importance, 
probablement parce qu’il croyait avoir affaire à un cas isolé. Comme cette grande 
longueur relative du col s’observe aussi sur les radius de La Chapelle et de 
LaFerrassie et qu’elle se retrouve sur les radius de Chimpanzés et de Gorilles, il s’agit 
peut-être d’un caractère digne d’être noté. 

La tubérosité bicipitale se présente, sur nos radius fossiles, dans une position 
différente de celle qu’elle occupe sur les radius d’Hommes actuels, ainsi que cela a 
été observé pour la première fois, je crois, sur le radius de Néanderthal par E. Fis- 
cher. Cet anatomiste a montré que l’angle formé par le plan de la surface de base 
delà tubérosité et le plan médio-transversal de l'articulation radio-métacarpienne 
(ou plan de la paume de la main, « volarebene », varie beaucoup de grandeur dans 
les diverses races humaines, mais que les valeurs moyennes les plus élevées sont 
encore très inférieures aux moyennes chez les Singes anthropoïdes et aux valeurs 
fournies par les radius de Néanderthal et de Spy. En d’autres termes, peut-être plus 
clairs, tandis que, sur les radius des Singes anthropoïdes, ainsi que sur les radius de 
Néanderthal et de Spy, la tubérosité bicipitale se trouve sur la face interne de la 
partie supérieure de l’os, et sur le prolongement du bord ou crête interne, 
chez les Hommes actuels, à des degrés divers, la tubérosité est comme déjetée vers 
la face antérieure de l’os et ne se trouve plus sur le prolongement exact de la crête 
interne (fig. 70, FR., t.bi.). 

D’après le tableau publié par E. Fischer (1), la valeur moyenne de l’angle défini 
ci-dessus varie, dans les différentes races actuelles, de 29° à 07° et, dans les divers 
Si nges anthropoïdes, de 84° à 93°. Sur les radius de Néanderthal et de Spy, cet angle 
est respectivement de 88° et 81°, ce dernier chiffre n’étant qu’approximatif, à cause 
du mauvais état de la tète articulaire du radius de Spy. 

E. Fischer a fait observer avec raison qu’il serait imprudent de baser des 
spéculations sur le cas isolé de Néanderthal. Nous pouvons aujourd’hui être 
moins réservés, car tous les radius d’Hommes fossiles du type de Néanderthal 
actuellement connus présentent le même caractère. Il suffît de les aligner 
et de les maintenir en position sur une table en les faisant reposer sur le 
bord externe, pour voir que les deux os de La Chapelle (Voy. PL Mil, fig. I b) et 
les trois os de La Fcrrassie ont leur tubérosité bicipitale exactement disposée 
comme sur les radius des grands Singes et sur le radius de Néanderthal (fig. 70). 
Sur tous les éléments de ce premier bloc, l’angle fait par le plan de base de la tubé- 
rosité avec le plan de la main est voisin de 90°, tandis que sur le bloc des radius 

(I ) Loc. cit., p. 182 . 

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L’HOMME FOSSILE DE LA ClIAPELLE-AUX-SAINTS. 


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actuels, cet angle oscille autour de 45° à 60° et se tient toujours très éloigné de l’angle 
droit. Ce caractère permet donc un nouveau rapprochement entre nos Hommes fossiles 
et les Singes anthropoïdes. On ne peut pourtant pas le qualifier de pithécoïde, car il ne 
se retrouve pas chez les Singes inférieurs, semblables à cet égard aux Hommes actuels. 
Quant à son explication physiologique, liée évidemment au fonctionnement du 
biceps et aux mouvements de supination, je dois laisser aux spécialistes le soin de 
la trouver. Ce qu’il nous est permis d’aftirmer, c’est que, par la morphologie de leur 
tète supérieure comme par la morphologie de leur diaphyse, les radius de Y Homo 
Neanderthalen&is ressemblent plus aux radius des grands Singes anthropoïdes qu’aux 
radius des Hommes actuels. 

L’extrémité inférieure est très volumineuse. Sa grande épaisseur, dans le sens 
antéro-postérieur, fait qu’elle est beaucoup plus déjetéeen avant (PL VIII, tig. 1) que 
chez les Hommes actuels et à peu près de la même manière que chez les Singes 
anthropomorphes. La face antérieure de cette extrémité est donc très fortement 
excavée. A la face postérieure, la gouttière pour l’extenseur commun des doigts est 
très large et mal séparée de la gouttière voisine pour le long extenseur du pouce. Sur 
la face externe, les deux gouttières radiales sont également mal délimitées; l’apo- 
physe styloïde est épaisse, mais pas très proéminente; les gouttières pour le long- 
abducteur et le court extenseur du pouce ne sont représentées que par une seule 
rainure. A la face interne, la cavité sigmoïde (. c.s .), ou échancrure cubitale, est plus 
large, plus haute et moins concave que surles radius actuels qui me servent de pièces 
de comparaison. Les facettes d’articulation carpienne, qui sont très variables dans 
les races actuelles, ne me paraissent offrir aucune particularité digne d'être notée. 
Cette partie du radius de l'Homme de La Chapelle a des caractères tout à fait humains 
et diffère considérablement de ce qu'on voit chez les Singes. 

La description qui précède et les figures qui l’accompagnent montrent que la mor- 
phologie de tous les radius actuellement connus de Y Homo Neanderthalens'is est très 
uniforme. Le radius gauche de l’Homme de La Chapelle ne diffère du radius droit 
que parce qu’il est un peu plus grêle. Nous avons vu que le radius de Néanderthal 
(tig. 70, N), bien étudié par E. Fischer, est tout à fait semblable à ceux de La Cha- 
pelle. Fraipont et Lohest ont insisté sur la grande courbure des radius de Spy. 
Gorjanovic-Kramberger (I) a montré que l’extrémité supérieure bien conservée d’un 
radius de Krapina présente les mêmes proportions relatives des diamètres de la tête 
et du col que le radius de Néanderthal. Toutefois il ne semble pas que la courbure 
de la diaphyse soit aussi prononcée. Les trois radius des squelettes de La Ferrassie 
(lig. 70, L.F.) présentent au contraire une courbure plus grande que les mêmes os 
des squelettes de Néanderthal et de La Chapelle auxquels ils ressemblent par tous les 
autres détails de leur morphologie. 

En résumé, YHomo Neanderthalensis diffère beaucoup plus des Hommes 

(I) Der diluviale Mensch in Krapina, p. 226, pi. IX, fig. 4. 

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Marcellin BOULE. 


actuels par son radius que par son humérus. 11 y a, dans cet os de son avant-bras, 
tout un groupe de traits morphologiques qu’on ne rencontre pas, ou tout au moins 
qu’on ne constate pas au même degré dans le radius des Hommes actuels et qui 
paraissent pour ainsi dire calqués sur les radius des grands Singes anthiopoïdes. 
Mais la surface d’articulation carpienne est déjà tout à fait humaine, ce qui est d’une 
très grande importance. 

Cubitus. — Les deux cubitus, brisés vers le quart de leur longueur à partir du bas, 
ont perdu leurs extrémités inférieures. Le droit est mieux conservé que le gauche 
(PI. VII, fig. 3, 3 «, 36, 3c) ; sa tête supérieure est presque intacte. Le gauche a perdu 
une partie de la grande cavité sigmoïde et toute la petite cavité du même 
nom. 

On peut évaluer de 0“\25o à O 01 , 260 la longueur totale du cubitus droit (1). Comme 
je n’ai pas l’extrémité inférieure, je ne puis calculer l’indice de robusticité tel qu’on 
le prend généralement, mais il est facile de se rendre compte, par quelques compa- 
raisons, que l’os fossile est épais et massif dans toutes ses parties. 

A l’opposé des cubitus de Néanderthal, de La Naulette, de Spy, de Krapina, de 
LaFerrassie, qui sont tous plus ou moins arqués dans le sens antéro-postérieur avec 
concavité antérieure, ce qui les rapproche plus ou moins des cubitus des grands 
Si nges anthropoïdes (fig. 71 , C), ceux de La Chapelle le sont très peu : vus de côté, 
leur face postérieure se profile suivant une ligne à peine convexe, presque droite 
(fig. 71, L.C., etpl. VII, fig. 3a). Il y a là une différence curieuse qu’on observe éga- 
lement dans l’intérieur d’autres groupes de Primates, notamment chez les Singes 
inférieurs, dont certaines espèces ont des cubitus très droits et d’autres espèces des 
cubitus très arqués. 

D’une manière générale, les cubitus humains présentent deux autres courbures 
quand on les regarde parleur face antérieure (fig. 72). 

La première se produit vers le quart inférieur de l'os et a pour résultat de 
dévier cette extrémité inférieure vers l’extérieur. Les axes des deux parties font 
entre elles un angle qui peut varier, d’après E. Fischer (2), de 164° (maximum de 
courbure) à 180° (rectitude absolue). Des variations analogues s’observent chez les 
Singes anthropoïdes, qui ont tantôt des cubitus assez fortement brisés vers le bas 
(Chimpanzé) et tantôt des cubitus très droits (Gibbon). 

Les cubitus de l’Homme de La Chapelle paraissent avoir été à peu près droits. 
Ceux de La Ferrassie I présentent une très légère flexion ; celui de La Ferrassie II est 
assez fortement dévié (fig. 72, L. F. II). 

La seconde courbure, qui se produit entre le tiers et le quart supérieurs de l’os, a 
pour résultat de dévier en dedans la tête supérieure, de sorte que l’axe de cette 
tète et l’axe de la diaphyse, au lieu d’être dans le prolongement l’un de l'autre, 

(1) Sur les ligures de la planche VU, le cubitus restauré est un peu trop court, d’environ 0 m ,010. 

(21 Loc. cit., p. 208. 


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L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAIXTS. 


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Fig. 71. — Cubitus droits vus par leur face csterne : C, d'un Chimpanzé; N, de Néanderthal ; L.C., de La Cha- 
pelle; L.F.I, de LaFerrassic 1; L.F.1I, de La Ferrassie II ; Fit, d’un Français (1/3 delà grandeur naturelle). 




Fig. 72. — Cubitus droits vus par leur face antérieure : C, d'un Chimpanzé ; N, de Néanderthal ; L.C., de La Cha- 
pelle; L.F.I, de La Ferrassie I; L.F.1I, de La Ferrassie II; FR., d’un Français (1/3 de la grandeur naturelle). 

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136 


Marcellin BOULE. 


font entre eux un angle dont E. Fischer a également étudié les variations. Celles-ci 
vont de 1 6 1 0 à. 1 78° sur les cubitus des Hommes actuels de diverses races, la moyenne 
allant de 108° (Australiens et Fuégiens) à 172° (Badois). 

D’après E. Fischer, F « angle de courbure supérieure » du cubitus de Néander- 
thal est de 169°, celui de Spy de 175° et celui de La Naulette de 170°. Je le trouvé 
de 173° sur le cubitus droit de La Chapelle, de 170° sur les cubitus de La Ferrassie I 
et IL A cet égard, nos os fossiles présentent donc à peu près les mêmes variations 
que ceux des Hommes actuels et aussi que les os d’Anthropoïdes (Chimpanzé = 170° 
Gibbon = 180°). La mesure de cet angle de courbure est d’ailleurs fort délicate et 
ses oscillations sont de l’ordre de grandeur des erreurs de mesure. Il ne semble donc 
pas qu’on doive attribuer une grande importance au caractère que cette mesure 
devrait préciser, d’autant plus que nous ne connaissons pas sa signification 
physiologique. 

Ainsi que l’a montré E. Fischer, il résulte pourtant de cette disposition que l’axe 
de la diaphyse cubitale et l’axe transverse de l’articulation ne sont pas toujours 
perpendiculaires et font entre eux un angle qu’on peut appeler Y angle d' articulation 
du cubitus, « ulnargelenkwinkel ». En ajoutant à la valeur de cet angle, celle de 
Y angle, cubital de l'humérus (c’est-à-dire de l’angle formé parl’axe de l’humérus avec 
l'axe de son articulation trochléaire), on obtient la valeur d’un angle, plus ou moins 
ouvert vers l’extérieur, et qui est X angle du bras , « armwinkel », c’est-à-dire l'angle 
formé, dans l’extension, par l’axe du bras (ou de l’humérus) et de l’avant-bras (ou 
du cubitus). D’après E. Fischer (1) l’angle du bras varie en moyenne, chez les 
Hommes actuels, de 165° à 171°, avec un cas minimum de 154° (Badois) et un 
cas maximum de 180° (Australien). Je joins aux mesures prises par Fischer sur les 
os de Néanderthal et de Spy, celles que j’ai relevées moi-même sur les humérus et 
les cubitus des Hommes de La Chapelle, de La Ferrassie I et II, et j’obtiens le petit 
tableau suivant : 



Angle cubital 
de l’humérus. 

Angle d’articulation 
du cubitus. 

Angle du bras. 

Néanderthal 

87° 

90° 

177° 

Spy H 

86° 

94° (?) 

180 (?) 

La Chapelle-aux-Saints 

86°, a 

92o,5 

179° 

La Ferrassie I 

87° 

90° 

177° 

La Ferrassie IL- 

87° 

92° 

179° 


Ces résultats, qui donnent une moyenne de 178° pour l'angle du bras, sont remar- 
quablement uniformes et extrêmement voisins de ceux que j’avais obtenus en traitant 
de l’humérus (p. 127) et en ne considérant que l’obliquité de l’axe de cet os et de 
l'axe de son articulation trochléaire. Ils nous permettent, je crois, d’affirmer que 

(1) Loc. cit., p. 213 et fig. 11 et 12. 

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L'HOMME FOSSILE DE LA C1IAPELLE-AUX-SAINTS. 


137 


chez X Homo Neanderlhalensh , le bras et l’avant-bras en extension étaient presque 
exactement sur le prolongement l’un de l’autre. 

Les diaphyses de nos cubitus, d’aspect robuste, sont très droites et beaucoup 
moins prismatiques que les diaphyses des cubitus d’Hommes actuels auxquels je les 
compare, bien que ceux-ci présentent à cet égard de grandes variations. La section 
transversale du cubitus droit de La Chapelle, prise vers le milieu de la diaphvse, 
diffère de cette section relevée sur des os actuels. Tandis qu’elle est nettement 
triangulaire chez ces derniers, parce que le corps de l’os présente trois bords bien 
accusés (fig. 72, FR.), le cubitus gauche de La Chapelle n’offre qu’un bord bien 
accusé, le bord externe ou crête interosseuse, et au cubitus droit, ce bord externe 
est lui-même remplacé par une facette longitudinale qui règne tout le long de la 
diaphvse (fig. 72, L.C., et pi. VII, fig. 3 «, b. e.). La section prend ici une forme 
elliptique, toute différente de la section triangulaire normale, pour se rapprocher de 
celle que présentent les cubitus des Anthropoïdes (fig. 72, C.). Il est vrai que les 
cubitus de Néanderthal et de La Ferrassie sont beaucoup plus prismatiques. 

Vers sa partie supérieure, la diaphyse est extraordinairement aplatie dans le sens 
antéro-postérieur (fig. 71, et PL Vil, fig. 3 «, 3c). Cette particularité est tout à fait 
l’opposée de celle que M. Verneau ( I) a remarquée chez les Palagons, dont les cubi- 
tus sont très aplatis dans le sens transversal. Mon savant ami a créé pour désigner 
le phénomène observé par lui le nom de platôlénie. L’indice de platôlénie est fourni 
par le rapport du diamètre transverse de l’os, mesuré immédiatement au-dessous de 
la petite cavité sigmoïde, au diamètre antéro-postérieur pris au même point. Je 
reproduis ci-dessous le petit tableau de M. Verneau, en y ajoutant les résultats de 
quelques mesures prises sur des cubitus d’Hommes fossiles du type de Néanderthal 
et sur des cubitus de Singes : 

Indices de platôlénie. 


Deux Lémuriens (moyenne) 60 

Patagons (moyenne) 72 

Trois Singes calarrhiniens (moyenne) 77 

Chimpanzé et Gorille (moyenne) 83 

Californiens (moyenne) 83 

Péruviens anciens (moyenne) 84 

L T n Gibbon 86 

Européens (moyenne) 89 

Européens (variations individuelles) 7i à 121 

La Ferrassie 11 (cubitus droit) 93 

La Ferrassie 1 (moyenne des deux cubitus) 100 

Krapina (d’après un moulage) 100 

Néanderthal (d’après un moulage) 1 02 

La Chapelle-aux-Sainls (cubitus droit) 112 

Moyenne des « Homo Neanderthalensis » 101,4 


(1) Verneau (R.), Les anciens Patagons. Contribution à l’élude des races précolombiennes de l’Amé- 
rique du Sud. Monaco, 1903, p. 193. 


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Annales de Paléontologie, t. Vil, 1912. 


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Marcellin BOULE. 


138 

Ainsi, pour ce caractère de la platôlénie, qu’un coup d’œil général et comparatif 
sur une collection de cubitus de Mammifères divers nous engagerait à considérer 
comme un caractère primitif, la série est à peu près continue des Lémuriens aux 
Singes catarrhiniens, aux Anthropoïdes et aux Hommes actuels. L’aplatissement 
transversal des cubitus va en diminuant dans cette série. Les Hommes du type de 
Néanderthal, au lieu de s’intercaler entre les Singes et les Hommes actuels, se mon- 
trent beaucoup plus spécialisés que ces derniers à ce point de vue. La moyenne de 
eur indice de platôlénie (101) est supérieure de 12 unités à la moyenne la plus élevée 
qu’on ait constatée jusqu’à ce jour chez les Hommes modernes (Européens = 89). 
Quelle que soit l’explication du phénomène, et je n’en ai pas à proposer, ilest permis 
de lui attribuer une certaine valeur taxonomique. 

Vers le bas de la diaphyse, l’insertion du muscle carré pronateur est norma- 
lement accent uée. Vers le haut, au-dessous des cavités sigmoïdes, les empreintes mus- 
culaires sont fortes et rugueuses. La surface pour l’anconé me paraît assez réduite ; 
la surface triangulaire pour le court supinateur est plus réduite encore, ce qui tient 
surtout à l’aplatissement de la partie supérieure de la diaphyse dans le sens antéro- 
postérieur. Pour la même raison, la fossette d’insertion du brachial antérieur est 
vaste, large, très excavée ; l’apophyse coronoïde s'avance en surplomb au-dessus d’elle. 

La tète supérieure est plus volumineuse, dans toutes ses parties, que celle d’un 
cubitus normal d'homme moderne. Cela s’observe au premier coup d’œil et cette 
impression est confirmée par la comparaison de ses dimensions avec celles que 
Testut a relevées sur 10 cubitus de ses collections (1). L'olécràne est fort, très élevé, 
avec un sommet à surface vaste pour l’insertion du triceps. Ce développement du 
sommet de l’olécràne est un caractère qui éloigne notre Homme fossile des Singes 
anthropoïdes et le place, à cet égard, entre les Singes inférieurs et les Hommes 
actuels (2). Ce fait a peut-êtreune importance réelle au point de vue phylogénique (3). 

(1) Testut (D r L.), Recherches anthropologiques sur le squelette quaternaire de Chancelade, p. 63. 

(2) E. Kischeii (loc. cit., p. 225) a établi un indice de hauteur de la « voûte olécranienne » en compa- 
rant la hauteur de celle-ci, à partir d’un plan horizontal passant par le bec, avec le diamètre antéro- 
postérieur de l’olécràne au même niveau. Voici un résumé du tableau qu'il a donné, et dans lequel j'ai 
intercalé les indices relevés, suivant la même technique, sur les cubitus de La Chapelle et de La 
Eerrassie : 


Singes anthropoïdes (moyennes) 0,8 à 1,4 

Singes anthropoïdes (variations individuelles) 0,0 à 2,7 

Hommes actuels (moyennes) 1,2 à 2,5 

Hommes actuels (variations individuelles) 0,6 à 3,7 

La Chapelle-aux-Saints 4,0 

Spy II 4,0 

Néanderthal 4,6 

La Ferrassie 11 5,0 

La Ferrassie 1 6,0 

Moyenne des os humains fossiles 4.7 

Singes inférieurs (moyenne générale) 6,4 

Singes inférieurs (variations individuelles) 4,2 à 9,4 

Lémuriens (moyenne générale) 8,3 

Lémuriens (variations individuelles) 7,1 à 9,3 


(3) Il ne faut pas confondre les résultats fournis par cette élude du développement du sommet de l'oié- 

— 122 


L’HOMME FOSSILE DE LA ClIAPELLE-AUX-SAINTS. 


139 


Ce n’est pas la première fois que nous sommes en présence d’un trait morpholo- 
gique rattachant la lignée humaine plutôt aux Singes inférieurs qu’aux Anthro- 
poïdes. Il ne me paraît pas qu’on puisse invoquer ici un phénomène de convergence 
physiologique, les Anthropoïdes n’étant pas, par les fonctions des membres 
antérieurs, plus éloignés des Hommes que les Singes inférieurs. Il s’agit donc proba- 
blement d’un caractère primitif, qui tend à s’atténuer dans la lignée humaine, 
alors qu’il a presque disparu dans la lignée des Anthropoïdes. L 'Homo Neander- 
thalemis est ici encore plus près des origines que l’Homme actuel. Et la différence est 
des plus marquées, car l’indice le plus élevé qu’on ait constaté sur des cubitus 
récents reste fort au-dessous de l’indice le moins élevé chez l’Homme fossile. 

L’apophyse coronoïde a une direction plus horizontale qu’aux cubitus qui 
me servent de termes de comparaison. Comme, immédiatement au-dessous d’elle, 
le corps de l’os est très aplati, elle paraît plus saillante, vue de profil, et elle s’avance, 
en forme d’auvent légèrement incliné, sur la surface d'insertion du muscle brachial 
antérieur (fîg. 71, et PI. MI, fig. 30, a.c.). Cette disposition fait que lagrande cavité 
sigmoïde est plus largement ouverte vers le bas. 

Le bec de l'olécrane est très proéminent, de sorte qu’une ligne tangente à ce bec 
et à l’extrémité de l’apophyse coronoïde fait, avec l’axe du corps de l’os, un angle 
très petit (7° à 14°), mais des angles encore plus petits s’observent sur des cubitus 
d’Hommes modernes à tète supérieure très courbée en avant (Négritos par 
exemple). 

Ceci est évidemment de nature à empêcher l’extension totale de l’avant-bras. 
E. Fischer pense que, chez les Hommes de Néanderthal et de Spy, l’angle d’extension 
ne pourrait guère dépasser 1 60° à 105°. La valeur de cet angle, chez les Hommes 
de La Chapelle et de La Ferrassie, me paraît osciller entre 146° et 162°. Ce sont des 
chiffres très inférieurs à la moyenne de ceux que Féré (1) a relevés sur plus de 
200 sujets européens. Comme ce que j’ai dit plus haut du développement de l’olécràne 
permettait de le prévoir, l’angle d’extension maximum chez les Anthropoïdes peut 
atteindre et même dépasser 180°, tandis que chez les Singes inférieurs, il est ordi- 
nairement beaucoup plus petit que chez les Hommes récents ou fossiles. Il semble 
donc que, sous ce rapport, les Hommes aient moins évolué que les Anthropoïdes, et 
les Hommes de Néanderthal moins encore que les Hommes actuels. 

La surface articulaire de la grande cavité sigmoïde mesure 0 m ,025 de largeur 
maximum dans sa partie olécranienne et 0 m ,024 dans sa partie coronoïdienne. Ces 
deux parties ne sont pas séparées et forment une surface unique. Elles offrent des 
caractères topographiques correspondant à ceux de la trochlée humérale : l’arête 

crâne avec ceux que Hroca a retirés de ses indices olécraniens portant sur l’ensemble de l’olécrâne 
(Voy. Topinard, Éléments d’anthropologie générale, p. 1046). 

(1) Féré (Ch.), Note sur les variétés de l’amplitude et de la direction de quelques mouvements du 
membre supérieur (Journal de l'anat. et de la physiol., 39 e année, 1903, p. 3 45). Il est bon de faire 
remarquer que les statistiques de cet auteur portent principalement sur des aliénés ou des anor- 
maux. 


— 123 — 


140 


Marcellin BOULE. 


mousse verticale, correspondant à la gorge delà trochlée,est peu oblique, peu saillante, 
et les deux moitiés que cette arête sépare sont peu excavées. 

La petite cavité sigmoïde, ou incisure radiale, est vaste (en rapport avec la gros- 
seur de la tête articulaire du radius). Ainsi que Frai pont et Loliest l'ont observé sur 
le cubitus de Spv, « elle regarde moins latéralement et est plus oblique que chez 
nous ». 

Au cours de cette description, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de rapprocher 
les cubitus de l’Homme de La Chapelle de ceux de Néanderthal, de Spy, de LaFer- 
rassie, etc. Je dois compléter ces comparaisons. 

Le cubitus droit de Néanderthal (on sait que le gauche a subi de grandes altéra- 
tions pathologiques) ne me paraît différer de celui de La Chapelle-aux-Saints du 
même côté que parla forme plus prismatique de la diaphyse. 

11 en est de même de ceux de Spy. La description qu’en ont donnée Fraipont et 
Loliest pourrait s’appliquer presque trait pour trait à ceux de La Chapelle. 

Les échantillons de Krapina, mal conservés, ne me paraissent pas être très diffé- 
rents des précédents. Nous avons vu qu’un de ces échantillons, représenté par une tète 
supérieure, a un indice de platôlénie qui pourrait peut-être à lui seul justifier un rappro- 
chement avec les autres cubitus fossiles du même groupe. Gorjanovic-Kramberger ( 1 ) 
est revenu récemment sur les ressemblances des os de l’avant-bras de ses Hommes 
fossiles avec ceux de l’Homme de Néanderthal. 

Les deux cubitus de La Ferrassie I, le cubitus droit de La Ferrassie II diffèrent 
sensiblement des cubitus de La Chapelle, mais les différences ne portent guère que 
sur des caractères d’ordre tout à fait secondaire, tels que la courbure générale de l’os, 
la forme plus prismatique de la diaphyse. Ils présentent, par contre, la même robus- 
tesse des extrémités, le même degré de platôlénie, le même développement du 
sommet de l’ olécrane. 

Tous les cubitus actuellement connus de l 'Homo Neanderthalensis , une dizaine 
au moins, présentent donc un certain nombre de traits communs permettant de 
les distinguer assez facilement des cubitus d’Hommes actuels. Mais ce n’est pas, 
comme pour le radius, avec les Anthropoïdes que les ressemblances s’affirment; ce 
serait plutôt, par certains caractères tels que le développement de l'olécrane, avec 
les Singes inférieurs. Je pense que cela veut dire simplement que l’Homme de Néan- 
derthal a conservé, dans son cubitus comme dans la plupart des autres os de son 
squelette, un reflet d’un état primitif, très éloigné du point où les diverses branches 
des Primates supérieurs se sont séparées. 

Que le bras et l’avant-bras de P Homo Neanderthalensis soient déjà bien 
humains, nul ne saurait en disconvenir et le contraire serait totalement en désaccord 
avec ce que nous a appris l’étude de la tète osseuse, mais il faut bien reconnaître que 

(l) Go hj ano vie- K r am berger (K.). Zur frage (1er existenz des Homo aurignacensis in Krapina (Exlr. des 
Berichtcn der Geolog . Kommission fur die Kônigreiche Iiroatien und Slavonien..., 1910). 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SA1NTS. 


1 il 


si l’humérus (le cet Homme fossile ressemble extraordinairement à l’humérus de 
l’Homme actuel, il y a, dans la morphologie de son cubitus et surtout de son radius, 
toute une série détruits pithécoïdes et constants, dont certains peuvent se rencontrer 
isolément et sporadiquement chez les Hommes actuels et dont quelques-uns 
paraissent lui être tout à fait spéciaux. 

Os de la main. — A Néanderthal il n’a été trouvé aucun os des extrémités supé- 
rieures. A Spy, on a recueilli 7 métacarpiens et quelques fragments indéterminables. 
Krapina a fourni 1 grand os, 3 métacarpiens et 44 phalanges. Ces documents sont 
trop peu nombreux, ils sont trop disjoints, ils appartiennent à trop d’individus 
différents pour que leur étude puisse nous apprendre ce qu’était la main des Hommes 
du type de Néanderthal. Les squelettes de La Ferrassie nous ont livré des ensembles 
beaucoup plus satisfaisants, des mains presque complètes. En attendant que ces 
documents, d’une valeur exceptionnelle, soient publiés, je dois dire un mot des 
trop rares débris que nous possédons de la main de l’Homme de La Chapelle-aux- 
Saints : un morceau de scaphoïde gauche, un grand os gauche, quatre métacarpiens 
droits et deux premières phalanges. 

Le morceau de scaphoïde est représenté sur la planche VIII, vu par sa face supé- 
rieure (fig. 2) et vu par sa face inférieure (fîg. 2 a). Il ne comprend que la moitié interne 
de l’os. 11 paraît très petit quand je le compare à des scaphoïdes de mains d’Hommes 
modernes dont les métacarpiens sont égaux aux métacarpiens fossiles ou plus petits. 
La facette pour le semi-lunaire est réduite; l’os est aplati dans le sens vertical. 

Le grand os est entier ; il est représenté planche VIII, vu par sa face antérieure (fig. 3), 
par sa face externe (fig. 3 a), par sa face interne (fig. 3 b), par sa face postérieure 
(fig. 3c), par sa face supérieure (fig. c Sd) et par sa face inférieure (fig. 3e). Comme 
le scaphoïde, et peut-être à un plus haut degré, cet os est remarquable par son faible 
volume. Il mesure 0 m ,024 de longueur (ou de hauteur) totale et 0 ,014 de 
largeur maximum, tandis que sur une main osseuse actuelle, dont les métacarpiens 
et les phalanges sont notablement plus petits que les métacarpiens et les phalanges 
fossiles, je mesure 0 m ,028 et 0 m ,016. Sans m’exagérer l’importance de cette 
constatation, je ne puis m’empêcher d’observer que les Singes anthropoïdes 
sont remarquables par la petitesse de leur carpe. L’Homme de La Chapelle-aux- 
Saints avait un carpe relativement très réduit, à en juger par les deux éléments que 
nous en possédons, l’un de la première rangée, l’autre de la seconde rangée. 

J’ajouterai, pour ce qui concerne le grand os, que sur la pièce fossile, les deux 
facettes de la tète, pour le scaphoïde et le semi-lunaire, sont peu arrondies et par- 
faitement séparées par une crête saillante; une pareille disposition n’était pas de 
nature à favoriser la mobilité des os du carpe ; mais ce n’est probablement là qu’un 
caractère individuel. 

D’après la photographie qu’en a donnée Gorjanovic-Kramberger (1), le grand os 
de Krapina ressemble beaucoup à celui de La Chapelle-aux-Saints. 

(i) Loc. cit., pi. XII, fig. 3 et 3a. 


142 


Marcellin BOULE. 


Les métacarpiens sont à la fois longs et trapus, avec de très fortes têtes articulaires, 
comme le montrent les dimensions réunies dans le tableau ci-dessous : 



1 er métac. 

2 e mélac. 

3 e mélac. 

3 e métac. 

Longueur maximum 

Diamètre transversal minimum de la dia- 

44mm , 5 

73 mm (?) 

7 1 mm (?) 

54 mm 

physe 

Diamètre transversal maximum de la tète 

J | mm 

7 m ®,5 

gmm 

emmgj 

supérieure 

Diamètre transversal maximum de la tête 

16mm 

» 

\ 0 mm 

j 4 mm 

inférieure 

18mm 

1 6 mm 5 5 

» 

13™“ 


Si nous rapprochons ces dimensions de celles des métacarpiens d’un certain nom- 
bre de Français modernes, nous n’en trouvons de comparables que sur des squelettes 
ayant appartenu à des individus de plus haute stature. Notre Homme fossile avait 
donc une main particulièrement large et robuste, au moins dans la région du méta- 
carpe. Ce que j’ai de cette main contraste singulièrement avec les mômes parties 
d'un squelette d’Australien de la galerie d’ Anthropologie du Muséum (n° 4758) ; 
celles-ci sont à la fois beaucoup plus courtes et plus graciles, bien que l’individu 
auquel ce squelette a appartenu ait dû avoir une taille d’environ l m ,70. 

Quand on assemble en connexion les quatre métacarpiens, comme ils sont repré- 
sentés figure 73, on a l’impression que le premier métacarpien, celui du pouce, est rela- 
tivement très court. L’impression est moins nette quand on regarde les mains des 
squelettes de La Ferrassie. Pour m’assurer que je n’étais pas victime d’une illusion, 
j’ai calculé le rapport de longueur du premier et du troisième métacarpien chez mes 
Hommes fossiles, chez cinq hommes récents, chez les quatre genres de Singes anthro- 
poïdes et chez quatre Singes inférieurs. Voici le résultat de mes observations : 

Rapports de longueurs du 1 er et du 3 e métacarpiens. 


4 Singes anthropoïdes (moyenne) 47,4 

4 Singes inférieurs (moyenne) 61,0 

Homme de La Chapclle-aux-Sainls 62,6 

Homme de La Eerrassie 1 65,2 

Homme de La Ferrassie 11 66,6 

Moyenne des Hommes fossiles 64,8 

5 Hommes modernes (moyenne) 69,6 

5 Hommes modernes (variations individuelles) 67,6 à 72,8 


11 semblerait donc que nos Hommes fossiles aient eu le pouce relativement plus 
court que les Hommes actuels. Cette conclusion ne saurait être que provisoire, à 
cause du trop petit nombre de documents sur lesquels elle est basée. Si elle se véri- 
fiait, elle nous montrerait, une fois de plus, que le type humain de Néanderthal est, 
par certains détails de sa morphologie, plus près des Singes inférieurs que des 

— 120 — 


L’IIOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAIiN'TS. 


143 


Anthropoïdes; que ces derniers constituent un groupement ou un rameau devenu 
de très bonne heure indépendant du groupement ou rameau humain, et que l'évolu- 
tion des deux groupes s'est faite cà partir d’un fonds commun dont les Singes infé- 
rieurs sont encore relativement peu éloignés. 

La tête supérieure du premier métacarpien offre une conformation toute particu- 
lière. Tandis que, chez les Hommes actuels, la surface articulaire pour le trapèze 
a une forme concave d’avant en arrière, convexe de dehors en dedans, 
véritable ensellure considérée comme caracté- 
ristique par les anatomistes, ici, cette arti- 
culation est convexe dans tous les sens et 
se présente comme un véritable condyle 
(fig. 73, et PI. VIII, fig. 4 c). La facette corres- 
pondante du trapèze devait par suite être 
creusée en cupule. 

Le deuxième métacarpien (PL VIII, fig. 5) 
n’a plus sa tête supérieure; le corps parait 
grêle à cause de la grosseur des extrémités ; 
la surface articulaire de la tête inférieure est 
bien développée et devait permettre à la 
première phalange d’effectuer des mouve- 
ments très étendus. 

Le troisième métacarpien (PL VIII, fig. 6,6a) 
a une tête supérieure très volumineuse; la 
surface articulaire pour le grand os est nor- 
male; la tête inférieure manque. Fi S- 73 - — Métacarpiens et phalange de la main 

. , . r , . 71IT droite de 1 Homme de La Chapellc-aux-Saints 

Le Cinquième métacarpien droit (PL Mil, (aux 2/3 de la grandeur naturelle). 

fig. 7, 7a, 1b) est relativement allongé ; sa tète 

articulaire supérieure a aussi une forme condylienne analogue à celle du premier 
métacarpien. Pourtant elle se décompose ici en deux facettes, Lune pour le quatrième 
métacarpien, l’autre pour Los crochu, mais cette dernière est arrondie dans tous les 
sens au lieu d’être en forme de selle. 

Cette conformation et celle que nous avons relevée sur le premier métacarpien 
sont bien curieuses ; un tel mode d’articulation de deux os du métacarpe avec 
les os correspondants du carpe, implique des facilités de mouvements en tous 
sens beaucoup plus grandes que le mode d’articulation caractéristique des Hommes 
actuels. Je n’ai rien observé de pareil chez ces derniers, et aucun des grands Singes 
que j’ai examinés à cet égard ne la présente d’une façon aussi accusée. Les Singes 
inférieurs et les Lémuriens ont une articulation en selle. Seul, un Semnopithèque de 
Germain a son premier métacarpien à tête supérieure arrondie. 

Mais je me hâte d’ajouter qu’il ne s’agit probablement, chez l’Homme de La Cha- 
pelle-aux-Saints, que d’un caractère individuel, car les premiers métacarpiens 

— 127 — 



144 


Marcellin BOULE. 


de l’Homme de La Ferrassiel ont une conformation normale. Je dis probablement, 
parce que le petit individu de La Ferrassie II a un premier métacarpien droit dont la 
tête supérieure offre une concavité antéro-postérieure à peine perceptible. 

J’ai deux premières phalanges des troisièmes doigts, l’une droite, l’autre gauche. 
Elles paraissent courtes. Leur longueur (0 m ,046) ne représente en effet que les 
65 p. 100 de la longueur du troisième métacarpien, tandis que pour cinq mains 
d’Hommes modernes, les unes courtes, les autres longues, le rapport moyen est de 
68 p. 100, et ce rapport s’élève à 72 p. 100 sur le squelette d’Australien dont j'ai 
déjà parlé. Comme les Hommes de La Ferrassie présentent à cet égard les mêmes 
proportions que l’Homme de La Chapelle, nous avons de bonnes raisons de penser 
qu’un des caractères de la main de Y Homo Neanderthalensis était d’avoir des doigts 
relativement très courts. 

Les comparaisons que je peux faire avec les documents de même ordre antérieu- 
rement connusse réduisent à très peu de chose. Fraipont et Lohest ont dit simple- 
ment des os de la main et du pied de Spy qu’ils « sont relativement trapus et 
robustes, plus trapus que ceux de la moyenne des Européens ». 

Gorjanovic-Kramberger a donné les dimensions d’un quatrième métacarpien et 
d’un certain nombre de phalanges de Krapina. 

CEINTURE PELVIENNE 

Tout le monde sait que le bassin de l’Homme est très différent du bassin des 
autres Primates, parce que sa forme est en rapport avec la station verticale et la 
marche debout. C’est « la partie du corps, a dit Cari Yogt(l), qui correspond le plus 
au crâne, celle chez laquelle on peut espérer trouver des renseignements sur diverses 
particularités des races ». Cette proposition a été confirmée depuis par divers 
anthropologistes et notamment par M. Verneau (2), qui a écrit, sur le bassin humain, 
un mémoire devenu classique. Récemment, mon savant ami et collègue s’est exprimé 
de la façon suivante : « J’ai montré que d’une race à l’autre, les différences qn’on 
observe dans la morphologie du bassin sont aussi grandes que celles présentées par 
le crâne. » 

Il y aurait donc un grand intérêt à connaître aussi parfaitement que possible la 
morphologie du bassin chez les Hommes du type de Néanderthal. Malheureusement 
les documents- recueillis jusqu’ici sont très incomplets. Néanderthal a fourni une 
belle portion d’iliaque gauche étudiée par Klaalsch; Spy n’a donné que « quelques 
fragments d’os coxaux ». Deux morceaux d’iliaques, l’un droit, l'autre gauche, ont été 
trouvés à Krapina. 

Le bassin de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints est aussi très incomplet. Un 
morceau du sacrum a été étudié avec la colonne vertébrale. Nous avons encore une 

(I Leçons sur l’Homme, Paris, 1865, p. 152. 

(2) Verneau (B.), Le bassin dans les sexes et dans les races, Paris, 1875. 

— 128 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


1 45 


partie de l’iliaque droit et une partie de l’iliaque gauche. Le premier fragment com- 
prend la plus grande portion de l'aile iliaque et la moitié supérieure de la cavité 
cotyloïde ; le second est plus mutilé dans la région de l’ilion, mais il présente la 
moitié supérieure de la cavité cotyloïde et presque toute la branche verticale de 
l’ischion. Les deux fragments ont des sortes d’exostoses sur plusieurs points du sour- 
cil cotyloïdien, et l'intérieur de la cavité cotyloïde gauche est, par endroits, brillant 
et poli. Ce sont des stigmates d’un processus arthritique que j’ai déjà signalés 
sur d'autres points. 

Afin de pouvoir l’étudier plus facilement, j’ai fait compléter l’iliaque droit avec 
du plâtre et en m’aidant du fragment gauche (PL IX, fig. 1 et la). Je ne suis 
pas satisfait de cette reconstitution, d’ailleurs fort difficile, et je prie le lecteur de ne 
la considérer que comme un moyen plus commode d’orienter rapidement la pièce 
pour l’étude. Le dessin à la plume, exécuté au diagraphe et reproduit dans le 
texte (fig. 74), estmeilleur et rectifie sur plusieurs points importants les photographies. 

Il faut le dire tout de suite. Par les os de son bassin, comme par les autres os de 
son squelette, notre fossile est vraiment humain, tout à fait humain. Pourtant nous 
allons relever, sur les restes trop mutilés de ses iliaques, une série de caractères dont 
les uns peuvent passer pour des caractères primitifs, dont les autres paraissent lui 
être particuliers. 

Parmi les nombreux indices pelviens imaginés par les anthropologistes, l'un 
des plus importants, certainement, est l'indice général , ou rapport de la longueur 
maximum de l’os coxal (ou hauteur) à sa largeur maximum au niveau des crêtes 
iliaques (1). Ce rapport fournit en effet un bon caractère zoologique, séparant 
nettement les Hommes des Singes et ceux-ci des autres Mammifères. Dans l’in- 
térieur du groupe humain, il est soumis à des variations dont la valeur ethnique 
ne paraît pas discutable. 

Malgré l’état fragmentaire des iliaques et du sacrum de l’Homme de La Chapelle, 
il nous est possible d’évaluer approximativement l’indice général du bassin en 
plaçant en connexion l'iliaque droit et le sacrum, dont le corps et l’aile droite 
sont suffisamment bien conservés, et en complétant la partie inférieure de 
l’iliaque droit au moyen du fragment d’iliaque gauche qui représente précisé- 
ment cette partie inférieure. Nous pouvons ainsi mesurer assez exactement, d’une 
part, la longueur totale de l’iliaque et, d'autre part, la demi-largeur du bassin, 
celle-ci étant comprise entre l'axe du sacrum et le point le plus éloigné de la 
crête iliaque (lèvre interne). Cette opération me donne 85 pour la valeur de 
l'indice pelvien général de l’Homme de La Chapelle. J’intercale ce chiffre dans 
le petit tableau suivant dont les données sont empruntées à divers auteurs, 

(1) Tous les anthropologistes mesurent les éléments de cet indice à peu près de la même façon, mais 
tous n’ont pas la même manière d'exprimer le rapport entre les deux dimensions considérées. Je suis 
ici celle que M. Verneau a employée dans son mémoire déjà cité (p. 567) et qui a été suivie également 
par Sir William Turner. 

— 129 — 


Annales de Paléontologie, I. VII, 1912. 


17 


Marcellin BOULE. 


446 

Verneau, W. Turner, Duckworth, etc., et où ne figurent que des individus 
mâles. 

Indice pelvien général, ou de hauteur-largeur (1). 


Singes inférieurs (moyenne) 135 

Gibbon 121 

Chimpanzé, Orang et Gorille (moyenne générale) 87 

Fœtus d’Européens 85.6 

Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints 85 

Nègres en général (moyenne) 82,4 

Mélanésiens 81,5 

Européens 79 

Australiens 77 

Fuégiens 77 

Andamans 76,5 

Japonais 74,6 

Boliviens 74 

Péruviens 70 


Notre homme fossile avait donc un bassin très long par rapport à sa largeur. 

Ici, la grandeur de l’indice pelvien général tient surtout à l’étroitesse du 
sacrum, car les ailes iliaques paraissent avoir été aussi développées en largeur que 
chez les Hommes modernes et notamment chez les Blancs. En somme, et autant que 
nous puissions en juger parles documents que nous avons, le bassin de notre Homme 
fossile a des proportions générales conformes à celles des bassins des Hommes 
actuels cl principalement des races à sacrum étroit. En orientant convenablement 
l’iliaque en connexion avec le sacrum (fig. 74), on voit que les ailes iliaques 
devaient être largement étalées en forme de vasque à parois peu inclinées. 

L’ilion droit est un os robuste, massif. Sa tubérosité a 0 m ,030 d’épaisseur 
et, au point où l'os est le plus mince, vers le milieu de l’ilion, il a encore 
0 m ,006. Dans son ensemble il est très plat et la fosse iliaque interne est peu 
profonde. Par suite, la face externe de l’os est peu convexe. 

Sur cette face externe, la ligne demi-circulaire supérieure, ou postérieure, 
visible dans la région postérieure, est saillante; la ligne demi-circulaire inférieure, 
ou ligne du moyen fessier, est bien accentuée. La surface intermédiaire est cou- 
verte de rugosités radiales très prononcées. Au-dessus du sourcil cotyloïdien, une 
gouttière contourne ce dernier. Elle est ordinairement peu marquée. Ici, au con- 
traire, elle est profonde et aboutit à une vaste cupule de 20 millimètres de diamètre 
(PI. IX, fig. 1, eu.), creusée à la base de l’épine iliaque antéro-inférieure, laquelle 
est très saillante et fortement déjetée en dedans à cause de cette dépression (PI. IX, 
fig. 12, e.a.i.). Cette disposition se retrouve sur l’iliaque de Néandertbal ; elle 

(1) Je n’ai pas (ail figurer dans ce lableau l’indice des Esquimaux et celui des Boschimans, parce qu’il 
y a une trop grande différence entre les chiffres donnés par les deux principales autorités en la matière, 
Verneau et NV. Turner. Le premier de ces savants donne aux Esquimaux un indice de 84 et le second 
un indice de 77. Pour les Boschimans, Verneau a trouvé 77 et Turner 91 ! Ces différences tiennent à ce 
qu’il n’a été mesuré qu’un ou deux individus de chaque race. 

— 130 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


U7 


correspond peut-être à une insertion particulièrement puissante du muscle droit 
antérieur. Elle est très rare chez les Hommes actuels. M. Verneau me l a pourtant 
montrée, a un degré moindre de développement il est vrai, sur quelques pièces 
des galeries d’ Anthropologie, notamment sur un bassin de Fuégien et sur celui 
de la \énus hottentote. Chez les Singes anthropoïdes, oii l’épine iliaque antéro- 
inférieure est à peine indiquée, il y a aussi une petite cupule. 


Fig. 74. — Essai de reconslitution du bassin de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints. La partie recouverte 
d'un grisé correspond au fragment d'iliaque gauche que nous possédons ( 1/2 de la grandeur naturelle). 



L’iliaque droit ne me permet pas de mesurer la cavité cotyloïde. A l’iliaque 
gauche, le diamètre vertical de cette cavité est de 0 m ,065. 

A la face interne, peu excavée, la crête iliaque n’est bien conservée que dans la région 
postérieure. La facette auriculaire n’est pas bilobée, ni très arquée (tig. 75, 

Elle mesure 0 m , 056 dans sa plus grande longueur, suivant une direction à peu près 
verticale, et 0 m ,030 dans sa plus grande largeur, suivant une direction à peu près hori- 
zontale. La distance, qui sépare l’extrémité supérieure de cetle facette du bord posté- 
rieur de la crête iliaque, vers le tiers postérieur de ce bord, est ici relativement très 
considérable, ü m ,056. Il en résulte une disposition, que j’ai déjà signalée à propos 
du sacrum, et en vertu de laquelle le plan de la surface articulaire supérieure de 

— 131 — 



148 


Marcellin BOULE. 


la première vertèbre sacrée se tient fort bas par rapport au plan .horizontal tangent 
a U x crêtes iliaques. En d’autres termes, ici comme chez les Singes, mais à un degré 
moindre, les dernières vertèbres lombaires paraissent s’en foncer entreles ailes iliaques. 

En arrière et au-dessus delà facette auriculaire, la tubérosité iliaque est couverte 
de grosses rugosités pour les insertions ligamentaires et musculaires. L’iliaque étant 
brisé au-dessus de la ligne ilio-pectinée, on ne peut se rendre compte de la forme 
du détroit supérieur. 

Ce qui reste du bord supérieur permet de se rendre compte qu il a dû avoir la 

forme classique d’un S 
italique à courbures assez 
accentuées. 

L’épine iliaque antéro- 
supérieure est brisée ; au- 
dessous, le bord antérieur 
de l’os offre, vu de face, 
une forme sinueuse tout 
à fait insolite et qui tient 
au rejet en dedans de 
l’épine iliaque antéro-in- 
férieure peu saillante et 
creusée sur sa face externe 
de la eu pule déj à signalée. 

Au-dessous de l’épine, 
la gouttière pour le ten- 
don du psoas iliaque pa- 
raît d’autant plus pro- 

Fig. 75. — Photographie de l'iliaque droit de l'Homme de La Chapelle- fonde que la saillie eil 
aux-Saints, vu par sa face interne, f.a, facette auriculaire; é.a.i., épine . . ,,, . , f .. 

antéro-inférieure (1/2 de la grandeur naturelle). ÜeClanS Cle 1 épine la lait 

mieux ressortir. 

Le bord postérieur de l’ilion est bien conservé. L’épine iliaque postéro-supé- 
rieure est robuste ; au-dessous, le bord de l’os, tranchant, ne présente pas 
la moindre échancrure interépineuse, de sorte* que l’épine postéro-inférieure 
n’existe pour ainsi dire pas, ou n’est représentée que par le sommet de l’angle où 
commence la grande échancrure. Celle-ci (PL IX, fig. 1 et 2, g.éc.) est profonde, 
très étroite, à bords larges et escarpés, ce qui prouve bien que le squelette de La 
Chapelle-aux-Saints a appartenu à un individu mâle. 

L’iliaque droit ne nous montre rien de plus, mais l’iliaque gauche nous révèle 
quelques autres particularités morphologiques. Il nous a déjà permis de mesurer le 
diamètre vertical de la cavité eotyloïde (0 m ,065). La grande échancrure a les 
mêmes caractères qu’au côté droit. L’épine sciatique (PL IX, fig. 2, é.s .) , placée 
très bas, est très peu développée, ce qui peut passer pour un caractère simien ou 

— 132 - 




L’IIOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


149 

tout au moins pour un caractère de Singe anthropoïde, et la petite échancrure 
sciatique (, v.éc .) est, à cause de cela, peu profonde. 

La tubérosité de l’ischion (tu.) est séparée de la cavité cotyloïde par la gouttière 
de l'obturateur interne. Celle gouttière ( g.o.i .) est ici étroite et très profonde, de 
sorte que la tubérosité ischiatique, située au-dessous, paraît très proéminente 
Cette tubérosité, large de 0”, 033, est donc très robuste. 

L’iliaque de Néanderthal a été décrit par Klaatsch (1 ) qui a noté, entre autres 
caractères, la grandeur, l’élévation et la faible inclinaison de l'aile; la profondeur 
de l’échancrure interépineuse antérieure, la proéminence de l'épine antéro-infé- 
rieure, la profondeur de la gouttière pour l'ilio-psoas, la massivité de l’ischion, la 
faiblesse del’épine sciatique, l’étroitesse et la profondeurdela gouttière pour l’obtura- 
teur interne. Tous ces caractères, nous venons de le voir, se retrouvent sur les iliaques 
de La Chapelle-aux-Saints. 11 suffit d’ailleurs de comparer les os des deux localités, 
comme j’ai pu le faire d’après un moulage de celui de Néanderthal, pourêtre frappé 
de leur ressemblance qui va presque jusqu’à la possibilité d’une superposition. 

Gorjanovic-Kramberger (2) a décrit et figuré deux morceaux d’iliaque. Il a noté 
également la faible concavité de la fosse iliaque interne, la réduction de l’épine 
sciatique, l’étroitesse, la profondeur et l’escarpement des bords de la grande échan- 
crure, la robustesse de la tubérosité ischiatique, la profondeur de la gouttière pour 
l’obturateur interne, etc. C’est encore la même morphologie. 

Le bassin de Y Homo Neandert halensis présentait donc, avec une conformation 
générale tout à fait humaine, quelques particularités qui l’éloignent un peu moins 
de celui des grands Singes que celui de la plupart des Hommes actuels : l’indice 
pelvien général très élevé, l’étroitesse et la faible courbure du sacrum, la position 
très basse des facettes auriculaires, l’aplatissement des ailes iliaques, la morphologie 
de l’épine antéro-inférieure et de la région voisine, le très faible développement 
de l’épine sciatique, la proéminence de la tubérosité ischiatique, etc. 

MEMBRE INFÉRIEUR 

Les fémurs et les tibias de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints me sont arrivés 
en mauvais état et bien incomplets. Leur étude ne saurait par suite ajouter beau- 
coup à ce que les travaux de nombreux anthropologistes, notamment de J. Fraiponl (3), 
Klaatsch (4), Walkhoff (5), nous ont appris sur le membre inférieur des Hommes de 

(1) Klaatsch (H.), Die Forlschiïlle (1er Lehre von den fossilen Knochenresten des Menschen in den 
Jahren 1900-1903 (Ergcbnissc der Anatomie und Entu'icklungsgeschichte, XII, 1902, p. 633). 

(2) Der diluviale Mensch..., p. 234-237, pi. X, lig. 1 et 2. 

(3) Fraipont (J.) et Loiiest (M.), loc. cit. — Fraipont (J.), Le tibia dans la race de Néanderthal ( Revue 
d'Anthrop., 1888, p. 14b). 

(4) Klavtsch (IL), Dar Gliedmassenskelett der Neanderthalmenschen (Verh. der Anatom. Gesellsc., 
Kongr. Bonn, 19 1). 

(5) Walkiioff (O.), Das Fémur des Menschen und der Anthropomorphen in seiner funktionellen 
Gestaltung. Wiesbaden, 1904. 


— 133 — 


Marcellin BOULE. 


130 

Spy et de Néanderthal. Les découvertes de La Ferrassie ont enrichi nos collections 
de pièces ostéologiques, dont l’état de conservation, sans être parfait, est meilleur 
([ue celui des pièces de La Chapelle. Je ne puis songer à décrire ici complètement 
les fémurs, les tihias, les péronés et les os des pieds des squelettes I et If de La Fer- 
rassie. Mais j’en donnerai quelques dessins et j’en dirai quelques mots à l'occasion, 
ne serait-ce que pour montrer que, par leurs membres inférieurs, comme par les 
autres parties de leur squelette, tous les Hommes fossiles du type de Néanderthal 
actuellement connus offrent une homogénéité de caractères tout à fait remarquable. 

L’étude morphologique du fémur et du tibia chez l’Homme et les Singes a été 
l’objet de nombreux travaux ; je citerai, parmi les plus importants ou comme m’ayant 
été le plus utiles, ceux de Kuhff (1), Collignon (2), Waldeyer (3), Houzé (4), Manou- 
vrier (5), Thomson (6), Bertaux (7), Hepburn (8), Bumüller (9), Klaatseh (10) et 
Bello y Rodriguez (11). 

Fémurs. — Les deux fémurs de La Chapelle-aux-Saints sont incomplets. Le droit 
a été reconstitué au moyen de très nombreux morceaux. Malgré de grandes lacunes, 
que j’ai dû combler avec du plâtre, la restauration (photographiée pi. IX, fîg. 3, 3a 
et pi. X, fig. 1) ne doit pas être très éloignée de la vérité, car les divers fragments 
se relient bien les uns aux autres, sauf sur un point. Il est possible qu’un manque 
de substance, vers le milieu de la diaphyse, m’ait conduit à tenir celle-ci un peu 
trop courte. Je crois aujourd’hui, après études comparatives avec les autres pièces 

(1) D r Kuhff, Note sur quelques fémurs préhistoriques (Revue d'Anthrop., l ,e série, t. IV, 1873, p. 430. 
— De la platycnémie dans les races humaines (Ibid., 2 e série, t. IV, 1881, p. 235). 

(2) D r Collignon, Description des ossements fossiles humains trouvés dans le lehm de la vallée du 
Rhin, à Bollwiller (Revue d'Anthrop., 2 e série, t. 111, 1880, p. 395). 

(3) Waldeyer (W.), Der Trochanter tertius des Menschen nebst Bemerkungen zur Anatomie des os 
femoris (. Archiv fiir Anthrop., t. XII, 1880, p. 463). 

(4) Douze (Ê.), Le troisième trochanter de l'Homme et des animaux ; la fosse hypotrochantérienne 
de l’Homme (Bull, de la Soc. d'Anthrop. de Bruxelles, t. Il, 1883). 

(5) Manouvrier ( L. ), Mémoire sur la platycnémie chez l’Homme et les Anthropoïdes ( Mém . de la Soc. 
d'Anthrop. de Paris, 2^ série, t. 111, 1888). — La platymérie ( Compte rendu du Congrès intern. d'Anthrop. 
et d' Arche ol. préhistoriques, X e session, Paris, 1889). — Étude sur la rétroversion de la tète du tibia et l’atli- 
tude humaine à l’époque quaternaire (Mém. de la Soc. d'Anthrop. de Paris. 2 e série, t, IV, 1893). — 
Élude sur les variations morphologiques du corps du fémur dans l’espèce humaine (Bull, et Mém. de la 
Soc. d'Anthrop. de Paris, 4 3 série, t. IV, 1893, p. 111). 

(6) Thomson (A.), The influence of posture on the form of the articulai' surfaces of the tibia and astra- 
galus in the different Races of Man and the higher Apes (Journ. of Anat. and Physiol., XX11I, 1889). — 
Additional note (Ibid., XXIV, 1890). 

(7) Bertaux (A.), L’humérus et le fémur considérés dans les espèces, dans les races humaines, selon 
le sexe et l’âge (Thèse, Paris-Lille, 1891). 

(8) Hepburn (D.), The platymérie, pilastric and popliteal indices of the race collection of femora in the 
Anatomical Muséum of the University of Edinburgh (Journ. of Anat. and Physiol., XXXI, 1896). 

(9) Bumüller (J.), Das menschliche Fémur nebst Beitràgen zur Kenntnis der Affenfemora (Phil. dits. 
Munich, 1899). 

(10) Klaatsch (IL), Die wichtigsten Variationen aus Skelet der freien unteren extremitât des Menschen 
undihre bedeutung fürdas Abstammungsproblem (Extrait de Ergebnisse der Anatomie und Entwickelungs- 
geschichte, Bd. X, 1900). 

(11) Bello y Rodriguez, Le fémur et le tibia chez l’Homme et les Anthropoïdes (Thèse, Paris, 1909). 

Les mémoires de Bertaux, Klaatsch, Bello et Rodriguez renferment chacun une liste bibliographique. 

— 134 — 



152 


Marcellin BOULE. 


fossiles du même genre, que la restauration de ce fémur devrait avoir de 10 à 
20 millimètres de plus de longueur, soit 0 m ,430 environ de longueur maximum. 
Je n’ai, du fémur gauche, que les deux tiers inférieurs de la diaphyse avec le condyle 
interne (PI. X, fig. 2, 2 a) et quelques débris de l'extrémité supérieure. 

Au premier abord, ces deux os donnent une impression de force dans toutes leurs 
parties ; les diaphyses sont massives et les extrémités très volumineuses. Les 
différences entre les dimensions des fémurs droit et gauche sont à peine sensibles, 
et cette remarque s’applique également aux fémurs des deux squelettes de La Fer- 
rassie. 

Vers le milieu de la diaphyse, le fémur gauche de La Chapelle a un diamètre 
antéro-postérieur de 0 m ,03l et un diamètre transverse de 0 m ,029, ce qui donne un 
indice de robusticité d’environ 14 (1). D’après mes observations, la valeur moyenne 
de l’indice de robusticité des fémurs de Néanderthal, de Spy, de La Chapelle et 
de La Ferrassie est d’environ 13,5, chiffre supérieur aux moyennes les plus 
élevées des races humaines actuelles (Lapons, Japonais = 13). 

En même temps qu’ils produisent cette impression de force, nos fémurs fossiles 
frappent, au premier coup d’œil, parleur forte courbure générale dans le sens antéro- 
postérieur et à concavité postérieure. Ce phénomène de la courbure fémorale a d’abord 
été étudié par Kuhff sur des os d'IIommes préhistoriques, et ensuite par d’aulres 
anthropologistes. MM. Anthony et Rivet (2) l’ont analysé avec soin, après avoir indiqué 
un procédé pour exprimer la courbure par son rayon. En appliquant ce procédé, 
j’ai calculé les rayons de courbure de sept fémurs d Homo Neanderthalensis. Ces 
rayons varient de 55,3 à 93,5 (valeurs en centimètres), la moyenne étant de 72, L 

Les tableaux d’Anthony et Rivet montrent que cette moyenne est très voisine de 
celles des Gorilles (= 70,8) et des Chimpanzés (— 77,5) et très éloignée de celle de la 
population précolombienne de l’Equateur étudiée par les auteurs précités (=110), 
et que, d’après M. Rivet, nous pouvons supposer ne pas être très différente de 
celle de l’ensemble des Hommes actuels. Ceux-ci ont donc en général des fémurs 
peu courbés ou presque droits, comme les Orangs et les Gibbons, chez lesquels le 
rayon de courbure n’est pas inférieur à 126 et peut atteindre 849, ce dernier 
chiffre dépassant de beaucoup celui à partir duquel on peut, pratiquement, consi- 
dérer le fémur comme droit. Les chiffres ne font que confirmer, comme toujours, 
l’impression d’un œil exercé et il n’est pas douteux que la courbure fémorale des 
Hommes du type de Néanderthal soit, dans l’ensemble, beaucoup plus prononcée 
que dans l’ensemble des Hommes actuels. Courbure et robusticité vont généralement 
de pair, d’après MM. iVnthony et Rivet ; elles sont ici également exagérées, non 

(1) J’ai suivi, pour cette étude du fémur, la technique employée par le D r Bello y Rodriguez dans son 
travail déjà cité. Cette thèse m’a fourni un grand nombre de données numériques précieuses pour les 
comparaisons. 

(2) Anthony (R.) et Rivet (P.), Contribution à l’étude descriptive et morphogénique de la courbure 
fémorale chez l’Homme et les Anthropoïdes (Annales de s Sciences naturelles , Zoologie, 9 e série, t. VI, 

p. 221). 


— 136 — 



— 137 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


18 


Fémurs d’Hommes fossiles vus par leur face antérieure : N, Néandcrthal ; S, Spy; L.C, La Chapelle ; 
L.F.I, La Ferrassie 1 ; L.F.ll, La Ferrassie II (1/3 de la grandeur naturelle). 


loi 


Marcellin BOULE. 


plus, comme il y a quelques années, sur un ou deux os, qu’on aurait pu considérer 
comme exceptionnels, mais sur une dizaine au moins. 

Nos fémurs fossiles ont une forme à peu près cylindrique. La section, xers le 
milieu de la diaphyse, est arrondie et les diverses faces du corps de l’os sont encore 
moins bien délimitées que sur la plupart des fémurs actuels, dont la diaphyse est 
plutôt prismatique, à section triangulaire. 

La moyenne de l'indice pilastrique (rapport des diamètres antéro-postérieur et 
transverse vers le milieu de la diaphyse) de sept spécimens est en effet de 09, chiffre 
compris entre les moyennes des Singes anthropoïdes (75 à 100) et celles des Hommes 
actuels (100 à 120), d’après les observations d’Hepburn, de Bumüller et de Bello y 
Rodriguez. 

Tous les fémurs ont une ligne âpre, mais celle-ci est plus ou moins accusée. Les 
os de La Chapelle et de La Ferrassie I ont presque une ébauche de pilastre ; sur ceux 
de Néanderthal et de Spy, au moins d’après les moulages, la ligne âpre est moins 
saillante, et sur ceux de La Ferrassie II, elle se réduit à un simplebourrelet linéaire. 
En somme, par la forme de leur diaphyse et par leur ligne âpre, tous ces os ressem- 
blent plus à des fémurs de Singes cynomorphes (Macaque, Cynocéphale) qu’à des 
fémurs dilemmes actuels; ils s’éloignent considérablement des fémurs de Singes 
anthropoïdes. 

Dans sa région supérieure, au-dessous des trochanters, la diaphyse des fémurs 
humains est plus ou moins aplatie d’avant en arrière. Ce caractère, étudié d’abord 
par W. Turner, Hepburn, ensuite par Manouvrier (1), a été désigné par ce dernier 
savant sous le nom d % platymérie. 'L'indice plat y mérique est le rapport entre le diamètre 
antéro-postérieur et le diamètre transverse sous-trochantériens de la diaphyse. Sa 
valeur moyenne, pour les fémurs fossiles, est de 80; elle correspond à ce que Manou- 
vrier appelle une « platymérie commençante ». La platymérie est d’ailleurs plus 
caractérisée sur certaines pièces que sur d’autres, notamment sur celles de Spy et de 
La Ferrassie (= 74 à 70) où elle s’accompagne de la présence d’une fosse hypolro- 
chantérienne, comme nous le verrons tout à l’heure. Manouvrier a montré la 
signification physiologique de cet « aplatissement sous-trochantérien », dont les 
variations sont extraordinairement étendues et qui ne paraît pas se prêter à des 
comparaisons intéressantes entre les Hommes et les Singes. 

La diaphyse fémorale présente aussi un aplatissement vers son extrémité distale, 
une platymérie inférieure. J’en dirai un mot à propos de la tête inférieure. 

L’extrémité supérieure du fémur droit de La Chapelle, mal conservée, ne peut 
être étudiée que sur quelques points. Celte même extrémité est entière sur le fémur 
de Néanderthal, elle est incomplète sur celui de Spy et en assez bon état sur plusieurs 
exemplaires de La Ferrassie. La description suivante est basée sur l’ensemble de ces 
documents. 

(d) Manouvrier (L . ), La platymérie ( Congrès intern. d'Anthrop. et d' Archéol. préhistoriques, 10 e session, 
Paris, 1889, p. 303). 


L'HOMME FOSSILE 1)E LA CHAPELLE-AUX-SAJNTS. 


155 


Les extrémités supérieures de ces divers fémurs, toutes très volumineuses, font 
avec le corps de l’os des angles allant de I 10° à 125°, la moyenne de 6 exemplaires 
étant de 110°. L 'angle du col était donc plus fermé que chez les Hommes actuels, 
dont les moyennes, pour des séries ethniques nombreuses, varient de 120° à 132° 
et dont la moyenne générale est d’environ 126° (t). 

Parmi les Singes anthropoïdes, ce sont les Gorilles (moyenne = 121°) qui se 
rapprochent le plus de nos Hommes fossiles sous ce rapport. 

Quand on compare la longueur du col, comme la prennent la plupart des auteurs, 
avec la longueur du fémur en position, on obtient l'indice de longueur du roi fémoral. 
A l’exception du Gibbon, qui a un col très court, cet indice est plus élevé chez les 
grands Singes que chez les Hommes et, parmi ces derniers, les races noires ont un 
indice plus petit (= 16) que les races blanches et jaunes (= 17). L’indice moyen de 
quatre fémurs de Néanderthal, Spy, La Chapelle et La Ferrassie est de I7,i, ce qui 
les fait rentrer dans la normale humaine des temps actuels. Mais il y a, entre les 
quatre os, de grandes différences. Le fémur droit de Spy a un indice de 19,5. bello y 
Rodriguez, qui a trouvé un chiffre un peu plus élevé (19,9), l’a comparé, à cet égard, 
aux fémurs des grands Anthropoïdes, en faisant remarquer que cet indice dépasse 
même celui des Chimpanzés (= 18,8). Par contre, le fémur gauche du squelette II 
de La Ferrassie a un col remarquablement court (indice = 15), ce qui le rapproche du 
fémur des Gibbons (= 13,5). Il ne me semble pas que, dans l’état actuel de nos 
connaissances, il y ait lieu d’attacher une grande importance au caractère tiré de la 
longueur du col. 

La tète articulaire est très volumineuse. Les diamètres des os de Néanderthal, 
Spy et La Chapelle varient de 0 m ,050 à O" 1 2 3 , 054, ce qui est énorme en valeur abso- 
lue, si l’on en juge par les données numériques du même genre réunies par 
Klaatsch (2) et aussi en valeur relative. L 'indice de robusticilé de lu tête , tel que l'a 
défini Bello y Rodriguez, esten effetde 23,0pour une moyenne de trois fémurs, valeur 
supérieure à celles de toutes les moyennes des races actuelles, y compris les races 
jaunes où l’indice s’élève jusqu’à 22. L’un des trois fémurs, celui de Spy, a même un 
indice de 25,5, égal à celui des Gorilles, ainsi que l’a déjà constaté Bello y Rodriguez. 

La tête articulaire est à peu près sphérique, les diamètres horizontal et vertical 
sont presque égaux et les légères différences qu’on observe sonl tantôt au profit de 
l’un de ces diamètres, tantôt au profit de l’autre. Il en est exactement de même 
chez les Hommes actuels et à peu près de même chez les Singes. 

Sir William Turner (3) a rappelé que la tète articulaire supérieure du fémur des 
Singes est différente de celle des Hommes. Chez les premiers, la surface articulaire, 

(1) On a cru longtemps, et l'on dit encore parfois, que l’angle du col varie avec l’âge et qu’il se ferme 
chez les vieillards. Humphry adémontré que si l’angle diminue pendant la croissance, il ne varie plus 
une fois que celle-ci est terminée. Nous n’avons donc pas à faire intervenir l’âge de nos sujets, qui 
étaient tous adultes. 

(2) L ie. cit. Die NVichtigsten Variationen..., p. 040. 

(3) Address to the Anthropological Section (British Assoc. for the advancement of Science. Toronto, f897). 

— 139 — 


150 


Marcellin BOULE. 


recouverte de cartilage, est plus grande qu’une demi-sphère et séparée du 
col par un bord très net ; le col paraît plus rétréci et « l’ensemble a la forme 
d’un champignon ». Chez l'Homme, la surface articulaire est moins régulière- 
ment sphérique, parce qu’elle se prolonge un peu sur le col, surtout dans sa 
région antéro-supérieure (« empreinte iliaque » de Poirier); de sorte que le rayon 
de courbure est plus grand, les bords limitant la surface articulaire, surtout dans la 
région antéro-supérieure, sont moins nets et la tête paraît moins bien séparée du col. 



Fig. 78. — Extrémité supérieure du fémur gauche du squelette II de La Ferrassie, vue par sa face antérieure 
(à gauche) et par sa face postérieure (à droite), fa., facette supplémentaire (1/2 de la grandeur naturelle). 


Or les fémurs que j’étudie me paraissent offrir une morphologie intermédiaire. 
Déjà, sur le moulage de celui de Néanderthal, la tête semble mieux isolée du col que 
sur les fémurs d’Hommes actuels que j’ai sous les yeux. Cette disposition est bien 
plus claire sur le fémur gauche du squelette II de La Ferrassie, la seule de mes pièces 
originales où la tête soit très bien conservée. Ici, cette tète, parfaitement sphé- 
rique, est séparée du col, étroit et très court, par un bord très accusé, immédiate- 
ment au-dessous duquel commence l’étranglement cervical (fig. 78). La disposition 
simienne est frappante, sans qu’elle se présente, bien entendu, au même degré 
que chez les Singes eux-mêmes. 

Par contre, nous observons, aux tètes supérieures des fémurs des deux squelettes 
de La Ferrassie, un curieux prolongement de la surface articulaire, en haut et en 

— liü — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


157 


arrière sur le col (fig. 78, fa.). Ce prolongement a été décrit par Havelock Charles (1) 
sur des fémurs des populations du Penjab et considéré par lui comme une des nom- 
breuses modifications morphologiques qu’entraîne l'habitude de certaines pos- 
tures (2). Dans la position accroupie d’un sujet qui repose sur ses ischions, la jambe 
et la cuisse fortement repliées contre 
l’abdomen, ce prolongement de la sur- 
face articulaire de la tète vient en contact 
de la corne postérieure très élargie de la 
surface articulaire de la cavité cotyloïde 
de l’iliaque. Nous constaterons bientôt 
d’autres modilications osléologiques de 
même nature. En attendant, je désire 
signaler ce fait intéressant que le pro- 
longement en question, absent sur les 
fémurs d’Anthropoïdes, se retrouve sur 
les fémursde divers Singes cynomorphes. 

Le grand trochanter est volumineux; 
ses impressions musculaires sont bien 
frappées. Comme il est très proéminent et 
que, d’autre part, l'angle du col est rela- 
tivement petit, le sommet du grand tro- 
chanter paraît bien plus élevé (pic sur les 
fémurs d’Hommes actuels. Sur le fémur 
droit du squelette de La Ferrassie I, il 
arrive au niveau du sommet de la tète 
articulaire et présente ainsi l’aspect d’un 
fémur de Gorille (fig. 79). 

Sur les os de Néanderthal et de La 
Ferrassie II, les seuls oii la cavité digitale 
soit visible, celle-ci est vaste et profonde. 

La ligne intertrochantérienne anté- 
rieure, où s’insère la partie antérieure de la capsule fibreuse ilio-fémorale, à peine indi- 
quée chez les Singes, est en général un peu moins marquée que chez les Hommes actuels. 

A la face postérieure, la crête intertrochantérienne est très effacée sur le fémur 
droit de La Ferrassie, le seul où elle soit bien conservée. 

(1) Charles (R. Havelock), The influence of fonction as exemplified in the morphology of llie lower 
extremity of the Panjabi ( Journal of Anat. and Physiol., XXYTll, 1894, p. 1). 

(2) Hepburn (lue. cit., p. 126) signale un prolongement, « encroachment », de la surface articulaire chez 
de nombreuses populations : Hindous, Bengalais, Malais, Esquimaux, Chinois, Nègres, etc., et rappelle 
à ce propos les observations de Charles. Mais il y a ici une confusion. Les prolongements dont parle 
Hepburn se font dans la région antéro-supérieure du col et correspondent à l’empreinte iliaque de 
Poirier, tandis que le prolongement de Charles, dont il est question maintenant, se fait dans la région 
supérieure et postérieure. 



Fig. 79. — Extrémité supérieure du fémur droit de 
La Ferrassie I, vue par la face postérieure, g.t., grand 
trochanter; p. petit trochanter ; 3 t., 3 e trochanter; 
f.h., lace hypotrochanlérienne p/2 de la grandeur 
naturelle). 


Marcellin BOULE. 


i :>8 

Sur tous nos spécimens, le petit trochanter est volumineux, très saillant, indi- 
quant un muscle psoas iliaque d'une grande puissance. 

Depuis longtemps les anatomistes savent qu’on observe parfois chez l’Homme un 
troisième trochanter, homologue du troisième trochanter de beaucoup de Mammifères. 
Il a été bien étudié par Waldeyer, Houzé, von Tôrôk, etc. D’autre part, Douze a 
montré qu’il y avait souvent, à côté de cette protubérance ou, quand celle-ci 
manque, dans la même région, une dépression en cupule, de forme allongée dans 
le sens de l'os, et qu’il a appelée fosse h y potrochantêrienne . Le troisième trochanter 
est ordinairement situé sur le trajet de la branche externe de la ligne âpre; la fosse 
hypotroehantérienne est placée un peu en dehors et au-dessous du troisième tro- 
chanter. L’un ou l’autre de ces caractères ostéologiques, ou les deux réunis, se 
retrouvent dans les diverses races humaines actuelles, mais à des degrés de fréquence 
très divers. Chez les Européens modernes, d’après Houzé, le troisième trochanter 
s’observe environ une fois sur trois, la fosse hypotroehantérienne une fois sur dix 
et les deux réunis une fois sur vingt. Chez les Nègres, le troisième trochanter est 
plus rare, environ une fois sur huit . Bertaux dit qu’on le rencontre 72 fois sur 100 
chez les Guanches des Grandes Canaries. La grande fréquence, chez les Fuégiens, du 
troisième trochanter (6i p. 100) et delà fosse hypotroehantérienne (80 p. 100) peut 
passer pour un caractère ethnique. La fosse hypotroehantérienne existe sur tous les 
fémurs humains de l’àge du Renne (race de Cro-Magnon). 

Examinons nos fémurs fossiles. Sur celui de La Chapelle, la bifurcation ou plutôt 
la trifurcation de la ligne âpre, à son extrémité supérieure, se fait d’une manière 
normale. Les fémurs de Néanderthal et de Spy montrent déjà, sur le trajet de la 
branche externe, un rudiment de troisième trochanter qu’accompagne une légère 
dépression, rudiment d’une fosse hypotroehantérienne. Aux deux fémurs du sque- 
lette I de La Ferrassie, la bifurcation de la ligne âpre commence assez bas; la 
branche externe se dilate bientôt en un troisième trochanter un peu plus accusé, en 
dehors et au bas duquel se creuse une fosse hypotroehantérienne très nette ; la 
branche pour le muscle pectine et la brancheinterne, pour le vaste interne, sont bien 
accusées (fig. 79). Il semble que les fémurs du squelette II de La Ferrassie aient 
présenté la même disposition, mais l’état de conservation de ces os ne permet pas 
de l’affirmer. 

Troisième trochanter et fosse hypotroehantérienne seraient donc fréquents, 
d’ailleurs à.de faibles degrés de développement, sur les fémurs du type humain de 
Néanderthal. D'après M. Honzé, ces productions osseuses servent d’insertion au 
muscle grand fessier, et plus la région fessière est développée, plus le troisième tro- 
chanter est saillant ( 1). 

(I) Loc. cit., p. 23. Plus tard, dans son mémoire sur les Néolithiques d’Hastières ( Mém . de la Soc. 
d’Anthrop. de Bruxelles, t. XXIII, 1 90 i), M. Houzé a écrit : « Le troisième trochanter et la fosse hypo- 
trochantérienne sont le résultat morphologique d’une activité musculaire adaptée à la progression en 
pays escai'pé. » 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 159 

Vers sa partie inférieure le corps du fémur peut aussi subir un aplatissement 
antéro-postérieur, qu’on appelle parfois platymérie inférieure du fémur et qui est 
évalué par Y indice poplité [on rapport des deux diamètres de la diaphyse mesurés 
à 4 centimètres au-dessus de la surface articulaire des con'dvles). Cet indice est 
soumis a de fortes oscillations dans les races humaines, où les moyennes vont, 
d’après Hepburn, de 70-à 87, mais ne dépassent que rarement 80. Mes mesures 
sur huit fémurs d Hommes fossiles du type de Néan- 
derthal (moulages ou originaux), me donnent des in- 
dices allant de 77 à 91 et dont la moyenne est de 85. 

Même dans leur région inférieure, les diaphyses 
fémorales de nos Hommes fossiles sont donc plus 
cylindriques que celles de la plupart des Hommes 
actuels. D ailleurs, cela se perçoit très bien, à l’oeil, 
sur tous les exemplaires. Ainsi que Klaalseh l’a re- 
marqué a propos du fémur de Néanderthal, le passage 
de la diaphyse à l’extrémité inférieure ne se fait pas 
progressivement, « en forme de trompette », comme 
chez nous, mais beaucoup plus brusquement, comme 
chez les Singes et le Pithécanthrope. 

A la face antérieure, la fossette sus-trochléaire, assez 
fortement creusée sur les os de Xéanderthal et de Spy, 
est tout à fait normale sur les autres pièces. 

A la face postérieure, la ligne âpre se bifurque en 
deux branches peu visibles; le triangle poplité, ainsi 
mal délimité, est à la fois haut et étroit. Sur tous les 
fémurs modernes que j’ai sous les yeux, la surface de 
ce triangle est concave. Sur tous les fémurs fossiles elle 
est convexe (1) (fig. 80, e.p.). Par ce caractère, ces os 
se rapprochent du fémur du Pithécanthrope dont l’in- 
dice poplité est extrêmement élevé (=97, d’après Ma- 
nouvrier). 

Les tubercules sus-condyliens de la surface poplitée 
pour 1 insertion du tendon moyen des muscles jumeaux de la jambe, sont absents 
ou à peine visibles, comme chez les Singes. 

La plupart des fémurs fossiles que j’étudie sont privés de leur extrémité infé- 
îieure, en totalité ou en partie. Les exemplaires de La Ferrassie H sont les moins 
défectueux. 

On sait que 1 angle fait par les deux plans contenant les axes transversaux des 
extrémités supérieure et inférieure mesure la torsion fémorale. Cette torsion, bien 

( 1 ) Celte comexilé est plus accusée sur le fémur gauche de La Ferrassie 1, mais à ce niveau l’os 
parait avoir subi une altération pathologique. 



Fig. 80. — Extrémité inférieure du 
fémur gauche du squelette II de 
La Ferrassie, vue postérieure. 
e.p., espace poplité ; fa., facette 
supplémentaire(l/2de la grandeur 
naturelle). 


143 — 


160 


M\rc.elli\ BOULE. 


qu’elle soit extrêmement variable suivant les races et les individus, est, d’une 
manière générale, plus forte chez les Hommes que chez les Anthropoïdes. J'ai prié 
M. Rivet de mesurer l’angle de torsion du fémur gauche de La Ferrassie II, le seul 
dont l'état de conservation permette cette opération. Il l’a trouvé de 18° ; Spy lui a 
donné 20° et Néandertlial 13°. Ces chiffres rentrent dans la normale; ils n’ont rien 
d’exceptionnel ( I). 

Chez l’Homme, la surface articulaire du condyle interne est moins large que la 
surface du condyle externe, laquelle monte sur la face postérieure de l’os plus haut 
que la surface interne. On dit habituellement que chez les Singes, au contraire, la 
surface comlylienne interne est plus grande que la surface externe, en largeur et aussi 
en longueur, car elle se replie horizontalement en haut pour arriver plus près du corps 
de l’os. Les deux dispositions seraient donc tout à fait inverses. Cela est bien exact 
pour les Singes anthropoïdes, et la différence saute aux yeux quand on compare un 
fémur humain à des fémurs de Gorille, de Chimpanzé, d’Orangou même de Gibbon. 
Mais il n’en est pas de même, ou du moins toujours de même, chez les Singes infé- 
rieurs : j’ai sous les yeux des fémurs de Babouin et de Semnopithèque, dont les sur- 
faces condyliennes externe et interne sont à peu près égales, et un fémur de Magot, 
dont le condyle externe a une surface plus vaste que celle du condyle interne. 

Or, il est curieux d’observer qu’au fémur du squelette II de La Ferrassie, les seules 
de mes pièces originales où ces parties soient à peu près bien conservées, il y a 
subégalité des deux combles et que les surfaces condyliennes externes se détachent 
mieux, par des arêtes-limites plus nettes, que chez les Hommes actuels, tandis que 
la surface condylienne interne se prolonge en haut par une facette supplémentaire 
appliquée contre le corps de l’os (fig. 80, fa.). 

Cette facette, qui paraît exister aussi sur le fémur de La Chapelle, a été observée 
par Charles (2) sur les fémurs de ses Penjabiens. Elle serait produite, comme la facette 
de la tète supérieure dont j’ai parlé plus haut, par l'habitude de la posture accroupie. 
Dans l’extrême tlexion du genou, cette surface se met en rapport avec le cartilage 
semi-lunaire interne sur la tubérosité interne du tibia. Quoi qu’il en soit, il est 
intéressant de remarquer, une fois de plus, que par certains caractères, la morphologie 
fémorale humaine se relie plus directement à la morphologie des Singes inférieurs 
qu’à celle des Singes anthropoïdes. 

La face antérieure de l’extrémité inférieure du fémur parle dans le même sens. 
Chez les Singes anthropoïdes, les deux bords de la trochlée rotulienne sont presque 
égaux, leur saillie est à peu près pareille et la trochlée elle-même est peu creuse. 
Chez l’Homme, les bords sont très inégaux, le bord externe est plus saillant 

(1) D'après Ivlaatsc'i (/oc. cit., p. 663), la torsion serait de 12° pour le fémur droit de Spy et de 9°, 5 
pour celui de Néandertlial. Bello y Itodriguez (/oc. cit., p.73) donne au fémur de Spy un angle de torsion 
de 13°, 5. Les dillérences entre ces résultats et ceux de M. Rivet méritent d’étre signalées. Elles prouvent, 
une lois de plus, qu’il ne faut accorder qu'une confiance limitée aux comparaisons des données numé- 
riques quand celles-ci sont empruntées à plusieurs auteurs. 

(2) IjOc. cit., p. 10. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 161 

que le bord interne, la troehlée est j)lus profonde. Ces derniers caractères se retrouvent 
sur nos fémurs lossiles et aussi chez les Singes cynomorphes, qui diffèrent ainsi, 
et de la même manière que les Hommes, des Singes anthropomorphes. 

J. Fraipont a observé qu au fémur de Spy, les surfaces articulaires condyliennes 
sont très développées dans le sens antéro-postérieur, de sorle que les rainures ou 
encoches, séparant ces surfaces de la surface trochléaire, occupent une situation plus 
reculée. Les fémurs de La Chapelle-aux-Saints, au moins parleurs condyles internes, 
les seuls qui soient conservés, me paraissent normaux, mais, aux fémurs de La 
Ferrassie II, les limites de séparation des surfaces condylienne et trochléaire sont 
absentes ou a peu près invisibles, comme chez les Singes. Le fait a son importance 
dans la question del attitude de nos Hommes fossiles, puisque, d’après les anatomistes, 
ces rainures résulteraient de la pression produite par le bord antérieur des ménisques 
interarticulaires dans l’hyperextension du genou. 

L’échancrure intercondylienne est très large sur les fémurs du squelette H de La 
Ferrassie. 

Les tubérosités de tous les exemplaires sont volumineuses, ce (pii contribue à 
donner aux extrémités inférieures leur aspect massif. La tubérosité du condyle interne 
est surmontée d’un tubercule épais et saillant pour l’insertion du troisième ou grand 
adducteur. 

Il me reste enfin à dire un mot de l’angle que l'ail l'axe du fémur avec le plan 
tangent aux bords inférieurs des condyles. Ce plan étant horizontal, au moins par 
convention puisqu il se confond avec le plan des plateaux du tibia, l’angle en question 
mesure l’obliquité des fémurs, de haut en bas et de dehors en dedans. 11 représente le 
complément de « l’angle des axes anatomique et mécanique » de divers auteurs, 
notamment de Bertaux (1). Chez les Singes, quandle fémur repose sur ses condyles, 
la diaphyse esta peu près verticale et l’angle d’obliquité s’écarte peu de l’angle droit. 
Chez les Hommes actuels, d’après Bertaux, l’angle des axes est en moyenne de 9° et, 
par suite, l’angle d’obliquité de 81°, les oscillations individuelles allant de 76° à 84°. 
Je me suis assuré que les angles relevés sur les fémurs d'Homo Neanderthalensis ne 
sortent pas de ces limites. 

Rotules. — Les deux rotules du squelette de La Chapelle sont parfaitement con- 
servées. Celle du côté droit a été photographiée, planche X, figure 3. vue par sa face 
externe et fig. 3 a, vue par sa face interne (2). Elle a 0 m ,04G de largeur, 0 m , 039 de hauteur 
et0 m ,021 d’épaisseur. Les rotules de Spy et de Krapina, plus volumineuses, ont des 
proportions qu’on ne rencontre pas ou qui sont très rares chez les Hommes actuels, 
surtout de petite taille. Les rotules fossiles sont relativement beaucoup plus larges 
que hautes, ce qui les fait ressembler un peu à des rotules de Gorille. Celles de La Cha- 
pelle ont la facette articulaire externe plus grande que l’interne, mais, contraire- 

(1) Loc. cit., p. 133. 

(2) Le photographe l’a mal orientée, la base étant en bas au lieu d’être en haut. 

— 14o — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


19 


162 


Marcellin BOULE. 


ment à ce qu'indiquent les traités d’ostéologie humaine, la facette interne est plus 
concave que l’externe. 

Tibias. — Les tibias du squelette de La Chapelle-aux-Saints sont très incomplets. 
Au tibia gauche, il manque le tiers inférieur et le plateau articulaire interne. Je le 
représente, complété avec du plâtre, planche X, figure 4, vu par sa face antérieure, 
figure 4«, vu par sa face externe, figure 4 b, vu par sa face articulaire supérieure. 
Du tibia droit je n’ai que quelques morceaux ne s’ajustant pas. Les tibias du 
squelette de la Ferrassie I n’ont plus leur tète supérieure; ceux du squelette 11 sont 
à peu près complets. On sait que la' grotte de Spy a livré un tibia gauche « abso- 
lument complet et intact, admirable de conservation ». 

Nous pouvons, par comparaison avec ce dernier, attribuer au tibia gauche de La 
Chapelle une longueur d’environ 0 m ,3i 0 (non compris l’épine et y compris la malléole) . 
Les tibias droit et gauche du squelette II de La Ferrassie ont respectivement 0 m ,308 
et 0 m ,307. Nous avons déjà vu (p. 1 19) que ces dimensions sont relativement petites 
et que le rapport tibio- fémoral, chez les Hommes du type deNéanderthal, indique une 
jambe extrêmement courte par rapport à la cuisse, plus courte encore que chez les 
races de l’humanité actuelle aux jambes les plus courtes. 

Les tibias fossiles ont aussi un aspect très vigoureux. La valeur moyenne de l 'in- 
dice de robusticité (rapport de la circonférence minimum du corps de l'os à la 
longueur maximum) des exemplaires de Spy, La Chapelle et La Ferrassie II attei- 
gnant 24, est notablement supérieure aux valeurs moyennes des diverses popula- 
tions actuelles dont Rivet nousa donné le tableau (1) et qui vont, pour les hommes, 
de 19 à 22. 

D’une manière générale, la diaphyse du tibia humain a une forme prismatique 
triangulaire. Mais elle peut être plus ou moins aplatie transversalement; elle présente 
alors un phénomène désigné par Bush, il y a un demi-siècle, sous le nom de platycnémie 
el étudié depuis par de nombreux anthropologistes, Broca, Kuhff, Manouvrier, etc. 
L 'indice de platycnémie est le rapport du diamètre transverse et du diamètre antéro- 
postérieur delà diaphyse mesurés au niveau du trou nourricier. 

Les deux diamètres du tibia de La Chapelle-aux-Saints sont respectivement de 
0 m ,027 et 0 m ,039 ; l’indice de platycnémie = 69. J’ai calculé la valeur moyenne de 
cet indice pour les six tibias que j’ai pu mesurer et l’ai trouvé égal à 71,3. D’après 
tous les auteurs qui se sont occupés de définir les divers degrés de la platycnémie, les 
indices supérieurs à 70 correspondent à une platycnémie nulle. Nos tibias ne sonl 
donc pas platycnémiques, mais eurycnémiques , pour employer l’expression de lùiliff. 

On a beaucoup écrit sur la signification de l’aplatissement transversal du corps 
du tibia sans qu’il y ait encore un parfait accord entre les opinions exprimées. 

Un premier fait, dont il faut tenir compte, c’est que parmi les Singes anthropoïdes, 


1) Lo:. cil. (Basse-Californie), p. 53. 


— HG — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


1G3 


le plus grimpeur de tous, l’Orang, est le seul qui n’ait pas de platycnémie, les autres 
ont une platycnémie moyenne,, D’autre part, dans l’humanité, il semble bien, comme 
le veut Manouvrier, que la platycnémie ne soit pas un caractère de race ; qu’elle se 
rencontre, à des degrés divers et avec une fréquence variable, dans toutes les 
populations étudiées, et qu’elle paraisse beaucoup plus commune chez les peuples 
anciens que chez les modernes. Entin les enfants ne sont jamais platycnémiques. 

M.M anouvrier pense qu’ils’ agit d’un caractère acquis, dù uniquementau développe- 
ment et à l'action du muscle tibial postérieur, et en rapport avec la marche en pays 
accidenté, sur des pentes inclinées. La platycnémie ne serait donc pas un caractère 
d’infériorité évolutive ou fonctionnelle, mais un caractère de « supériorité », puisque 
produit sous l’influence d’une cause essentiellement humaine. Divers anthropolo- 
gistes, le D r Collignon, Charles, etc., ontcependant fait remarquer qu’une platycnémie 
très accusée se rencontre chez des populations habitant un pays parfaitement plat et 
qu’elle ne s’observe pas toujours chez des montagnards. Nos Hommes fossiles sont 
dans ce dernier cas. Sans qu’on puisse traiter de montagnes les reliefs de la Corrèze 
et du Périgord, la topographie des environs de La Chapelle-aux-Saints et dos 
Eyzies, avec ses grands escarpements calcaires, était bien de nature à exercer 
fortement les muscles postérieurs des jambes de leurs premiers habitants. Et, de 
fait, les Hommes de la race de Cro-Magnon, qui vinrent ensuite, étaient platycné- 
miques. 

Quoi qu’il en soit de l’explication anatomo-physiologique de la platycnémie, je 
ne crois pas qu’on puisse mettre en doute qu’il s’agit bien d’un caractère de spé- 
cialisation et il est intéressant, par suite, d’observer que nos Hommes fossiles ne le 
présentent pas, et que leurs tibias ont la section triangulaire qui correspond à la 
formé normale, ou généralisée, du tibia des Mammifères. 

La topographie superficielle du corps du tibia de La Chapelle-aux-Saints, les dispo- 
sitions et les caractères de ses insertions musculaires sont très semblables à ceux du 
tibia de Spy : même effacement des bords, surtout du bord externe, même faiblesse 
des insertions musculaires pour le jambier antérieur, même développement des 
attaches pour le soléaire, le poplité, le jambier postérieur, etc. 

L’extrémité supérieure de nos tibias a un volume considérable en rapport avec 
celui de la tête inférieure des fémurs. La particularité la plus curieuse qu elle pré- 
sente est sa rétroversion. 

En 1880, le D r Collignon (1), décrivant des ossements humains trouvés dans le lebm 
delà vallée du Rhin, à Bollwiller, observait que les tibias présentaient une incur- 
vation en arrière de la tête de l’os « qui donne au plateau articulaire une direction 
oblique de haut enbas et d’avant en arrière ». « Je ne sache pas, ajoutait-il, que ce 
caractère ait jamais été signalé, cependant je le crois bon à retenir, car il su f fit de 
regarder un squelette de Gorille pour y constater la même disposition, mais natu- 

fl) Voir p. ISO la référence bibliographique. 

- 147 — 


164 


Marcellin BOULE. 


rellement exagérée, entraînant chez cet Anthropomorphe la demi-flexion de la jambe 
et par suite la difficulté delà station verticale. Je me suis assuré par comparaison 
qu’elle ne se rencontre pas sur les tibias modernes que j’ai à ma disposition (1). » 

En 1888, J. Fraipont (2), étudiant le tibia dans la race de Néanderthal, reprit 



Fig. 81. — Tibias vus de face: S, Spy; L.C., La Cliapelle-aux-Sainls ; L.F.l, La Ferrassie I ; L.F.1I, La Fer- 
rassie II ; FR, Français (1/3 de la grandeur naturelle). 


l’examen de ce caractère en mesurant l’angle fait par l’axe du corps de l’os 
avec l’axe de la tète supérieure. Voici le résumé de ses observations . 

Angle d’inclinaison de l’axe de la tête sur l’axe du conrs du tibia, d’après Fraipont. 


Singes anthropoïdes, moyenne de 1 tibias 25° 

Tibia de Spy 18° 

Néolithiques belges, moyenne de 25 tibias 12° 

Belges modernes, moyenne de 33 tibias 7° 

(1) Loc. cit., p. 406. 

(2) Revu e d'Anthrop., 1888, p. 145. 


148 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CITAPELLE-AUX-SALNTS. 


165 


D’après les conclusions de notre regretté collègue, la rétroversion du tibia est un 
caractère simien qui est allé en s'atténuant depuis le Quaternaire ancien jusqu’à nos 
jours : « L’Homme aurait gagné une stature de plus en plus verticale dans la 
station debout ». 



Fig. 82. — Tibias vus de profil (face externe) : S, Spy ; L.C., La Chapellc-aux-Saints ; L.F.I, La Ferrassie I; 
L.F.II, La Ferrassie II ; FR, Français (1/3 de la grandeur naturelle). 


En 1893, Manouvrier (1) publia un mémoire spécial sur la question. Voulant ana- 
lyser de plus près le phénomène, il distingua trois angles: 

1° L 'angle de rétroversion , ou angle de l’axe de ligure du corps de l’os avec l’axe de 
la tète représenté par une perpendiculaire à la surface du plateau articulaire interne. 
Cet angle est sensiblement le même que celui deFraipont; il correspond à un fait 
purement anatomique et n’a pas la valeur physiologique qu’on lui a prêtée. 


(I) Voir la référence bibliographique, p. 150. 


IGG 


Marcellin BOULE. 


2° L 'angle d'inclinaison, qui est l’angle de l’axe mécanique du tibia avec une per- 
pendiculaire à la surface du plateau interne. Cet angle exprime donc la rétroversion 
de la tête du tibia, non plus par rapport à l’axe de ligure de l’os, mais par rapport à 
l'axe mécanique. Il est toujours plus petit que le premier. 

3° Un angle biaxial , ou angle des deux axes, morphologique et mécanique. Il 
est facile de voir que cet angle est égal à la différence des deux premiers. 

Les études de Manouvrier, ayant porté sur de très nombreux tibias, lui montrè- 
rent que la rétroversion n’est pas spéciale aux races préhistoriques; qu’elle s’observe 
chez certaines populations actuelles, notamment les Californiens, à un degré très 
élevé (moyenne = 20°) et qu’elle se rencontre même chez les Parisiens contemporains 
(moyenne = 12°, maximum = 20°). Il ne s’agirait donc pas d’un caractère simien, 
mais d’un caractère dû simplement, comme la platycnémie, à une action morpho- 
génique des muscles supérieurs de la jambe. « Nos ancêtres quaternaires marchaient 
en flexion comme beaucoup d’Iiommes actuels, mais ils pouvaient se tenir droits 
dans la station debout (1). » 

J’aurai l’occasion de revenir sur l’interprétation de ce phénomène de la rétroversion 
du tibia. Voici, en attendant, quelques chiffres se rapportant à quatre tibias fossiles 

d 'Homo Neander! halensis : 


Spy (Fraipont, Manouvrier) 

Rétroversion. 

18° 

Inclinaison. 

13° 

Angle biaxial. | 

5° 

La ChapelIe-aux-Saints (2) 

20° 

14° 

6° 

La Ferrassie II, tibia droit 

20° 

16° 

4° 

— — gauche 

20° 

18° 

4o 


Les moyennes de cette série, malheureusement trop petite, restent notablement 
inférieures à celles des Chimpanzés et Gorilles (angle de rétroversion = 26°); elles se 
confondent, à très peu de chose près, avec les moyennes offertes par les populations 
actuelles qui ont les tibias les plus rétro versés, les Californiens étudiés par Manou- 
vrier et les Fuégiens étudiés par R. Martin (=20°). Elles sont très supérieures à 
celles des Parisiens anciens ou modernes (=9° à 1 î°) et à celle des Suisses (= 8°). 

Les cavités glénoïdes, ou surfaces articulaires supérieures de nos tibias fossiles, 
sont vastes, leurs dimensions étant en rapport avec celles des condyles fémoraux. 
Elles sont séparées par des épines peu saillantes. L’inclinaison générale du plateau 
articulaire, de dehors en dedans, est bien plus forte qu’aux tibias d’Hommes 
actuels chez lesquels elle est toujours très faible quand elle existe. Cette inclinaison 
est aussi très prononcée chez le Gorille. 

La surface interne, bien conservée aux tibias de La Ferrassie II, est un peu moins 
concave que chez les Hommes actuels. Elle est aussi située légèrement en conlre- 

(1) Loc. cit., p. 263. 

(2) Ce tibia n’ayant plus de condvle interne, les mesures ont été prises sur le condyle externe; elles 
sont donc plutôt trop faibles, le condyle interne étant toujours plus incliné que le condyle externe. 


— 150 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAIiNTS. 


1(»7 


bas de la surface externe, comme chez le Gorille, ce qui contribue à donner au plateau 
articulaire l’inclinaison générale de dehors en dedans que je viens de signaler. Ces 
dispositions sont plus voisines de celles des Anthropoïdes que de celles de la plupar 
des Hommes actuels. Avec l'inclinaison antéro postérieure, elles sont considérées 
par Sir William Turner (1) comme la preuve d’une demi-flexion du membre infé- 
rieur et, par suite, d’une attitude verticale imparfaite. 

Thomson (2) a montré que la surface articulaire externe n’a pas la même forme 
sur tous les tibias humains et que sa convexité, d'avant en arrière, varie dans une 
large mesure. Il a établi une échelle de 5 degrés, allant d’une surface légèrement 
concave à une surface nettement bombée. Ses recherches, sur 1 52 squelettes de tous 
pays, lui ont montré que dans les races élevées la convexité est légère et qu’elle est 
plus prononcée dans les races sauvages. « Il est probable, dit-il, que cette convexité 
sera reconnue comme caractéristique des races anciennes et fossiles. » 

J’ai pu prendre, avec une étroite et fine lame de plomb, le profil antéro-postérieur 
delà surface articulaire externe sur quatre tibias fossiles, et cesquatre profils sont tous 
remarquables par leur rectitude ou même leur faible concavité. Ils répondent aux 
degrés 1 et 2 de l’échelle de Thomson. De sorte que la supposition du savant anato- 
miste anglais, relativement aux races fossiles, ne se trouve pas ici confirmée. Cela 
est d’autant plus remarquable ou inattendu que, chez les Singes, cette surface est 
toujours convexe. 

La convexité de la surface externe est en rapport, d’après Thomson, avec la fré- 
quence d'une forte flexion du genou, conséquence de la posture accroupie. L’absence 
de cette convexité sur les tibias fossiles est singulière, puisque nous avons déjà 
relevé sur le fémur, et que nous relèverons sur le tibia et sur l’astragale, d’autres 
stigmates considérés par les anatomistes comme ayant la même signification. Thom- 
son fait remarquer, il est vrai, que cette convexité doit être moins prononcée 
quand il y a rétroversion, les deux phénomènes pouvant se compenser. Il est inté- 
ressant d’observer qu’ils se trouvent réunis chez les Singes anthropoïdes. 

La tubérosité antérieure, visible sur le tibia de La Chapelle-aux -Saints, est relali- 
vement peu saillante. Les tubérosités postérieures sont bien conservées sur les tibias 
deSpy,deLa Chapelle, de La Ferrassiell. La comparaison avec des tibias d’Européens 
montre quecestubérosités sont plus rejetées en arrière et qu'elles surplombent davan- 
tage la face postérieure de l’os. C’est une conséquence de la rétroversion. Il s’en- 
suit également que la facette péronéale, située sous la tubérosité externe, est plus 
oblique que chez les Hommes actuels et se rapproche plus de la disposition presque 
horizontale qu’elle a chez les Singes. La différence est particulièrement nette sur les 
tibias de La Ferrassie II (fig. 83). Cette disposition indique, pour le péroné, une 
facilité plus grande à supporter une partie du poids du corps. 

J. Fraipont et Lohest ont signalé le volume considérable de la tète inférieure du 

(1) Loc. rit. (Arlress to the Anthropol. Seclion...), p. II. 

(2) Voir la référence bibliographique, p. 150. 


168 


Marcellin BOULE. 


tibia de Spy. Je peux faire la même observation au sujet des tibias de La Ferrassiell, 
les seuls qui aient encore leur tète inférieure. C’est surtout la malléole qui est plus 
développée que chez les Hommes actuels. Elle est aussi plus oblique, plus déjetée en 
dedans, de sorte que la mortaise tibiale était plus évasée, comme chez les Anthro- 
poïdes. 

L’axe transversal de la tète supérieure du tibia n’est pas dans le même plan que 
l’axe transversal de la tète inférieure; c’est le phénomène que les anthropologistes 
nomment la torsion du tibia. Il est mesuré par la valeur de l’angle de torsion 

des deux axes. 
Cette torsion ne 
se fait pas dans 
le même sens 
chez les Singes 
et chez les 
Hommes. L’ex- 
trémité infé- 
rieure des tibias 
des premiers est 
tordue en de- 
dans, de sorte 
que, lorsqu’ils 
posent sur le 
sol, les deux 
pieds conver- 
gent en avant : la torsion est alors dite négative (1). Chez les Hommes, la torsion se 
fait en dehors, de sorte qu’en station verticale, les deux pieds divergent en avant : 
la torsion est dite positive. 

Voici quelques chiffres empruntés aux tableaux de Bello y Rodriguez : 





Fig. 83. — Extrémités supérieures d’un tibia de Chimpanzé, du squelette de La Fer- 
rassie II et d'un Français vues par leur lace externe pour montrer la disposition de 
la facette péronéale (1/3 de la grandeur naturelle). 


Angle de torsion du tibia. 


Orangs (moyenne) — 24° 

Gorilles (moyenne) — 19° 

Chimpanzés (moyenne) — 9° 

Gibbons (moyenne) — 7° 

Hommes modernes, moyenne la plus basse (Australiens) -I- 9° 

— . — générale -t- 17° 

— la plus élevée (V'eddas) -f- 33° 


11 est bon d’ajouter (pie les variations individuelles sont énormes, puisqu’elles peu- 
vent aller, chez les Français, de -j- 2° à + 39°. 

D’après le même auteur, l’angle de torsion du tibia de Spy serait de 23°. M. Rivet 

(I)Bei.lo y Rodriguez, loc. cit., p. 9 et3o. 

— 152 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


169 


a bien voulu mesurer cet angle sur les deux tibias du squelette 11 de La Ferrassie; 
il a trouvé 10° pour le tibia droit et 9° pour le tibia gauche. Ces chiffres s’ac- 
cordent bien avec les directions antéro-postérieures des surfaces tibiales des 
astragales. 

Chez les Singes anthropoïdes, la surface articulaire de l’extrémité inférieure du 
tibia, pour l'astragale, est dans un plan oblique par rapport à l’axe du tibia, la pente 
générale de cette surface étant de dehors en dedans, comme la surface supérieure 
correspondante de l’astragale. Chez l’Homme, l’angle de la surface astragalienne 
et de la diaphyse est à peu près droit. C’est aussi ce qu’on observe sur nos tibias 
fossiles. Et même ici la disposition humaine semble 
exagérée, parce que la lèvre interne de la poulie astra- 
galienne étant, comme nous le verrons plus tard et 
contrairement à ce qui a lieu chez l’Homme actuel, 
plus élevée que la lèvre externe, la demi-facette concave 
qui lui correspond sur la surface tibiale est plus creuse 
que la demi-facette externe. 

En même temps qu’il signalait la convexité de la sur- 
face articulaire externe du plateau tibial chez beaucoup 
de populations sauvages ayant l’habitude de se tenir 
dans une position accroupie, Thomson faisait connaître 
la présence, sur le bord antérieur de la surface arti- 
culaire des tibias de ces. mêmes populations, d’une ou 
deux facettes articulaires supplémentaires qui, dans la 
position accroupie, où le pied est fortement fléchi sur 
la jambe, viennent se mettre en rapport avec des 

facettes analogues du col de l'astragale. F ‘g 8L — Extrémité inférieure au 

T1 i • pr» • i i I . , , tibia et astragale du squelette de 

11 m est dit licite de reconnaître ces accidents mor- La Ferrassie n. fa., facettes sup- 

phologiques sur le moulage que je possède du tibia de [i, ° de la grandeui 

Spy, mais ils sont visibles sur le tibia et l’astragale de 

La Chapelle et, sur les os des deux squelettes de La Ferrassie, ils se présentent 
avec la même netteté que sur la figure donnée par Thomson d’un pied de Yeddah 
(fïg. 84, fa.). 

Les Singes anthropoïdes, surtout le Gorille et l’Orâng, ont ces facettes de l’extré- 
mité inférieure du tibia et du col de l’astragale habituellement bien accusées. D’après 
Thomson, ces caractères, communs à certains Hommes et aux Anthropoïdes, sont 
dus uniquement à l’influence de l’attitude et tout porte à supposer qu’ils sont simple- 
ment acquis et non transmis. 

Tel n’est pas l’avis de Charles qui, dans le travail déjà cité à propos des facettes 
supplémentaires et analogues des fémurs, a montré que les facettes tibiales et astra- 
galiennes de Thomson se retrouvent chez les indigènes du Pendjab et qu’elles y 
existentdéjà très accentuées chez l’enfant, chez le nouveau-né et même chez le fœtus 

— 153 — 



Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


20 


170 


Marcellin BOULE. 


de trois à huit mois, tandis que chez les Européens, aux mêmes époques, il n’y a 
rien de pareil. Ces caractères peuvent bien avoir été acquis par des adaptations 
physiologiques spéciales, mais il n’est pas douteux que cette acquisition date de 
bien loin et soitaujourd’hui transmise régulièrement. Les observations de M. Charles 
viendraient à l’appui des doctrines de Lamark sur l’hérédité des caractères acquis. 
J’ajouterai que l’acquisition pourrait remonter plus loin encore que ne le suppose 
l’auteur, carde même que nous avons observé les facettes supplémentaires du fémur 
chez certains Singes inférieurs, de même leur tibia et leur astragale présentent 
aussi des facettes supplémentaires. On est donc autorisé à considérer ces caractères 
comme pithécoïdes et comme ayant peut-être une valeur phylogénétique. Ils se 
seraient conservés chez les Hommes qui ont gardé comme posture habituelle la 
position accroupie. Ils auraient disparu chez les Hommes qui ont changé de posture 
et pris l’habitude de s’asseoir. La différence d’interprétation est essentielle. 

Péroné. — Il n’a été trouvéàLa Chapelle-aux-Saints quela moitié supérieure d’une 
diaphyse de péroné. On en verra la photographie, planche X, ligure 5 (face anté- 
rieure) etligure 5 a (face interne). Ce fragment est si différent de la même partie d’un 
péroné d’Homme moderne qu’on éprouve une certaine difficulté pour l’attribuer à un 
côté du corps plutôt qu’à l’autre. En réalité, il s’agit d’un péroné droit. Il est remar- 
quable par sa robustesse, le diamètre maximum de ce morceau de diaphyse étant 
de 0 m ,016, et la forme de cette diaphyse étant sub-cylindrique, au lieu d’être nette- 
ment triangulaire comme aux péronés d Hommes modernes. 

Les péronés du squelette de La Ferrassie I sont incomplets ; ils offrent les mêmes 
caractères de robusticité, mais la diaphyse est plus aplatie. Ceux du squelette II sont 
à peu près intacts. Je me réserve d’en faire plus tard une étude détaillée. Je signa- 
lerai, pour le moment, leur forte courbure générale, à l’inverse de la courbure 
tibiale, la grosseur de leurs extrémités, les dispositions un peu spéciales de leurs 
facettes articulaires, en harmonie, d’une part, avec les caractères signalés plus haut 
des facettes péronéales du tibia, et d’autre part avec les caractères des surfaces arti- 
culaires correspondantes de l’astragale dont on va lire la description. 

Toute la morphologie de ces péronés dénote qu’ils jouaient, dans la statique du 
membre inférieur, un rôle plus considérable que les péronés des Hommes actuels. 
Ils devaient contribuer dans une plus forte mesure à supporter le poids du corps. 

Extrémités inférieures . — Je peux répéter, à propos des extrémités inférieures des 
Hommes du type de Néanderthal, l’observation présentée à propos des extrémités 
supérieures. Jusqu’à ces derniers temps, nous étions très pauvres en documents 
ostéologiques. Néanderthal n’a rien donné. On a recueilli à Spy un astragale, deux 
calcanéums, deux métatarsiens et quelques « fragments indéterminés ». Krapina a 
livré, avec deux astragales, deux cuboïdes et deux naviculaires, d’assez nombreux 
débris d’autres os du tarse, de métatarsiens et de phalanges. 


L’HOMME FOSSILE DE LA C1IAPELLE-AUX-SAINTS. 


171 


Do La Cliapelle-aux-Saints nous avons : un astragale et un calcanéum gauches, les 
cinq métatarsiens droits malheureusement très mutilés, la tète inférieure du deuxième 
métatarsien gauche, un morceau du cinquième métatarsien du même côté et une 
première phalange. M. IL Martin a publié une note sur deux astragales humains de 
La Ouina (l).Les belles et récentes découvertes de MM. Capitan et Peyrony à La 
Ferrassie (Dordogne) m’ont permis de dégager et d’assembler les éléments squelet- 
tiques de trois pieds presque complets. Ces documents exceptionnels seront 
décrits un jour avec tous les détails voulus. Je dois me borner aujourd’hui à l’examen 
des quelques débris de La Cliapelle-aux-Saints. Les variations ostéologiques du pied 
ont été longuement et minutieusement étudiées par M. Yolkov (2) dans un mémoire 
où je puiserai une foule de renseignements comparatifs. 

Astragale. — Depuis longtemps, les anatomistes etles paléontologistes considèrent 
l’astragale comme un des os les plus intéressants du squelette des Mammifères. Ses 
variations sont considérables et en rapport avec des conditions physiologiques rela- 
tivement faciles à déterminer. J'entrerai donc dans quelques détails au sujet de 
l’astragale des Hommes du type de Néanderthal. 

Celui de La Chapelle m’est arrivé un peu endommagé sur plusieurs de ses bords, 
et une partie de la tète supérieure, du côté interne, a été brisée. Il est représenté 
sur la planche XI, fig. I, la, I b, le, le/, le, vu par ses faces supérieure, inférieure, 
externe, interne, antérieure et postérieure. (Sur cette dernière photographie, le, l’os 
a été retourné par mégarde, de sorte que la face supérieure est en bas, la face infé- 
rieure en haut.) 

Cet astragale fossile frappe d’abord par son aspect trapu. Ses dimensions, 
prises comme l’indique Yolkov (3), sont les suivantes : 


Longueur totale 0 m ,057 

Hauteur 0 m ,035 

Largeur totale 0 m ,053 


L’examen des tableaux de mensuration de Yolkov et d’un tableau d’accès peut- 
être plus commode, dressé par M. Charles Fraipont (4), montre que l’astragale de 
La Chapelle-aux-Saints est relativement [tins court, plus haut et surtout plus large 
que les astragales d’ Hommes actuels de toutes races. 

Yoici deux tableaux où j’ai résumé les observations de M. Yolkov en y intercalant 
les données numériques relatives à six astragales d ' Homo Neanderthalensis : Spy, La 
Chapelle, La Ferrassie I, La Ferrassie II et La Ouina. 

(1) Martin (D r Henri), Astragale humain du Moustérien moyen de La Quina ; ses affinités (Extrait du 
Bull, de la Soc. préhistorique de France, 1890, p. 391). 

(2) Th. Volkov, Les variations squelettiques du pied chez les Primates et dans les races humaines 
(Extrait des Bulletins et Mémoires de la Soc. d'Anthrop. de Paris, Paris, 1903). 

(3) Loc. cit., p. 51. 

(4) Frupont (Ciivrles), L’astragale de l'Homme moustérien de Spy ; ses affinités (Extrait du Bull, de la 
Soc. d'Anthrop. de Bruxelles, t. XXXI, 1912). 


— ioo — 


172 


Marcellin BOULE. 


1° Le premier établit les rapports de la hauteur totale de l’astragale à sa longueur 
totale. J’ai pris, dans les listes de Volkov, les rapports les plus élevés sans tenir 
compte de la distinction des sexes. 


Indice de hauteur-longueur de l’astragale. 


Homo Neanderthalensis (moyenne-) 61,0 

Hommes actuels: Négritos (moyenne la plus élevée) 68,8 

(moyennes) 

Japonais . 58,5 

Esquimaux 58,2 

Patagons 58,1 

Européens (nouveau-nés) 57,1 

Polynésiens 56,8 

Veddahs 56,1 

Mélanésiens 55,0 

Fuégiens 54,6 

Européens 53,8 

— Nègres 51,3 

Australiens (moyenne la plus basse). . 48,2 

Moyenne générale. , . 55,5 

Anthropoïdes (moyennes) De 40 à 55 

Singes inférieurs (moyennes) De 36 à 56 

Lémuriens (moyennes) De 38 à 55 


Ce tableau nous montre une série continue, et conforme à la hiérarchie zoologi- 
que, des Primates les plus inférieurs à l'Homme. Dans l’intérieur du groupe 
humain, la progression ne se fait pourtant pas comme on pourrait s’y attendre. 
Les Australiens et les Nègres possèdent les astragales les plus surbaissés, mais, 
chose curieuse, leurs plus proches voisins à cet égard sont les Européens (1). Les 
Patagons, les Esquimaux, les Japonais, les Négritos, etc., ont les astragales les plus 
élevés et l'Homme île Néanderthal avait un astragale plus élevé encore. Ce fait et 
celui que les Européens nouveau-nés ont un indice beaucoup plus fort que les 
Européens adultes semblent montrer que le développement en hauteur de l'astra- 
gale est un caractère primitif du rameau humain; qu'à cet égard, comme à tant 
d’autres, l'évolution de ce rameau a été de très bonne heure indépendante de celle 
des rameaux voisins des Anthropoïdes et des autres Singes. 

2° J’ai calculé, d’après les mensurations publiées par Volkov, le rapport delà 
largeur totale de l’astragale à sa longueur totale, dans les mêmes groupes. Voici les 
résultats : 

(1) Il y a là une contradiction avec l’assertion de Volkov que la hauteur de l’astragale atteint son 
maximum chez les Européens. C’est que Volkov a comparé cette hauteur à la longueur du pied, tandis 
que je lacompare, ici, à la longueur de l’os lui-même. On peut voir, dans le mémoire du savant anthro- 
pologiste russe, en étudiant les colonnes de chiffres représentant ces deux rapports, que ces chiffres 
classent les groupes ethniques humains à peu près dans le même ordre. La seule exception vraiment 
choquante est celle des Européens, et elle s’explique quand on considère que la longueur de l’astragale 
des Européens tient surtout à la longueur de son col. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-ÀUX-SA1NTS. 


Indice de largeur-longueur de l’astragale. 


Anthropoïdes (moyenne générale des quatre genres) 88,7 

Hommes actuels : Européens (nouveau-nés) 87,3 

Homo Neanderthalensis (moyenne de six astragales) 87, 1 

Hommes actuels : Patagoniens (moyenne la plus élevée 83, t 

— Fuégiens 81,8 

Négritos 81,7 

— Polynésiens 81,5 

— Esquimaux 81,4 

Australiens 79,9 

— Mélanésiens 78,5 

— Japonais 77,2 

— .Nègres 74,3 

— Européens 72,6 

— Veddalis (moyenne la plus basse) 71,2 

— Moyenne générale 78,4 

Lémuriens (moyenne générale)..... 81,7 

Singes inférieurs (moyenne de cinq genre.-) 71,0 


La série est ici fort différente. De tous les Primates, ce sont les Anthropoïdes qui 
ont les astragales les plus larges. Nos Hommes fossiles les suivent de très près. Les 
Hommes actuels ont tous des astragales plus étroits. La comparaison des deux 
tableaux montre que souvent les astragales les plus hauts sont aussi les plus 
larges (Négritos, Esquimaux, Patagons, Polynésiens. ..),maisque le contraire se pro- 
duit parfois (Japonais, Veddalis, Fuégiens, Australiens). Les Nègres et les Euro- 
péens ont les astragales à la fois les plus étroits et les plus surbaissés; les Hommes 
du type de Néanderthal ont les astragales à la fois les plus larges et les plus élevés. 
Les Lémuriens ont un indice humain. Les Singes inférieurs ont l’indice moyen le 
plus bas. 

Pour essayer de tirer une conclusion de ces faits, il faudrait se livrer à une ana- 
lyse minutieuse du fonctionnement des extrémités inférieures dans les divers 
groupes considérés, car l’explication doit être surtout d'ordre physiologique. Mais, 
comme chez les Européens nouveau-nés l’astragale est relativement beaucoup 
plus large que chez les Européens adultes, il s’agit peut-être encore d’un caractère 
primitif, moins atténué chez nos ancêtres des temps pleistocènes que chez nous. 

Si les astragales fossiles que nous étudions paraissent courts, cela tient surtout 
<à la brièveté de leur tête ou de leur col. La moyenne des longueurs du col prises sur 
cinq exemplaires (Spy, La Chapelle, La Ferrassie I et II) ne représente guère que 
les 23 p. 100 de la moyenne des longueurs totales de ces mêmes os. D’après 
Yolkov, chez les Australiens, qui sont les Hommes récents ayant le col le plus court, 
le rapport est de 24,5 p. 100. A l’autre extrémité de la série se placent les Européens 
(33 p. 100 de la longueur totale) et peut-être les Veddalis. Les variations chez les 
Singes sont très étendues et ne donnent lieu à aucune remarque intéressante. 

Une donnée plus importante a trait au degré de déviation de la tête de l’astragale, 


— 157 — 


174 


Marcellin BOULE 



Fi 


correspondant au degré d’écartement du premier métatarsien. L’angle varie chez 
les Primates avec le genre de vie et, d’une manière générale, il est plus grand chez 
les grimpeurs que chez les marcheurs. D’après Volkov, ses valeurs moyennes vont 
de 28° à 52° chez les Singes inférieurs, de 29° à 36° chez les Anthropoïdes et de 
18° (Européens) à 24° (Nègres) chez les Hommes actuels. Mais les variations indi- 
viduelles sont beaucoup plus considérables. Chez les Européens nouveau-nés elles 
sont comprises entre 25° et 35° et arrivent ainsi à se confondre avec celles de 
certains Singes. Ch. Fraipont évalue l'angle d’écartement de la tête de l’astra- 
gale de Spy à 25°. Je trouve environ 23° pour les astragales de La Chapelle et 
de La Ferrassie I, qui rentrent ainsi dans le cadre des variations de l’Homme 
actuel, mais l’astragale gauche de La Ferrassie II présente une déviation plus forte, 
30° environ. 

M. Volkov a appelé angle de torsion delà tête de l'astragale l’angle fait par le grand 

diamètre de la 
surface articu- 
laire elliptique 
de la tête avec le 
plan horizontal 
sur lequel l’os 
repose par sa face 
inférieure. On 
comprend que 

les variations de cet angle entraînent des variations dans la position du scaphoïde, 
des cunéiformes et, par suite, dans la forme du cintre transversal de la voûte du 
pied et dans la hauteur de cette voûte. D’après Volkov, cet angle varie, chez les 
Singes inférieurs, de 16° à 21°, chez les Anthropoïdes, de 24° à 28°, et, chez les 
Hommes actuels, de 34° (Négritos) à 40°(Européens). Sur les astragales fossiles que 
j’ai pu examiner, il n’est que 28°à 32°, ce qui indique une voûte très surbaissée 
(fig. 85). Les Européens nouveau-nés n’ont que 16°, 5. 

Ainsi que MM. H. Martin et Ch. Fraipont l’ont observé sur les astragales de La 
Quina et de Spy, la surface quadrilatère de la poulie, sur les exemplaires de 
La Chapelle et de La Ferrassie, est moins rétrécie à sa partie postérieure que chez 
les Hommes actuels, Contrairement h ce qui se voit chez ces derniers et chez les 
Anthropoïdes, le bord interne de la poulie est plus élevé que le bord externe. Nous 
avons vu que la surface articulaire de la tête inférieure des tibias présente une 
disposition inverse el correspondante. 

La longueur de la poulie est relativement considérable, 58 p. 100 environ de la 
longueur totale de l’astragale, comme chez les Négritos, les Mélanésiens, les Veddahs 
et les Européens nouveau-nés. Les anthropologistes attribuent ce développement, 
chez les peuplades actuelles, à l'habitude qu’elles ont de rester longtemps dans une 
position accroupie. En fait, nous retrouvons, sur tous nos astragales, la facette sup- 

— m — 


. — Angle de torsion de la tète d'un astragale de Chimpanzé (C), du squelette de 
La Ferrassie 1 (LF. I), du squelette de La Ferrassie 11 (LF. II) et d'un Français (FR.) 
(1/2 de la grandeur naturelle). 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


17a 


plémentaire signalée par Thomson (1) comme prolongeant sur le colla partie antéro- 
externe de la poulie et correspondant à la facette supplémentaire du bord antérieur 
de la hase du tibia (fîg. 84, p. 169). 

Il serait intéressant de connaître la direction de l’axe longitudinal de la poulie 
par rapport aux divers métatarsiens : si cette direction passe par le premier méta- 
tarsien, comme il est de règle chez les Européens, ou si elle est déjetée en dehors, 
comme il arrive, à des degrés divers, chez certaines races humaines et chez les 
Singes (2). 11 n’est possible de répondre à cette question qu’en ce qui concerne les 
Hommes de La Ferrassie et je peux dire, dèsà présent, que chezeux l’axe de l’astra- 
gale est dans le prolongement du deuxième ou du troisième doigt, de sorte que, 
comme l’a dit Testut pour l’Homme de Chancelade, « les deux pieds étaient repor- 
tés fortement en dedans et que, dans la station verticale, les deux gros orteils for- 
maient un angle ouvert en arrière ». La petitesse de l’angle de torsion des tibias nous 
avait conduits à la même conclusion. 

Quand on regarde un astragale d’Homrne de race blanche, d’un Français par 



Fig. 80. — Photographies d'astragales vus par leur face supérieure : C, Chimpanzé; F. II, La Ferrassie II ; 
L. C., La Chapelle-aux-Saints ; F. I, La Ferrassie I ; FR., Français; f.t., facette tibiale;/', p., facette péronéale 
(1/2 de la grandeur naturelle). 


exemple, par sa face supérieure, on distingue mal la facette malléolaire interne, ou 
tibiale, parce que celle-ci est presque verticale sur toute son étendue (fîg. 86, FR.,/'./.). 
Chez les Singes, on voit cette facette s’étaler largement parce qu’elle est très oblique 
et que sa partie antérieure se déjette en dedans (fîg. 86, C). Nos astragales fossiles pré- 
sentent la disposition humaine, naturellement, mais avec un souvenir bien accusé 
de la disposition simienne. Ici, en effet, la facette articulaire (fîg. 86 du texte et 
PL XI, fig. 1, f.t.) se prolonge en avant, dépasse de 8 millimètres environ le bord 
antérieur de la poulie et se déjette assez fortement en s’écartant de l’axe de l’os. 
La largeur en projection horizontale de cette facette (3) est de 0 m ,009 chez les 
Négritos, les Veddahs, les Esquimaux, de 0 ra ,008 chez les Mélanésiens et les Patagons 
et de 0 m ,006 seulement chez les Européens. Elle varie de 0 m ,008 à 0"',011 sur les 
astragales fossiles. Celui du squelette de La Ferrassie II, dont j’ai déjà signalé 
l’énorme déviation de la tète, est tout à fait remarquable au point de vue qui nous 
occupe en ce moment car, chose inconnue dans l’espèce humaine d’après Volkov, 

(1) Loc. cit., p. 625 (Voir pour la référence bibliographique, p. 150). 

(2) Testut (D r L.), Squelette quaternaire de Chancelade, p. 104. — Volkov (Th.), loc. cit., p. 245. 

(3) Voy. Volkov, loc. cit., p. 52. 


17G 


Marcellin BOULE. 


sa facette articulaire ou malléolaire interne est plus large que sa facette externe, 
comme chez le Gibbon (1). 

De même, du côté externe, l’apophyse externe de l’astragale fait une saillie consi- 
dérable, sur laquelle s’étale largement la facette malléolaire externe ou péronéale, 
(fig. 86 du texte et PI. XI, fig. 1, f.p.) Le développement de celle-ci rappelle ce 
qu’on voit chez les Anthropoïdes et, d’une manière générale, chez les Mammifères 
grimpeurs. Les mensurations de Volkov montrent que beaucoup de peuplades dites 
inférieures, Négritos, Veddahs, Esquimaux, Polynésiens, Australiens, Patagons (de 
même que les Européens nouveau-nés), présentent à peu près exactement la même 
saillie que nos Hommes fossiles, environ 25 p. 100 de la largeur totale de l’astragale. 
IL Martin et Ch. Fraipont ont montré qu’il en est de même pour les astragales de 
LaOuiua et de Spy. Cette disposition, celle que j’ai signalée plus haut (bord interne 
de la poulie astragalienne plus élevé que le bord externe), semblent indiquer que, 
chez V Homo Neanderthalensis , le pied devait reposer principalement sur son bord 
externe, et l’on comprend que le péroné, pour supporter ainsi une partie du poids 
du corps, devait avoir un appui plus solide. Nous savons d’ailleurs qu’il était très 
robuste. 

A la face inférieure (PI. XI, fig. ta), les facettes articulaires pour le calcanéum 
présentent quelques particularités. La facette antérieure ( f.c.a .) offre en longueur 
un développement considérable, bien en rapport avec le développement de la petite 
apophyse du calcanéum dont je parlerai tout à l’heure. 

Contrairement à ce qui s’observe sur les astragales des Hommes actuels, la facette 
postérieure [ f.c.p .}, également très étendue, est plus large du côté externe que du 
côté interne; cela tient probablement au développement de l’apophyse externe. Cette 
facette est aussi plus concave dans tous les sens, même dans la direction du petit 
axe, suivant lequel les facettes des astragales d’Hommes modernes que j’ai sous les 
yeux sont planes ou légèrement convexes. 

En résumé, l’astragale de Y Homo Neanderthalensis , tel que nous le connaissons par 
les exemplaires de La Chapelle-aux-Saints, de La Ferrassie, de Spy et de La Quina, 
est à la fois court, haut et large. C’est un astragale de Mammifère marcheur, mais 
qui a gardé encore de nombreux souvenirs d’un état ancien de grimpeur. Il réunit 
un certain nombre de caractères morphologiques disséminés aujourd’hui dans diverses 
races sauvages et qui représentent les derniers vestiges d’un état primitif. La plupart 
de ces vestiges sont complètement effacés sur les astragales des races blanches, 
mais le fait qu’ils se retrouvent, avec un caractère transitoire, chez les nouveau-nés 
confirme leur signification phylogénétique. Et, à cet égard, les astragales du squelette 
de La Ferrassie II sont tout à fait remarquables, car les caractères simiens y sont très 
accentués, comme on en pourra juger en comparant les dessins de la figure 86. 

(1) M. Cli. Fraipont a fait la même observation sur l’astragale de Spy ; mais, à en juger par les jolies 
photogravures stéréoscopiques qu’il a données de cet astragale, le phénomène est loin d’être aussi 
accusé que sur l’astragale de La Ferrassie 11. 


160 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE- AUX-SA1NTS. 


177 


Calcanéum. — Le calcanéum gauche du squelette de La Chapelle-aux-Saints a été 
fort endommagé au cours des fouilles; il a perdu la moitié postéro-inférieure du 
talon. Je l’ai complété avec du plâtre avant d’en faire exécuter la pholographie 
(PL XI, fig. 2 et la). Ainsi reconstitué, il frappe d’abord par un aspect volumineux 
et trapu que présentent également les calcanéums des squelettes de La Ferrassic. 

On peut évaluer sa longueur maximum à 0 m ,080. Comme la longueur des calcanéums 
de La Ferrassie I est de0 m ,085, il est facile de s’assurer, au moyen des tableaux de 
mensurations de Volkov, que les calcanéums fossiles, malgré la petite taille des sujets 
auxquels ils ont appartenu, sont, en valeur absolue, aussi longs que les plus longs 
des Hommes modernes, ceux des Européens et des Patagons. 

Comme les dimensions de l’astragale permettaient de le prévoir, les calcanéums 
fossiles sont aussi très développés dans le sens transversal. Celui de La Chapelle a 
0 m ,047 de largeur, ce qui représente plus de 58 p. 1 00 de la longueur totale. En 
valeur absolue, comme en valeur relative, cette largeur dépasse toutes celles (pic 
présentent les calcanéums dans les races actuelles et dont Volkov a donné le tableau 
[loc. cit., p. 89). Ce résultat est conforme à celui que nous avait fourni l’examen de 
l’astragale et, dans les deux cas, les os fossiles présentent sensiblement, dans leurs 
proportions, les mêmes rapports que les astragales des nouveau-nés européens. 

La longueur du talon, mesurée suivant la technique de Volkov (depuis le point le 
plus saillant de la face postérieure jusqu’au point le plus bas du bord inférieur de 
la grande facette articulaire pour l’astragale), est ici d’environ 0 m ,060, c’est-à-dire 
égale à 75 p. 100 environ de la longueur totale. Ce chiffre est supérieur à tous ceux 
que donne Volkov. D’après lui, ce sont les Esquimaux qui ont l’indice le plus élevé 
(72,8). Puis viennentles Patagons, les Australiens, les Péruviens, les Européens (72). 
Les indices les plus bas sont fournis parles Polynésiens, les Veddahs (08,5) et sur- 
tout par les Européens nouveau-nés. Ces derniers faits sembleraient indiquer 
que la brièveté du talon est un caractère primitif, et qu’à cet égard, nos fossiles sont 
les plus évolués de tous les Humains. Mais il est utile de faire observer que le môme 
indice, chez les grands Singes anthropoïdes, varie de 72 à 79, la moyenne générale 
étant ainsi presque identique avec l’indice du calcanéum de La Chapelle. 

Je ne puis, sur cet exemplaire, mesurer ce que Volkov appelle la hauteur minimum 
du talon, c’est-à-dire son diamètre sagittal vers son milieu, ni sa largeur minimum, 
c’est-à-dire son diamètre transverse. Mais, si j’en juge par l’exemplaire mieux con- 
servé de La Ferrassie I, la première de ces dimensions (0 m ,042) est relativement très 
considérable, comme chez les Patagons, qui possèdent les talons les plus hauts, et la 
seconde (0 m ,030 environ) est supérieure à toutes celles qu'a relevées Volkov, même 
chez les Patagons. 

Ainsi se vérifie la première impression visuelle sur la robustesse du calcanéum de 
notre Homme fossile. 

Au point de vue morphologique, le trait le plus frappant est le développement 
toutàfait extraordinaire de la petite apophyse (PL XI, (ig. 2, /?.«.), développement 

— 161 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


21 


178 


Marcellin BOULE. 




Fig. 87. — Calcanéums de Gorille (G) de l'Homme de La Fer- 
rassie I (L. F.l) et d’un Français (FR), vus par leur face infé- 
rieure ; p.a., petite apophyse (1/2 de la grandeur naturelle). 


qu’on ne peut comparer qu’à celui qui s’observe chez les grands Singes anthro- 
poïdes, notamment chez le Chimpanzé et le Gorille (fig. 87). 

Volkov appelle longueur de la petite apophyse là distance qui sépare, sur la face 
plantaire de l’os, le bord externe de la gouttière du fléchisseur propre du gros orteil, 
du point le plus saillant de cette petite apophyse. Cette distance est de 0 m ,01G sur 

le calcanéum de La Chapelle; ce 
chiffre égale celui des moyennes les 
plus élevées chez les Hommes actuels, 
d’après Volkov (Polynésiens, Péru- 
viens, Fuégiens). Mais ce n’est pas 
seulement dans le sens transversal 
par rapport à l’axe du corps de l’os) 
que la petite apophyse du calcanéum 
est très développée, c’est surtout dans 
le sens longitudinal. Et ici je n’ai 
plus d’éléments de comparaison, car 
Volkov a négligé de prendre des me- 
sures suivant cette direction. Tout ce que je peux dire en ce moment, c’est que, sur 
les calcanéums de La Chapelle et de La Ferrassie, cette dimension, dans le sens 
longitudinal, oscille légèrement autour de 0 m ,035, ce qui représente plus de 40 
p. 100 de la longueur maximum de l’os, alors que ce même rapport, calculé sur trois 
calcanéums d’Hommes actuels que j’ai sous la main, n’est que de 30 p. 100. 

Il y a là un caractère qui rappro- 
che nos Hommes fossiles des Singes, 
comme les photographies de la 
figure 87 le montrent clairement, et 
dont l’importance ne saurait être 
douteuse, étant donné le rôle physio- 
logique de siistentaciilum tali de celte 
apophyse, laquelle doit supporter 
une grande partie du poids du corps 
par l’intermédiaire de l’astragale et 
du tibia. 

A la face antérieure de nos calca- 
néums, la surface articulaire pour le 
cuboïde est plus creuse ; la direction de son grand axe est plus voisine de 1 hori- 
zontale que chez les Européens adultes (chez les nouveau-nés elle est presque hori- 
zontale). Cela indique un mouvement de torsion de l’os que nous observerons plus 
nettement à la face postérieure. 

Sur la face supérieure, les surfaces articulaires pour l’astragale offrent quelques 
particularités en rapport avec celles que j’ai signalées à propos des surfaces cor- 

— 162 — 




s.p.e. 



Fig. 88. — Calcanéums de Gorille (G), de l'Homme de La 
Ferrassie 1 (L. F.l) et d’un Français (FR), vus par leur face 
supérieure : s. ai., surface antéro-interne ; s.p.e., surface 
postéro-externe (1/2 de la grandeur naturelle). 


un 
Singe 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPE L LE- AUX-SAI ATS. 179 

respondantes de l’astragale (fig. 88). La surface antéro-interne a un développement 
en rapport avec le développement de la saillie osseuse qui lui sert de support, c’est- 
à-dire de la petite apophyse, et aussi avec la grande étendue de la surface astra- 
gahenne correspondante. Elle est divisée en deux parties par un étranglement, 
comme il arrive très fréquemment à l’époque actuelle. Dans son ensemble cette 
surface me paraît moins concave qu’aux calcanéums modernes avec lesquels je les 
compare. 

La surface articulaire postéro-externe est, par contre, plus convexe, ce qui est 
• caractère de 
a n t h r o - 
poïde. Le calca- 
néum du squelette 
de La Ferrassie II, 
dont l’astragale a 
des caractères si- 
miens si accusés, 
est tout à fait re- 
marquable à cet 
égard. 

Un autre carac- 
tère intéressant à 
considérer est la 
torsion du calca- 
néum ou du talon, 
mesurée par l’an- 
gle que fait le 
grand axe de la 
face postérieure du 

calcanéum avec 1 axe de la jambe (ou du tibia). Chez les Singes, qui appuient 
surtout le bord externe de leurs pieds sur le sol, l’axe du calcanéum est très 
oblique, 1 angle de torsion varie chez eux de 14° à 35°. Chez les Hommes actuels, 
dont le pied porte également sur toute la surface plantaire, l'axe du calcanéum 
oscille autour de la verticale, la torsion se fait, soit de .dedans en dehors comme 
chez les Singes, soit de dehors en dedans. La valeur de l’angle, dans l’un ou 
1 autre sens, varie de 0° a 9°, sauf chez les Veddahs oii il est aussi fort et de même 
sens que chez les Singes (18°) et chez les Mélanésiens où le talon est déjeté d’une 
valeur presque égale (17°) mais en dedans, c est-à-dire en sens contraire (1). 

La figure 89 montre que chez nos Hommes fossiles, la torsion se rapproche de celle 
des Veddahs actuels et a une valeur intermédiaire entre celle des Singes et celle de 
la plupart des Hommes modernes. 

(1) Volkov, loc. cit., p. 242. 



Fig. 89. — Vue postérieure d'une partie du squelette de la jambe et du pied : C, de 
Chimpanzé; L. F. II, de La l'errassie II; Fit, d’un Fiançais. Les lignes point i liées 
représentent les axes de la face postérieure des calcanéums (1/2 de la grandeur 
naturelle). 


— 1G3 — 


180 


Marcellin BOULE. 


Un peu partout à la surface de l’os, les insertions ligamentaires et les gouttières 
tendineuses sont "vigoureusement accusées. 

Métatarsiens et phalanges. — Je donne (PL XI, fig. 3 à 9) les photographies des 
quelques débris qui me sont parvenus. Leur état de conservation les rend impropres 
à une étude un peu approfondie. Il est facile pourtant de se rendre compte que les 
métatarsiens étaient relativement courts, avec de grosses extrémités. Le premier, 
celui du gros orteil, devait être particulièrement robuste, plus volumineux que chez 
la plupart des races actuelles de plus haute stature. La seule phalange qui nous reste 
est aussi très épaisse. 

Sans entrer dans des détails, je peux compléter ces renseignements par quelques 
mots sur les extrémités inférieures des squelettes de La Ferrassie. 

J'ai, du pied gauche du squelette I, tous les os du tarse et du métatarse, plus deux 
phalanges. Le scaphoïde est remarquable par sa grande épaisseur, qui semble com- 
penser la brièveté du col de l’astragale, et par le volume de sa tubérosité, moins fort 
que chez les Singes mais plus considérable que chez les Hommes actuels de races 
supérieures; parla forme allongée de lasurface glénoïde, ce qui est aussi un carac- 
tère de Singes anthropoïdes et de races humaines inférieures, en même temps qu’un 
souvenir d’un ancien état grimpeur. 

Le premier cunéiforme a des caractères très humains. Pourtant, les contours de 
sa face extérieure sont tels qu’ils impliquent un écartement considérable du premier 
doigt. Quand les éléments du pied sont articulés, on voit en effet que cet écartement 
est semblable à celui qui a été décrit chez les Négritos et les Veddahs,dont les pieds, 
devenus préhensiles, se prêtent facilement à l’action de grimper. 

Tous les métatarsiens sont remarquables par leur robustesse générale et la gros- 
seur de leurs extrémités. Le premier est relativement très volumineux, comme celui 
de La Chapelle-aux-Saints ; la section transversale du corps de l’os est aplatie el 
ovoïde comme chez les Singes, au lieu d'avoir une forme triangulaire comme chez 
les Hommes actuels; la surface articulaire, pour le premier cunéiforme, est plus con- 
cave, ce qui implique une plus grande mobilité; l’angle detorsion, en rapport inverse 
avec le degré d’écartement du gros orteil, est d’environ 63°, chiffre supérieur à 
celui des Singes, mais inférieur à tous ceux que Volkov (1) a relevés sur diverses 
races humaines, et notamment chez les Négritos et les Veddahs, depuis longtemps 
connus pour avoir le gros orteil très écarté. 

Le cinquième métatarsien, très, robuste, a un tubercule très épais ; ses facettes 
articulaires, pour le cuboïde et le quatrième métatarsien, sont vastes ; l’arête qui les 
sépare est très effacée, ce qui indique aussi plus de mobilité. 

Les deux pieds du squelette II de La Ferrassie, de dimensions beaucoup plus 
faibles, présentent à peu près les mêmes caractères. La première phalange du gros 
orteil conservée est relativement très courte. 


— 164 — 


(1) Loc. cit., p. 168. 


L’HOMME FOSSILE DE LÀ CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


181 


Considérations générales sur le membre inférieur. Attitude probable de ï « Homo 
Neanderthalensis ». — L’étude du membre inférieur deTHomme de LaCbapelle et de 
ses congénères nous a montré que ses éléments ostéologiques ne sont pas tout à fait 
semblables à ceux des Hommes actuels. 

Ils en diffèrent beaucoup moins par la présence de caractères nouveaux ou parti- 
culiers ([lie par la réunion, l’association d’un grand nombre de traits morphologiques 
déjà connus, principalement dans les populations humaines qui mènent encore une 
vie sauvage. Maisces caractères sont généralement moins accusés sur ces populations 
actuelles; ils y sont surtout beaucoup plus disséminés. On peut citer, parmi les plus 
importants : la robustesse générale de tous les os et le volume considérable de leurs 
tètes articulaires; la forte courbure générale du fémur et la forme cylindrique de 
sa diaphyse ; le souvenir plus persistant d’un troisième trochanter ; l’extrême 
brièveté du tibia par rapport au fémur ; l’absence de platycnémie au tibia ; la 
rétroversion de la tête supérieure de cet os et la grande obliquité de ses plateaux 
articulaires ; le développement énorme de la malléole interne ; la grosseur du péroné 
et la disposition un peu spéciale de ses facettes articulaires; la brièveté de l’astragale 
et la direction de son col ; le développement et l’obliquité plus considérable de ses 
surfaces malléolaires ; la torsion du calcanéum et le volume énorme de sa petite 
apophyse, etc. 

Un grand nombre, sinon la plupart de ces caractères, peuvent être qualifiés de 
simiens ou pithéeoides, le mot étant pris dans son acception la plus large. 

La plupart des anthropologistes, qui ont voulu étudier comparativement le membre 
inférieur de l’Homme et celui des Singes, ont pris surtout pour terme de comparai- 
sons les Singes anthropoïdes parce qu'ils considéraient o priori ces derniers comme 
les moins éloignés des Hommes à tous égards. Et ils n’ont pas eu de peine à montrer 
qu’il y a de grandes différences. Mais ce premier résultat ne permet pas d’opposer 
les caractères du membre inférieur de l’Homme aux caractères du membre inférieur 
des Singes en général. Quand on étend en effet les investigations aux Singes cyno- 
morphes, ou à queue, on est frappé de voir que leurs fémurs et même leurs tibias res- 
semblent beaucoup plus à ceux des Hommesqu’à ceux des Singes anthropomorphes. 

Pour interpréter la nature et apprécier la valeur des traits morphologiques offerts 
par les ossements dè nos Hommes fossiles, aussi bien d’ailleurs que des Hommes 
actuels, il faut donc élargir le champ des comparaisons et y faire entrer les Singes 
cynomorphes. Et cela est d’autant plus nécessaire que, par leurs membres infé- 
rieurs comme par d’autres parties de leur corps, les Anthropoïdes actuels nous 
apparaissent de plus en plus comme une branche de Primates qui s’est spécialisée de 
très bonne heure et dans un sens très différent de la branche des Hominiens. En 
remontant jusqu'au stock des Singes dits inférieurs, c’est-à-dire à des formes plus 
généralisées dans leur ensemble, on est plus près des origines communes et les 
affinités morphologiques doivent prendre à nos yeux une valeur phylogéné- 
tique plus grande. 


— 163 — 


J 8-2 


Marcellin BOULE. 


On constate ainsi, d’une manière générale, que les détails morphologiques, par 
lesquels nos Hommes fossiles diffèrent des Hommes actuels, sont relatifs à des traits 
qui se retrouvent à la fois chez les Hommes et chez les Singes inférieurs et qui ne 
sont pas toujours communs aux Hommes et aux Singes anthropoïdes. Ordinairement 
ces caractères sont très accusés chez les Singes inférieurs ; ils le sont moins chez les 
Hommes actuels. On ne peut plus leur refuser une valeur phylogénétique parce 
qu’on ne les retrouve pas chez les Anthropoïdes. Leur signification véritable est de 
resserrer les liens qui unissent les Hommes, non plus cette fois à ces Anthropoïdes, 
mais à un type de Singe plus généralisé, à la fois quadrupède et grimpeur. 

Meme dans leur stade évolutif, qu'on pourrait qualifier d’anthropoïde, nos lointains 
ancêtres ont dù être très différents de leurs contemporains les ancêtres des Anthro- 
poïdes actuels et se rattacher plus étroitement que ces derniers aux Singes primitifs 
par la morphologie de leur membre inférieur. 

On est dès lors porté à croire que tous les raisonnements qu’on a pu faire sur 
l'allure générale et l’attitude ordinaire des Hommes du typedeNéanderthal, en partant 
de l’anatomie comparée des Anthropoïdes et de l’Homme, pèchent par la base. Ce fait 
que les caractères morphologiques présentés par nos Hommes fossiles accusent plus 
de ressemblance avec des Singes quadrupèdes qu’avec des Singes bipèdes est bien de 
nature à nous rendre réservés dans les conclusions d'ordre physiologique et relatives 
aux attitudes de ces divers êtres. 

Cependant la somme des différences entre nos Hommes fossiles et les Hommes 
actuels est si considérable, qu’elle implique nécessairement des différences dans 
l’allure générale du corps et dans l’attitude des membres inférieurs. Le développe- 
ment énorme de la face et la position reculée du trou occipital, qui devaient entraîner 
le corps en avant, les moindres courbures cervicale et lombaire de la colonne verté- 
brale, les dispositions tout à fait simiennes des apophyses épineuses des vertèbres 
cervicales parlent dans ce sens. Toute la morphologie des os des membres inférieurs, 
dont je rappelais tout à l’heure les principaux traits, dénote également, par ses rap- 
ports étroits avec la morphologie des Singes inférieurs, que nos Hommes fossiles 
ont gardé les empreintes d’une origine quadrupède et arboricole, empreintes en partie 
effacées chez Y Homo sapiens. L’attitude générale ordinaire, normale de l 'Homo 
Neandert/ialensis devait donc être encore assez différente de la nôtre. 

Plusieurs des caractères que j’ai décrits, et qui sont communs aux Hommes et 
aux Singes, ont été considérés, il est vrai, comme des caractères acquis sous l’in- 
fluence de conditions physiologiques spéciales, marche en pays accidenté, posture 
accroupie habituelle, etc. Je ne saurais en disconvenir, puisque tout caractère mor- 
phologique a été forcément acquis à tel ou tel moment de l’évolution phylogénique 
de l’être qui nous le présente, et qu’il n’a pu être acquis que par suite de l’apparition 
ou de la modification d’une fonction physiologique. Mais un caractère, d’abord 
individuel, peut devenir un caractère de race, puis un caractère d’espèce, et on n<‘ 
saurait alors lui refuser toute valeur phylogénétique. 

— 16f> — 


L’HOMME FOSSILE DE LÀ CH APELL E-AU X-SA I ATS . 


183 


C'est le cas, nous l’avons vu, pour les facettes articulaires supplémentaires que 
Thomson et Charles ont observées sur des fémurs, des tibias, des astragales d’Hommes 
actuels se tenant d’ordinaire dans une position accroupie, et que j’ai retrouvées sur les 
mêmes ossements de nos Hommes fossiles. Tout d’abord on a parlé de caractères 
acquis par chaque individu, pour son propre compte, mais Charles a montré que 
chez les fœtus des Penjabiens, ils apparaissent de très bonne heure et que, par 
suite, il s’agit bien de caractères transmis. Dès lors, et puisque nous les retrouvons 
chez beaucoup de Singes bipèdes ou quadrupèdes, pourquoi ne pas considérer ces 
caractères comme primitifs, au moins dans une certaine mesure, et comme étant 
mieux conservés chez les Hommes fossiles, un peu moins éloignés des origines que 
les Hommes actuels? 

Si intéressantes que soient les études de M. Manouvrier sur les relations exis- 
tant entre la platymérie fémorale, la platycnémie et la réversion tibiales ; quelque 
ingénieuses que soient les explications morphogéniques et purement mécaniques 
qu’il a essayé d’en donneretqui l’ont amené à conclure que les Hommes quaternaires 
avaient une attitude aussi droite (pie les Hommes actuels, il faut bien convenir qu’elles 
n'entraînent pas toujours la conviction. 

Quand M. Manouvrier nous dit, par exemple, que les Parisiens ont souvent des 
tibias rétroverséset qu’ils marchent tous parfaitement droits, on peut lui faire observer, 
avec M. Verneau (1), que « cette assertion est peut-être un peu exagérée, car nous 
connaissons tous des Parisiens qui ne se tiennent pas dans une rectitude absolue. Il 
faudrait rechercher si, chez eux, la tête du tibia est plus en rétroversion que chez les 
autres ». 

Si la rétroversion et la platycnémie, que MM. Manouvrier et d’autres anthropolo- 
gistes croient être généralement associées, résultent uniquement de l’habitat et de 
la marche en pays accidenté, pourquoi tant de populations de pays plats 
ont-elles des tibias aplatis transversalement, et pourquoi les Suisses, essentiellement 
montagnards, sont-ils parmi les Hommes aux tibias les moins rétroversés ? 

Qu’il y ait, comme le dit M. Manouvrier, des individus et même des populations 
entières qui, avec des tibias rétroversés, peuvent se tenir parfaitement droits, je veux 
bien l’admettre. Mais M. Manouvrier n’envisage le problème que par l’un de ses mul- 
tiples aspects. Peut-il nous dire ce que seraient l’allure et l’attitude d’un Homme qui 
aurait à la fois une faible courbure lombaire de la colonne vertébrale, un fémur fol- 
lement arqué, un tibia très rétroversé, un astragale à facettes malléolaires plus 
obliques, etc. ? 

Si la morphologie reflète les conditions physiologiques, s’il est bien vrai que la 
fonction fait l’organe, il est impossible que nos Hommes fossiles aient eu exactement 
la même allure générale et la même attitude que les Hommes actuels, parce que la 
morphologie du squelette, du tronc et des membres n’est pas exactement la môme. 

En ce qui concerne le membre inférieur, il est clair que si la conformation du 
(1) Verneau (K.), La race de Spy ou de Néanderthal [Revue d; l'École d'Anthrop., 1906, p. 394). 

— 1G7 — 


Marcellin BOULE. 


184 

bassin elle grand développement des muscles fessiers indiquent une attitude bipède 
déjà réalisée, les caractères anatomiques du fémur et du tibia montrent que, vues de 
profil, et dans la station debout, la jambe et la cuisse ne devaient pas se prolonger 
exactement ; que le fémur devait être oblique de haut en bas et d’arrière en avant ; que 
le tibia, oblique lui-même et en sens contraire, devait faire, avec le fémur, un angle 
ouvert en arrière. De sorte que, sans être peut-être mécaniquement impossible, l’ex- 
tension totale du genou ne devait pas être normale et que l’attitude habituelle devait 
être celle de la demi-flexion. 

La robustesse du péroné, les particularités de ses articulations tibiale et astraga- 
lienne montrent que le rôle de soutien de cet os devait être plus important chez nos 
Hommes fossiles que chez les Hommes actuels. Le développement et l’obliquité plus 
considérables de ses surfaces malléolaires font que l’astragale était moins bien enchâssé 
dans la mortaise tibio-péronéale. Les courbures plus fortes des articulations tarsiennes 
indiquent plus de mobilité et de laxité. Laconfiguration de l’astragale et du calcanéum 
nous a appris que le pied, encore peu voûté, devait appuyer sur le sol par son bord 
externe et réaliser normalement une disposition en varus ; en même temps le gros 
orteil faisait, avec les autres doigts, un angle plus ouvert que chez nous, et le pied 
pouvait jouer le rôle d’organe préhensile. 11 ressemblait ainsi beaucoup au pied de 
l'Homme de Chancelade tel que Testut nous l’a décrit, et au pied des Veddahs 
actuels. . • - 

L’allure générale du corps et l’attitude ordinaire de Y Homo Neanderthalensis présen- 
taient donc un aspect particulier, qui n’était pas encore tout à fait l’aspect des Hommes 
d’aujourd’hui. Dans l’ensemble, comme dans les détails de sa morphologie, chacun 
des os de son membre inférieur a gardé l’empreinte ou le souvenir d’un état antérieur 
de grimpeur, très éloigné certes de l’état anthropoïde, qui est un état à côté , un état 
plus grimpeur, mais d’un état ancestral dont les dernières traces sont presque effacées 
chez Y Homo sapiens, type marcheur par excellence. 

La morphologie de nos Hommes fossiles est souvent, nous l’avons vu, une morpho- 
logie infantile, c’est-à-dire une morphologie dont les traits, qui nous ont le plus 
frapp.és ousurpris, se retrouventchezles nouveau-nés ou même chez les fœtus d’Euro- 
péens. On a, d’ailleurs, fait remarquer depuis longtemps que l'enfant ne naît pas avec 
la faculté de marcher debout ; il s’essaie d’abord à marcher « à quatre pattes », tout à fait 
à la manière d’un Singe quadrupède, et lorsqu’il apprend à marcher en station bipède, 
il pose le pied par son bord externe. La position accroupie habituelle des Hommes 
fossiles et des peuples sauvages est aussi une survivance ancestrale. Nous retrouvons 
ici le phénomène de l’évolution individuelle rappelant et résumant l’évolution phylo- 
génique. L ' Homo Neanderthalensis représente une étape de cette évolution, étape déjà 
très éloignée, certes, du point de départ, fort rapprochée de l’état actuel, mais uc se 
confondant pas encore avec ce dernier. 


CHAPITRE VT 


ENCÉPHALE 

CAPACITÉ CRANIENNE 

A première vue, le crâne cérébral de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints paraît 
très volumineux. Je n'ai pas besoin d’insister sur l’intérêt qui s’attache à la mesure 
exacte de sa capacité. En appliquant les formules de Broca et Manouvrier (1), de 
Lee (2) et de Beddoe (3), dont les coefficients ne sont valables que pour certains 
groupes humains déterminés, et en tenant compte de l’épaisseur des os, j’arrivais à 
des résultats oscillant entre 1370 et 1730 centimètres cubes. 

Le cubage direct était difficile à cause de la fragilité du spécimen, de ses pertes 
de substance et des lacunes que présente la base du crâne. Mon collègue M. Ver- 
neau et son collaborateur M. Rivet, très expérimentés en pareille matière, ont bien 
voulu se livrer avec moi à une petite série d’opérations en employant des grains de 
millet et en évaluant, aussi exactement que possible, les différences en plus ou en 
moins dues aux dépressions et aux saillies manquantes de la base du crâne. Au 
moyen de quelques expériences faites parallèlement, avec le même millet et avec 
des grains de plomb, sur un crâne actuel et intact, nous avons pu ramener le cubage 
au millet du crâne fossile au cubage au plomb. Nous sommes arrivés ainsi à fixer à 
1 600 centimètres cubes environ (chiffre exact calculé = 1 026 centimètres cubes) 
la capacité crânienne de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints (4). 

L’énormité relative de ce chiffre est bien faite pour étonner les personnes qui 
considèrent la capacité crânienne comme un caractère zoologique et anthropolo- 
gique de premier ordre, en relation étroite avec le développement des facultés intel- 
lectuelles. Notre Homme fossile présente beaucoup de caractères d’infériorité- mor- 
phologique diminuant un peu l’abîme qui sépare le groupe humain du groupe 
de ses plus proches parents les Singes anthropoïdes, et pourtant il rentre ici 
franchement dans la série humaine. Il y occupe même un rang des plus élevé, comme 
le montre le tableau suivant, dont j’emprunte les principales données à Broca et 
Topinard (5). 

(1) Broca (P.), Instructions craniologiques ( Mém . de la Soc. d'anthrop. de Paris, 2 e sé rie, U, 1875, 
p. 112. — Manouvrier (L.), Sur l’indice cubique du crâne (Assoc. franc, pour l'avancement desSc. Congrès 
de Reims, 1880, p. 869). 

(2) Philos. Trans., 196 A., 1901. 

(3) L' Anthropologie, t. XIV (1903), p. 267, et Z eitschr. f. Ethnol., XXXIV, 1907, p. 693. 

(4) En se servant du coefficient de Manouvrier : capacité crânienne X 0,87 = poids de l’encéphale, on 
trouve que l’encéphale de notre Homme fossile pesait environ 1414 grammes. 

(5) Topinard (D r ), Éléments d'anthropologie générale, p. 611 et suiv. — L’Homme dans la nature, 

p. 218. 

— 1(19 — 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


22 


18G 


Marcellin BOULE. 


Singes anthropomorphes (maximum) 

Pithécanthrope (estimation) 

Crâne de Néanderthal (estimation).. 
Australiens; moyenne des Hommes. 
Andamans — 

Nègres d’Afrique — 

Parisiens — 

Auvergnats — 

Esquimaux — 


621 centimètres cubes. 
855 — 

1230 

1340 

1300 

1477 — 

1551 

1585 

1646 — 


Et ce résultat surprendra d’autant plus qu’il s’écarte d’une façon vraiment extra- 
ordinaire des évaluations proposées par divers anatomistes pour la calotte crânienne 
de Néanderthal. 

Schaaffhausen (1) a d’abord constaté que cette calotte contenait 1033 centimètres 
cubes d’eau ; il a ensuite apprécié la capacité de la partie manquante par compa- 
raison avec des crânes entiers d' Hommes actuels. Une addition lui a donné le chiffre 
de 1247 centimètres cubes. 

Huxley (2), tenant pour exact le cubage de la calotte par Schaaffhausen, a évalué, 
parle même procédé, la capacité totale minimum à 1220 centimètres cubes. 

Virchow (3), sans chercher à préciser, a déclaré que la capacité du crâne de Néan- 
derthal devait être plus considérable. 

Plus tard, Schaaffhausen (4), en modifiant son mode opératoire, a abaissé la capa- 
cité crânienne totale à I 093 centimètres cubes. 

Ranke (5), en se servant des tables de Welcker, d’après la circonférence horizon- 
tale et l'indice de largeur, est arrivé à un résultat très différent : 1 532 centimètres 
cubes. 

Manouvrier (6), attribuant au crâne de Néanderthal un diamètre basilo-bregma- 
tique de 125 millimètres (celui du crâne de La Chapelle-aux-Saints = 130), et 
prenant comme indice cubique 1 ,25, a trouvé que la capacité n’a pas dû être infé- 
rieure à 1 500 centimètres cubes. 

Enfin, dans sa monographie, Schwalbe (7) indique la façon dont il a opéré pour 
apporter sa contribution personnelle à la solution de cet intéressant problème. Il a 
d’abord mesuré parle procédé de Welcker, c’est-à-dire en se servant de pois, la 
capacité de la partie de la calotte située au-dessus du plan glabello-iniaque ; cette 

(1) Zur Kenhthis (1er âltesten Kassenschâdel ( iluller's Archio, 1858, p. 453). Traduction anglaise dans 
The Na tarai history Ileview of Dublin, t. VIII, 1861, p. 155. 

(2) la Lyell, L'ancienneté de l’Homme prouvée par la géologie. Traduction française, l re éd., 1864, 
p. 87; 2® éd., p. 63. — Huxley, De la place de l’Homme dans la nature. Trad. française, 1868. 

(3) (Jntersuchung des Neanderthal-Schâdels (Z eitschr. f. Ethnol., IV, 1872. Verhandl. der Burliner 
Gesellsch. f. Anthrop., p. 157). 

(4) Der Neanderthaler Fund [Festchrift zur XIX. Allgemeinen Versammlung der dcuts. Anthrop. Gesellsch. 
in Bonn, 1888). . 

(5) Der Mensch, 2 Auflage, 2 Band, 1894, p. 478. 

(6) Deuxième étude sur le Pithccanthropus... (Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris, 4 e série, t. VI, 1895, 
p. 585). 

(7) Der Neanderthalschâdel (Bonner Jahrbiicher, lleft 106, 1901, p. 50). 

— 170 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


187 


capacité a été trouvée de 1015 centimètres cubes. Il a pris ensuite un crâne de Néo- 
Irlandais, dont le diamètre antéro-postérieur, de 180 millimètres, se rapproche 
beaucoup de la « vraie longueur » du crâne de Néanderthal (186 millimètres) et, 
après l’avoir scié suivant le plan glabello-iniaque, il a mesuré la capacité de la 
calotte (= 1160 centimètres cubes) et la capacité du fond de la boite crânienne 
(= 250 centimètres cubes). Il a établi le rapport suivant, où x représente la 
capacité de la base du crâne de Néanderthal : 

1015 1160 

x 250 

d’où,r = 218,7 centimètres cubes; 

d'où enfin la capacité totale du crâne de Néanderthal = 1015 + 218,7 = 1233, 7 cen- 
timètres cubes. 

Il ne faut pas être surpris que Schaaffhausen, Huxley et Schwalbe soient arrivés 
à des résultats sensiblement concordants, puisque leurs méthodes partent du même 
principe a priori : que le crâne de Néanderthal, dont ils ne connaissaient que la 
calotte, devait être construit, dans sa partie manquante, comme des crânes d'Hommes 
actuels. 

D'un autre côté, les dimensions de la calotte de Néanderthal sont assez x oisiues de 
celles de la calotte du crâne de La Chapelle-aux-Saints pour que le résultat fourni 
par le cubage direct de ce dernier doive faire naître les doutes les plus sérieux sur 
les évaluations proposées par Schaaffhausen, Huxley et Schwalbe pour le crâne de 
Néanderthal. Même en tenant compte de la légère infériorité des deux diamètres 
de ce dernier, et peut-être aussi d’une épaisseur un peu plus forte des os de la voûte, 
il est clair que l’écart est vraiment trop grand et il paraît bien certain, au premier 
abord, que les appréciations de Virchow et surtout celles de Ranke et de Manouvrier 
sont beaucoup plus près de la vérité. C’est ceque nous vérifierons tout à l’heure (1). 

Quoi qu’il en soit, par sa capacité crânienne, c’est-à-dire par un caractère de toute 
première valeur, le plus important peut-être de ses caractères, l’Homme de La Cha- 
pelle-aux-Saints rentre tout à fait dans le groupe humain. Son encéphale paraît 
avoir été aussi volumineux que celui des races actuelles les plus cultivées. Mais il s’agit 
ici de la valeur absolue de ce volume. On doit se demander s’il en est de même du 
volume relatif , et chercher à évaluer ce dernier en tenant compte de' la grosseur 
totale de la tète et de la robusticité du corps. 

On peut y arriver en comparant le volume encéphalique de l'Homme de 
La Chapelle-aux-Saints avec le volume d’un crâne d’Homme actuel dont les 

(1) Fr.vipont et Louest, dans leur beau mémoire sur les ossements humains de Spy, n ont pas parlé 
de la capacité des crânes de ce gisement. Mon regretté collègue de Liège, Fraipont, à qui j’avais écrit 
quelques mois avant sa mort, n’a pas publié les essais de cubage auxquels il s’est livré parce qu'il a été 
« effrayé » des résultats obtenus par la méthode de l’indice cubique : 1 562 centimètres cubes pour Spy 1 
et 1723 centimètres cubes pour Spy 11 ! 


— 171 — 


188 Marcellin BOULE. 

diamètres crâniens horizontaux seraient à peu près égaux à ceux du crâne 
fossile. M. Rivet a eu l’obligeance de chercher, dans les collections d’an- 
thropologie du Muséum, un spécimen réalisant à peu près ces conditions. 11 
ne l’a pas trouvé, car les dimensions de notre crâne fossile sont vraiment exception- 
nelles. 

A défaut d’un cubage direct, on peut évaluer, d’après les formules d’usage cou- 
rant, la capacité d’un crâne dont les diamètres horizontaux égaleraient ceux de 
La Chapelle-aux-Saints et dont le diamètre vertical aurait 145 millimètres, ce qui 

ne me paraît pas 
exagéré; on obtient 
ainsi un chiffre dé- 
passant 2000 cen- 
timètres cubes. 

Noussavonsd’ail- 
leurs (1) que cer- 
tains crânes alle- 
mands, aux diamè- 
tres horizontaux 
voisins de ceux de 
notre fossile, ont 
une capacité de 
1 850 centimètres 
cubes. La capacité 
du crâne de Bis- 
marck, dont les 
dimensionslongitu- 
dinale et transver- 
sale étaient de 212 

millimètres et 170 millimètres sur le vivant, a été estimé à 1965 centimètres cubes. 

Nous avons vu (p. 23) qu’en superposant les profils d’un crâne de Chimpanzé, 
du crâne de La Chapelle et du crâne d’un Homme de race blanche, et en ayant soin 
de ramener les axes des trois crânes à la même longueur, on obtient une figure 
traduisant clairement ces différences des volumes relatifs des boîtes crâ- 
niennes (fig. 90). 

Ainsi disparaît, ou s’atténue dans de fortes proportions, cette sorte d anomalie 
que la grandeur du volume absolu du crâne de La Chapelle paraissait révéler, au 
regard des nombreux traits d’infériorité morphologique de ce crâne. En réalité, 
toutes choses égales d’ailleurs, le volume de l’encéphale est peu considérable relati- 
vement aux encéphales d’Hommes actuels ayant de grosses têtes. 

(1) Mies, Tagliche Runchcliau, 17-18 avril 189b, et V Anthropologie, VI, p. 360 

— 172 — 



Fig. 90. — Profils d’un crâne de Chimpanzé, du crâne de La Chapelle-aux-Saints 
et du crâne d’un Français actuel superposés suivant les lignes basio-nasales rame- 
nées aune même longueur. Ba, basion; Na, nasion. 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


189 


Mais voici qui est encore plus démonstratif et peut-être plus précis. 

Depuis la publication de mes notes préliminaires sur la capacité cérébrale de 
l'Homme de la Corrèze, j'ai pu comparer son moulage intracrânien avec les mou- 
lages intracrâniens des Hommes de Néanderthal, de Gibraltar et de La Quina (1), qui 
appartiennent incontestablement au même type. Il est facile devoir, au premier coup 
d’œil, que l’encéphale de l’Homme de la Chapelle-aux-Sainls est de beaucoup le plus 
volumineux de tous. Pour donner à cette comparaison un caractère plus précis, j’ai 
cherché à déterminer le volume de ces divers moulages en me servant du rapport 
suivant : 

t : L'Xl'X/t' : : 1 620 : L X l X h 

dans lequel x est le volume cherché, L ' ,1’ , h ' , la longueur, la largeur et la hauteur 
maximums du moulage considéré; 1620, le volume, L, /, h , la longueur, la 
largeur et la hauteur maximums du moulage encéphalique de l’Homme de La Cha- 
pelle-aux-Saints (2). Je ne prétends pas trouver, au moyen de cette formule, 
le volume exact des encéphales considérés, mais je pense qu’elle peut me 
fournir des résultats approchés el d’un grand intérêt dans la question que je 
traite en ce moment. Son application m’a donné les chiffres suivants : 


Néanderthal 1 408 centimètres cubes, 

La Quina 1 367 centimètres cubes, 

Gibraltar 1 296 centimètres cubes (3). 


L’Homme de La Chapelle-aux-Sainls, avec sa capacité cérébrale de I 620 centi- 
mètres cubes, est donc très supérieur aux autres lermes de la petite série. Il repré- 
sente évidemment un individu mâle, exceptionnellement favorisé, du type humain 
de Néanderthal, el nous avons quelques raisons de croire qu'il réalise un terme 
voisin du terme maximum, de même que le crâne de Gibraltar, avec ses 1 200 cen- 
timètres cubes, représente le terme le plus inférieur et réalise peut-être sensible- 
ment le minimum offert par le même type. L'écart entre le maximum et le mini- 
mum serait ici de 400 à 450 centimètres cubes, tout comme dans les races humaines 
actuelles, sauvages ou civilisées. 

La capacité cérébrale moyenne de Y Homo Neandert ha/ensis , calculée d’après les 
quatre individus dont nous avons les moulages intracrâniens, serait d'environ 

I 400 centimètres cubes, à peu près comme dans les races actuelles dites inférieures. 

II faut observer que, si l’on en juge par ce que nous savons déjà, les découverte 

(1) Je dois la communication de ce dernier moulage à l’obligeance de M. Anthony à qui M. Henri Mar- 
tin en a confié l’élude. 

(2) J’ai pu mesurer la hauteur des moulages de La Chapelle, de Gibraltar et de La Quina, directement 
et de la même manière, en prenant la distance séparant deux plans horizontaux parallèles, l’un tangent 
au vertex, l’autre tangent au bord inférieur des lobes temporaux. Pour le moulage de la calotte de 
Néanderthal, j ai dû évaluer cette dimension par comparaison avec celui de La Chapelle. 

(3) Ce chilfre est notablement supérieur à celui (t 100 centimètres cubes) proposé par Keith et obtenu 
par je ne sais quelle méthode. 11 est au contraire très voisin de celui trouvé par Sollas (1 260 centimètres 
cubes), qui a mesuré directement, el par la méthode de Flower, la moitié du crâne bien conservée. 

— 173 — 


190 


Marcellin BOULE. 


futures amèneront à diminuer ce chiffre plutôt qu’à l’augmenter. Sur les quatre crânes 
([lie nous envisageons, en effet, un seul, celui de La Chapelle, dépasse de beaucoup 
la moyenne ; un autre, celui de Néanderthal, correspond presque exactement à cette 
moyenne; les deux autres, Gibraltar et La Quina, se tiennent fort au-dessous. 

Que signifient ces chiffres ? Nous donnent-ils la mesure des qualités intellectuelles 
ou psychiques de nos Hommes fossiles ? Rien n’est moins certain. 

On sait en effet que le volume de l’encéphale peut varier énormément dans une 
série d’Hommes récents choisis parmi les plus éminents : de 1 320 centimètres cubes 
(Pli. Meckel) ou de 1 420 centimètres cubes (Raphaël) à 1 930 centimètres cubes 
(La Fontaine), c’est-à-dire dans le rapport de 1 à 1,3 (I). Considérée isolément, la 
valeur de ce volume ne saurait donc être prise comme critérium delà valeur intel- 
lectuelle d’un être humain. On l’a dit depuis longtemps : un petit chronomètre est 
supérieur à un grand réveil, et les grosses tètes ne sont pas toujours de fortes têtes. 
Et comme T Homo Neanderthalensis est un type humain très différent des types 
actuels, une de ses caractéristiques paraît être la grosseur de la tête plutôt que le 
volume de l’encéphale, quelle qu’ait été d’ailleurs la qualité de celui-ci. 

Il faut se demander si l’organisation ou, plus simplement, la répartition de la 
substance cérébrale ne présentait pas aussi des différences. C’est ce que va nous 
apprendre, dans une certaine mesure, l’étude de la surface endoeranienne. 

ÉTUDE DU MOULAGE ENDOCRANIEN (2). 

Celte étude se présente dans des conditions particulièrement favorables, à cause 
de l’excellent état de conservation du crâne, qui a permis d’obtenir des moulages 
endocraniens d’une grande netteté (PL XII à XVI). 

Nos comparaisons ont porté sur de nombreux moulages analogues de Singes, 
d’IIommes actuels de diverses races et sur celui de la calotte de Néanderthal (3). 

On ne saurait, au moyen de documents de ce genre, avoir la prétention de péné- 
trer tous les secrets de la morphologie cérébrale d'un être quelconque. Les résultats 
de notre étude sur l’encéphale de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints peuvent 
être comparés à l’idée qu’on se ferait des formes d’une statue dont il serait inter- 
dit de soulever les voiles. 

(1) .l'emprunte ces données à l’intéressant mémoire consacré par E. A. Spitzka à l’élude des cerveaux 
de six hommes- éminents des États-Unis et où l'auteur a présenté le résumé de toutes les observations 
faites sur les cerveaux de grands Hommes de tous les pays ( Trans . of the Amer. Philos. Soc., Nouv. 
série, vol. XXI, part. 111, 1907). 

(2) Ce chapitre n'est guère que la reproduction abrégée du mémoire détaillé que j’ai publié, en col- 
laboration avec M. Anthony, sous le titre : L'encéphale de l'Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints 
(V Anthropologie, XXII, 1911, p. 129-196). 

(3) Le moulage endocranien de l’Homme de Néanderthal a déjà été étudié, mais d’une façon super- 
ficielle : Schaaffhausen, Sur le crâne de Néanderthal (Bull, de la Soc. d'anthrop. de P aris , 1863, p. 311- 
317). — Cari. Vogt, Leçons sur l'Homme, 10 e leçon, traduction française de J. -J. Molinié, Paris, 1865. — 
Th. Huxley, De la place de l'Homme dans la Mature, trad. française, Paris, 1868. — De Quatrefai.es el 
IIamy, Crania ethnica, 1882, p. 14 et 15. 


174 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA ClIAPELLE-AUX-SAINTS. 


191 





Vue d’ensemble. — A première vue, cet encéphale paraît, comme le crâne, long, 
large et surbaissé. Une telle forme générale est aussi simienne qu'humaine (compa- 
rez les profils tîg. 91). 

Il présente également une dissymétrie assez marquée, qui se traduit par une saillie 
plus considérable de la région pariéto-tem- 
porale gauche. Cette saillie montre que l’hé- 
misphère gauche était légèrement plus déve- 
loppé que le droit. Elle existe, un peu moins 
prononcée, sur le moulage endocranien de 
Néanderthal et sur celui de l’Homme de Gi- 
braltar récemment étudié par Keith (1). Chez 
les Singes, il n’y a généralement pas de dis- 
symétrie ni de différence de volume dans les 
hémisphères. Chez l’Homme actuel, ces diffé- 
rences sont fréquentes et souvent très ac- 
cusées. 

Quelques autres caractères importants 
s’observent, à première vue, sur le 
endocranien de notre Homme fossile 

1 La simplicité générale et l’aspect gros- 
sier des traces laissées par les circonvolutions ; 

2° La réduction de la région cérébrale anté- 
rieure par rapport à celle des Hommes ac- 
tuels, et la présence d’un bec encéphalique 
assez accentué ; 

3° Le surplombement de la région céré- 
brale postérieure au-dessus du cervelet ; 

4° L’aspect béant de la scissure de Sylvius, 
dans sa région antérieure ; 

5° L’écartement et la faible saillie des lobes r . nl „ -, . . . . . ,, 

Fig. 91. — Profils compares des encéphales d un 
Cérébelleux latéraux ; Gorille, de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints 

no t j* i- 1 i n h . et d’un Homme actuel (Bellovaque). (1/3 de la 

6 La direction de la moelle allongée. grandeur naturelle.) 


moulage 


Vaisseaux. — Les vaisseaux, qui laissent des traces sur les moulages endocra- 
niens de l’Homme et des Singes, sont de deux sortes : les sinus de la dure-mère et 
les vaisseaux méningés. 

Les sinus latéraux , très visibles, n’offrent rien de particulier. Vers le sommet de 
la courbe occipitale, le sinus longitudinal supérieur est moins accusé qu’à l’or- 
dinaire chez les Hommes actuels. 


(1) Nature, 17 mars 1910, et L' Anthropologie, XXI (1910;, p. 246. 

— 175 — 


192 


Marcellin BOULE. 


L’empreinte du confluent de ces sinus, ou empreinte torcularienne, a la forme d’un 
T renversé, dont les branches latérales sont constituées par les sinus latéraux 
et la branche verticale par le sinus longitudinal supérieur. Le plus souvent, 
une des branches horizontales du T, tantôt la droite, tantôt la gauche, semble seule 
se continuer avec la branche verticale. Sur notre moulage, comme sur la plupart 
des moulages endocraniens d’Anthropoïdes, le T est très régulier (PL XV, fig. 3, 4). 

Dans les régions correspondant aux parties supérieures de la circonvolution 
frontale ascendante et au début de la première circonvolution frontale, il y a des 
traces de granulations pacchioniennes, également visibles, dans la même région, 
sur le moulage de Néanderthal. 

Les empreintes laissées par les vaisseaux méningés moyens offrent la disposition 
générale qu’on observe à la fois chez l’ Domine et les Anthropoïdes, avec un 
degré de complication un peu moindre que chez le premier (PL XII à XVI, 4, 5, 6). 
C’est ainsi que la branche antérieure de la méningée moyenne présente, relativement 
au type humain habituel, une certaine réduction et une simplicité en rapport vrai- 
semblablement avec la réduction de la région cérébrale antérieure chez notre 
Homme fossile. 

LE CERVEAU 

Simplicité générale et aspect grossier des traces de circonvolutions. — Le mou- 
lage du cerveau de l’Homme fossile de la Corrèze, comme celui de l’Homme de Néan- 
derthal, est remarquable par la simplicité et l’aspect grossier de ses circonvolutions. 

Les moulages endocraniens d’Hommes actuels présentent généralement des 
traces de circonvolutions plus nombreuses, beaucoup plus compliquées. Seul, parmi 
ceux que nous avons examinés, un moulage d’Australien des collections d’Anthro- 
pologie (n° 3828) rappelle celui de notre Homme fossile. Le cerveau de la Vénus 
llottentote, étudié jadis par Gratiolet (1) et que nous avons eu entre les mains, 
paraît aussi, comme d’ailleurs ceux des Boschimans en général, lui être compa- 
rable à cet égard, mais il semble déjà présenter un type d’organisation cérébrale 
beaucoup plus élevé, autant qu’on puisse en juger par la comparaison d’un moulage 
endocranien et d’un encéphale vrai. 

C’est avec les cerveaux de Chimpanzés, de Gorilles, d’Orangs et de la plupart des 
microcéphales (2), que celui de l’Homme fossile de la Corrèze paraît avoir le plus 
de rapports à ce point de vue. 

Fentes et scissures. — La fente cérébro-cérébelleuse n’offre rien de particulier. 

La fente interhémisphérique (PL XII, fig. 2; PI. XV, lig. 4 ; PL XVI, lîg. 2, Fi h) a 

(1) Gratiolet, Mémoire sur les plis cérébraux de l’Homme et des Primates, Paris, 1854. 

(2) Cari. Vogt, Mémoire sur les microcéphales, Genève, 1867, et Giacomim, Cervelli dei microcephali, 
Torino, 1800. 


170 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


193 





ses bords écartés dans la région de la voûte. Cette disposition semble en rapport 
avecla forme élargieet surbaissée du crâne. Chez lesHommes 
actuels, les deux hémisphères sont plus resserrés, le sinus 
longitudinal fait souvent saillie entre eux, s’imprimant à la 
voûte, ce qui ne s’observe pas chez nos Hommes fossiles. 

Les caractères de la scissure de Sylvius sont importants. 

Un des plus nets est son élargissement en avant, qui indi- 
que peut-être un certain degré d’exposition de Yinsula 
antérieure, rappelant ce qui se voit chez l'Homme actuel au 
cours de son ontogénie. A cause probablement du moindre 
développement des lobes frontaux, l’ouverture sylvienne 
paraît béante. Chez l’Homme adulte actuel, cette ouverture 
se resserre par suite du débordement de tous côtés de la 
matière cérébrale (fig. 92). 

On sait que chez l’Homme la scissure de Sylvius se 
divise en trois branches qui déterminent les opercules de 
Yinsula de Reil : une branche postérieure, la plus longue, 
séparant le lobe temporal du cerveau des lobes frontal et 
pariétal (11g. 93, S ) ; deux branches antérieures, dites pré- 
sylviennes ( Spp et Spa). Celles-ci limitent le cap delà troi- 
sième circonvolution frontale, ou opercule frontal ; en 
avant de la branche présylvienne antérieure est Y opercule 
orbitaire ; en arrière de la branche présylvienne posté- 
rieure est Y opercule fronto-pariétal. 

L’opercule fronto-pariétal existe chez tous les Primates 
orbitaire ne se développent que chez l’Homme et le 
caractérisent. La prétendue branche présylvienne uni- 
que des Anthropoïdes et même de certains autres 
Singes ne saurait donc être assimilée à aucune des 
branches présylviennes de l’Homme. Sa lèvre posté- 
rieure est bien constituée, comme chez ce dernier, par 
l’opercule fronto-pariétal, mais sa lèvre antérieure 
dépend de Yinsula antérieure encore superficielle (I). 

Les empreintes de la région sylvienne antérieure sur 
notre moulage sont des plus nettes. 11 est très facile de 
reconnaître la branche présylvienne postérieure (PL XIII 
et XIV, fig. 2, Spp) . 



Fig. 92. — .Entrée de la scissure 
de Sylvius chez un Hapale, 
un Chimpanzé, l’Homme de 
La Chapelle-aux-Saints et un 
Homme actuel (Bellovaque) 
(t/2 delà grandeur naturelle). 


Les opercules frontal et 



Fig. 93. — Schéma de la région syl- 
vienne antérieure chez un Homme 
actuel. R, scissure de Rolando ; 
S, scissure de Sylvius ; Spp, bran- 
che présylvienne postérieure ; 
Spa, branche présylvienne anté- 
rieure (1/3 de la grandeur natu- 
relle). 


(1) Voir à ce sujet notamment : Cunningham, Retzii s, L. Elliot 
Smith, Anthony et A. -S. de Santa Maria. Dans plusieurs travaux pos- 
térieurs au mémoire que M. Anthony et moi avons publié dans L'An- 
tliropologie, MM. Anthony et de Santa Maria ont décrit, entre autres cas, celui d’un Chimpanzé où 
existait un cap, ou opercule frontal, en voie de formation. 


— 177 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


23 


194 Marcellin BOULE. 

Nous avons considéré, comme représentant la branche antérieure, une empreinte 
profonde, verticale, s’ouvrant aussi dans la fente sylvienne et placée à 20 millim. 
environ en avant de la première ( Spa ). Dans cette hypothèse, qui nous a paru, après 
discussion, la plus vraisemblable, notre Homme fossile avait un opercule frontal, 
ou cap, en forme d’U très ouvert, beaucoup plus développé d’avant en arrière, beau- 
coup moins resserre que chez les Européens actuels. Il présentait, en l’exagérant, le 
type de celui de la Vénus hottentote et rappelait ce qui s’observe, à un certain 
moment, chez le fœtus. Sur le moulage endocranien de Néanderthal, la région pré- 
sylvienne droite présente exactement le même aspect. 

La branche sylvienne postérieure a laissé de 
chaque côté une empreinte très nette. Il est 
donc facile de mesurer l 'angle sylvien de Cun- 
ningham (angle que fait la direction de la scis- 
sure de Sylvius avec une perpendiculaire 
menée sur le grand axe de l’hémisphère). Il 
est d’environ 58°. Cunningham a trouvé que 
chez l’Homme il est en moyenne de 68° et 
chez le Chimpanzé et l’Orang de 55°. Par ce 
caractère, l’Homme fossile de la Corrèze s’é- 
loigne donc des Hommes actuels pour se rap- 
procher des Anthropoïdes. 

Lu scissure (le Rolando ne laisse ordinairement 
que des traces peu nettes sur la table interne 
des crânes d’Hommes et d’Antliropoïdes supé- 
rieurs. C’est aussi le cas actuel, ce qui est tout à 
fait regrettable car la détermination exacte de 
la position de cette scissure est d’une impor- 
tance capitale à divers égards, notamment pour 
séparer le lobe frontal du lobe pariétal et pour 
établir la topographie de la circonvolution de Broca. 

On trouvera dans notre mémoire détaillé (I) l’exposé des considérations qui nous 
ont amenés à admettre plusieurs positions possibles, par suite de l’incertitude où nous 
avons été pour situer exactement les deux extrémités de la scissure (fig. 91). L’ex- 
trémité supérieure ne saurait varier beaucoup, de 47 millimètres à 5t millimètres 
en arrière du bregma. L’extrémité inférieure a pu être soit en IL, où se voit une 
dépression dont la forme étoilée répond d’ailleurs assez mal à celle de l’extrémité 
inférieure de la scissure rolandique; soit en K, où se voit une autre dépression plus 
faible et située immédiatement en arrière du tronc de l’artère méningée moyenne. 
Tout bien examiné, la position B est la plus probable et c’est ce que confirment les 

(1) Loc. cit., p. 161 et suiv. 

— 178 — 


57 47 



Fig. 94. — Croquis montrant les positions pos- 
sibles de la scissure de Rolando chez l’Homme 
de La Cliapelle-aux-Saints. p, .bregma; 47, 
51, points marquant les deux extrémités supé- 
rieures possibles de la scissure de Rolando; 
It, K, points marquant les deux extrémités infé- 
rieures possibles de la même scissure (1/2 de 
la grandeur naturelle'. 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


195 


observations faites sur le moulage de Néanderthal. On verra plus loin, qu’en discu- 
tant certains problèmes importants de morphologie cérébrale dépendant de la posi- 
tion de la scissure de Rolando, nous avons toujours tenu compte des deux hypothèses. 

La scissure pariéto-occipitale a laissé des traces qui peuvent être suivies, à droite 
et à gauche, sur une longueur de 5 à 0 centimètres. L’empreinte d’un pli de passage 
pariéto-occipital très simple s’entrevoit vers l’extrémité distale de l’empreinte, de 
sorte que la scissure pariéto-occipitale ne pouvait se confondre avec le suie us lunatus 
(affenspalte ou sillon du Singe). 

La scissure pariéto-occipitale est moins nette sur le moulage endocranien de 
Néanderthal que sur celui de La Chapelle-aux-Saints. 

Étude des lobes. Développement relatif. — On est aujourd’hui d’accord pour 
admettre que les lobes du cerveau sont loin de correspondre exactement à des 
départements physiologiques. 

En présence des difficultés qu’il y aurait à établir une division de la surface céré- 
brale en rapport exact et précis avec la nature des fonctions de ses différentes parties, 
divers auteurs ont essayé d’apprécier le développement relatif des différents lobes 
qu’il est, dans tous les cas, facile d’isoler en raison de la netteté de leurs limites 
conventionnelles. Cette étude ayant toujours fourni des données du plus haut intérêt, 
nous avons voulu la tenter pour l’Homme de La Chapelle-aux-Saints. 

La substance grise de l’écorce étant la seule importante à considérer, le procédé 
le plus exact consisterait, si l’on opérait sur le cerveau lui-même, à isoler soigneuse- 
ment la substance grise du manteau de chaque lobe et à la peser. Ce procédé serait, 
on le conçoit, d’une pratique infiniment délicate et laborieuse ; aussi Meynert (1), 
d'une part, Broca et Manouvrier (2) d’autre part, estimant sans doute que le rapport 
de la substance blanche à la substance grise est sensiblement le même pour chaque 
lobe, se sont-ils bornés à isoler les lobes et à les peser. 

Opérant sur un moulage, nous ne pouvions songer à recourir à la méthode pon- 
dérale, ni à la méthode volumétrique qui eût présenté les mêmes avantages. Nous nous 
sommes arrêtés au procédé de la mesure des surfaces jadis employé par H. Wagner (3) 
mais, à l’exemple de Cari Yogt (4), nous avons dû l'approprier aux conditions spé- 
ciales dans lesquelles nous nous trouvions. Ne pouvant faire porter nos investi- 
gations sur la face interne des hémisphères, obligés de renoncer, en raison de la 
solution de continuité de la base, à apprécier la surface des régions céré- 
brales inférieures, nous nous sommes bornés à mesurer les aires des parties 
convexes des lobes, nous interdisant autant que possible d’empiéter sur 
les régions dépendant de la base. Pour cela, nous avons appliqué une 

(1) Meynert, Die NVindungen der convexen ober flache des Vorderhines bei Menschen, Affen und 
kauthieren ( Arch . f. Psych., Berlin, 1877). 

(2) Manouvrier, article Cerveau du Dict. de physiologie de Ch. Richet, (. II, p. 738. 

(3) H. Wagner, Maasbesstimmungen der oberflaech des grossen Gehirns. Cassel und Gœttingen, 1864. 
Cité par Cari Vogt. 

(4) Carl Vogt, Mémoire sur les Microcéphales. 

— 179 — 


196 


Marcellin BOULE . 


mince feuille de papier d’étain sur la surface de chacun des lobes et en avons 
mesuré Faire à l’aide d’un quadrillage. Rapportant ensuite à la surface totale de 
l'hémisphère celle de chaque lobe multipliée par 100, nous avons établi une série 
d’indices ( frontal , pariétal, temporal, occipital), dont la comparaison, chez les 
Anthropoïdes, les Hommes actuels et l’Homme de la Corrèze, nous a donné des résul- 
tats résumés dans le tableau ci-dessous ( 1 ) : 


Anthropoïdes. 


Gibbons (moyenne de 

I. frontal. 

I. occipital. 

I. pariéto-temporal. 

1. pariétal. 

I. temporal 

2 exemplaires) 

Gorilles (moyenne de 

31,3 

10,1 

58,5 

30,7 

27,8 

3 exemplaires) 

Chimpanzés (2 exem- 

32,8 

11,3 

55,8 

31,2 

24,5 

plaires) 

32,2 

9,2 

58,5 

32,1 

26,4 


Orang (1 exemplaire) . . 
Moyenne générale des 


Anthropoïdes 

... 32.2 

10,4 

57,3 

31,8 

25,5 



Hommes actuels (S 

!)- 




I. frontal. 

I. occipital. I. 

pariéto-temporal. 

1. pariétal. 

1. temporal, 

Australien (Collect. 

an- 





throp. 3 828) 

. . . . 43 

10,1 

46,9 

26,5 

19,3 

Allemand du Sud . . 

. . . . 45,4 

8,7 

45,9 

22,9 

23 

Bellovaque 

. ... 43,7 

8,4 

47,9 

25,4 

22 5 

Australien (Collect. 

an- 





throp. 4766) 

.... 41,1 

8,8 

50,1 

25,6 

24,5 

Movenne 

. . . 43,3 

9 

47.7 

25,4 

22,3 


Homme de 

: La Ciiapelle-aux 

-Saints (3). 




I. frontal. 

I. occipital. I. 

pariéto-temporal. 

I. pariétal. 

I. lempora’. 

Hémisphère gauche. 

... 35,3 

11,6 

53,1 

27,5 

25,6 

Hémisphère droit. . . 

36,2 

12,5 

51,3 

26,8 

24,5 

Moyenne 


12.05 

52,2 

27,15 

25,05 


(1) Les limites des différents lobes sont généralement assez faciles à préciser sur le moulage lorsque 
les scissures sylvienne, rolandique et pariéto-occipitale ont été tracées. Il en est une cependant dont la 
détermination présente même sur le cerveau de grandes difficultés, c’est celle qui sépare le lobe pariétal 
du lobe temporal. Nous avons obtenu d’une façon arbitraire la limite de ces deux lobes en prolongeant 
en arrière la scissure de Sylvius suivant sa direction jusqu’à la ligne de séparation pariéto-occipitale. 
Le point de croisement se trouve habituellement un peu au-dessous du milieu de la ligne pariéto- 
occipitale. A cause de l’imprécision de cette limite pariéto-temporale, nous avons cru devoir donner en 
outre l’indice calculé d’après la surface totale des deux lobes. 

(2) Ce qui tend à prouver que la technique que nous avons employée rend suffisamment comple du 
développement relatif des lobes, c’est que nos résultats concordent assez bien avec ceux qu'ont obtenus 
Meynert et Manouvrier par la méthode pondérale. 

(3) Ces résultats ont été obtenus en plaçant au point R la terminaison de la scissure rolandique. Si 
on la plaçait en R', on aurait les résultats suivants : 

I. frontal. I. occipital. I. pariéto-temporal. I. pariétal. 1. temporal. 


Hémisphère gauche 37,9 11,6 50.5 24,9 25,6 

Hémisphère droit 38,8 12,5 48,7 24,2 24,5 

Moyenne 38,35 12,05 49,6 24.55 25.05 


— 180 — 


L’IIOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


197 


Les faits suivants ressortent de la comparaison de ces données numériques : 

1° Le lobe frontal est proportionnellement plus développé chez l’Homme que 
chez les Anthropoïdes. Parmi ces derniers, c’est le Gibbon qui semble avoir le plus 
réduit (1). 

2° D’après nos chiffres, le lobe occipital paraît être légèrement plus développé 
chez les Anthropoïdes que chez l’Homme. D’après R. Wagner (2) et Cari Vogt (3), le 
lobe occipital aurait sensiblement la même surface proportionnelle chez les Anthro- 
poïdes et chez l’Homme. 

3° L’ensemble des lobes pariétal et temporal se montre le plus souvent propor- 
tionnellement plus développé chez les Anthropoïdes que chez les Hommes ; il paraît 
y avoir, chez les Primates supérieurs, une sorte de balancement entre le dévelop- 
pement en surface du lobe frontal et du lobe pariéto-temporal. 

Les auteurs qui se sont occupés de cette question, notamment IL Wagner (4), 
sont arrivés sensiblement aux mêmes conclusions. 

Au point de vue du développement relatif de son lobe frontal, l’Homme de la 
Corrèze se place entre les Anthropoïdes et les Hommes, et même plus près des pre- 
miers, si l’on considère le point II comme correspondant à la terminaison inférieure 
de la scissure rolandique. Par son indice occipital, il dépasse à la fois les Hommes 
actuels et les Anthropoïdes, ce qui est corrélatif de la saillie considérable de ses 
lobes occipitaux en arrière. Son indice pariétal est à peu près égal à celui des Hommes 
actuels. Son indice pariéto-temporal, quelle que soit la position assignée à l’extré- 
mité inférieure de la scissure rolandique, dépasse celui des Hommes pour se rappro- 
cher de celui des Anthropoïdes. 

II est intéressant enfin de comparer à ce point de vue nos résultats avec ceux 
obtenus par Cari Vogt (3). Voici ses moyennes d’après six moulages de microcéphales 

adultes : 

I. frontal. I. cccipilal. I. pariéto-temporal. 1. pariétal. I. temporal. 

28,4 8,5 03,1 24,5 38,6 

Ces chiffres montrent que, par leur indice frontal, les microcéphales sont généra- 
lement inférieurs aux Anthropoïdes et à plus forte raison à l’Homme de la Corrèze, 
et qu'ils ont, par compensation, un indice pariéto-temporal supérieur à celui des 
Anthropoïdes. 

Lobe frontal. — Lorsqu’on examine un moulage intracrânien de Singe, on est 

(1) Ces conclusions et les suivantes ne s’appliquent, bien entendu, qu’à la surface externe des lobes; 
mais il semble que les rapports eussent été peu changés, ainsi qu’il résulte des observations de Wagner 
( loc . cit.), si les mesures eussent porté sur la surface totale de l’hémisphère. 

(2) R. Wagner, Vorstudien zu einer Wiss. Morph. und Phys, des Menschen Gehirns. — Ueber die typ. 
Verschiedenheiten der Windungen der Hemisph. und über die Lehre Hirngewicht. Gottingen, 1860. 

(3) Carl Vogt, loc. cit., p. 124. 

(4) II. Wagner, loc. cit. 

(5) Garl Vogt, loc. cit. Cet auteur s’est borné, comme nous l’avons fait nous-mêmes, à mesurer le 
côté gauche des moulages. 


— 181 — 


198 


Marcellin BOULE. 






frappé do l’amincissement de sa partie antérieure, amincissement dû à la fois à 
l’extrême réduction des diamètres verticaux et transversaux et à l’énorme saillie 

que font, au-dessous des lobes frontaux, les parois 
supérieures des cavités orbitaires. A cause de cette 
saillie, les faces inférieures des lobes frontaux 
sont concaves et forment une sorte d’angle dièdre 
peu ouvert, dont l’arête se prolonge par une sorte 
de pointe allongée et mousse qui s’insinue dans la 
fosse ethmoïdale, le bec encéphalique. Cette dispo- 
sition, très prononcée chez le Gibbon, s’atténue 
légèrement chez les autres Anthropoïdes. Elle se 
retrouve, habituellement très accusée, chez les mi- 
crocéphales. 

Chez l’Homme normal, au contraire, par le fait 
du développement des lobes frontaux, aussi bien 
dans le sens latéral que dans le sens vertical, la 
région cérébrale antérieure n’offre pas cet amincis- 
sement, et les parois supérieures des cavités orbi- 
taires tendant à s’aplatir et à se placer sensiblement 
dans un même plan, le bec encéphalique est très 
réduit. 

L’Homme de La Chapelle-aux-Saints présente à 
cet égard un aspect intermédiaire entre l’Homme 
actuel et les Singes (fig. 95). Nous venons de voir, 
d’ailleurs, que les lobes frontaux de notre fossile, à 
en juger du moins par l’étendue de leur surface 
externe, étaient beaucoup moins développés que 
ceux des Hommes actuels. 

La circonvolution frontale ascendante et la pre- 
mière circonvolution frontale ne sont marquées que 
par de légères saillies dont on trouvera la descrip- 
tion dans le mémoire de L Anthropologie. Dans la 
région orbitaire, on aperçoit la trace du sillon 
olfactif limitant en dehors la première circonvolu- 
tion frontale. Celle-ci ne semble pas avoir été divisée 
longitudinalement, et le sillon fs (PI. XIV i hg. 2, et 
PI. XV, fig. 2) doit être le sillon frontal supérieur. 
La deuxième circonvolution frontale se laisse assez bien distinguer a droite, dans 
sa région antérieure. A gauche, elle peut être partiellement étudiée dans la région 
orbitaire. Sur la face inférieure du lobe frontal, on voit des sillons représentant 
probablement les branches antérieures du sillon en H (fig. 96). 

— 182 — 


Fig. 95. — Moulages intracrâniens (vues 
antérieures) montrant la diminution pro- 
gressive du « bec encéphalique ». De haut 
en bas : Gibbon, Chimpanzé, Homme de 
La Chapelle-aux-Saints, Allemand du Sud 
(1/3 de la grandeur naturelle). 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUK-SA1NTS. 


199 


Nous savons que notre Homme fossile avait deux branches présvlviennes qui 
délimitaient un large cap faisant partie de la troisième circonvolution frontale. Il 
importe de se demander si cette troisième circonvolution avait un pied, c’est-à- 
dire un repli supplémentaire rattachant le cap à la frontale ascendante, comme chez 
les Hommes récents, ou bien si elle en était dépouivue. La réponse à cette question 
varie avec la position qu’on assigne à la scissure de Rolando. Si l’on admet que 
celle-ci se terminait en R, et nous savons que c’est l’hypothèse la plus probable, 
le pied devait être absent (Voy. fig. 94), ou extrêmement réduit, peut-être inclus, 
c’est-à-dire non apparent à la surface extérieure du cerveau. Si nous admet- 
tons l’hypothèse de la terminaison en R', il y a, 
entre la branche présylvienne postérieure et la 
scissure de Rolando, la place pour un pied de 
dimensions normales. 

Il faut ajouter que, par suite du faible déve- 
loppement du lobe frontal de notre Homme 
fossile, le cap de la troisième circonvolution 
frontale parait, comme chez les Anthropoïdes, 
occuper une situation beaucoup plus anté- 
rieure. 

Tout porte à croire, en somme, qu’abstraction 
faite du pied, très probablement réduit ou 
absent, la troisième circonvolution frontale de 
l’Homme de la Corrèze, avec son cap large- 
ment étalé, devait présenter les caractères 
essentiels de celle de l’Homme actuel, mais 
en réalisant un type plus primitif, rappe- 
lant celui qu’on observe à un certain moment de l’ontogénie humaine (I). 



Fig. 96. — Face inférieure du lobe frontal 
gauche de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints 
montrant la disposition probable des circon- 
volutions frontales au voisinage du pôle. 
Spp, branche présylvienne postérieure; 
Spa, branche présylvienne antérieure ; Oe, 
sillon orbitaire externe ; Oi, sillon orbitaire 
interne en H ; no, lambeau de nerf olfactif 
(2/3 de la grandeur naturelle). 


Lobe temporal. — On distingue bien, sur le moulage, les traces des trois circon- 
volutions qui composent la face externe de ce lobe. La première semble presque 
droite, simple et massive, comme c’est la règle. La deuxième et la troisième sont 
au contraire tlexueuses et montrent un certain nombre de plis de passage les 
reliant l’une à l’autre. Sur la face inférieure de l’encéphale, on aperçoit de petites 
portions de la quatrième temporale. 


Lobe pariétal. — La circonvolution pariétale ascendante n’est visible que vers son 
extrémité inférieure. La première circonvolution pariétale se suit assez bien le long de 
la fente interhémisphérique. 

(1) E. Dubois (Remarks upon the brain-cast of Pithecanthropu? erectus, Proceed. of the 4th Int. Congr. 
of Zoology, Cambridge, 1898, p. 78) a dit que le Pithécanthrope avait une grande troisième circonvo- 
lution frontale. Cunningham a pu affirmer que le grand développement de cette troisième frontale est 
plus caractéristique des Singes que des Hommes. 

— 183 — 


200 


Marcellin BOULE. 


La deuxième pariétale est encore plus nette le long de la scissure sylvienne. Son 
empreinte, bien imprimée et flexueuse, présente une disposition très comparable à 
celle qu'on observe le plus souvent chez l’Orang, si l’on s’en rapporte aux figures 
de Retzius ( I ). 

Le sillon post-rolandique et le sillon interpariétal ont laissé quelques traces. Us 
présentent des dispositions assez caractéristiques des Anthropoïdes. Le long du bord 
inférieur de la deuxième pariétale, les incisures de Broca sont très marquées. 

Le moulage de Néanderthal offre à peu près les mêmes caractères. En outre, la 
région du pli courbe est très nette. 

Lobe occipital. — Un des traits les plus curieux de notre encéphale fossile est le 

surplombement de sa région céré- 
brale postérieure. Tandis que, chez 
les Lémuriens, le cerveau et le cer- 
velet sont dans le prolongement 
l’un de l’autre, chez les autres 
Primates, le cerveau recouvre à 
peu près le cervelet et même par- 
fois le surplombe plus ou moins 
en arrière. Chez les Anthropoïdes 
la quantité dont la région posté- 
rieure du cerveau dépasse le cer- 
velet est assez faible quoique or- 
dinairement supérieure à celle 
qu’on constate chez les autres 
Singes de l’Ancien Monde. Chez les Hommes actuels, le surplombement est habi- 
tuellement plus marqué. Chez l’Homme de La Chapelle-aux-Saints enfin, il est en- 
core beaucoup plus considérable. Dans la série des Primates, un surplombement 
comparable à celui de l’Homme de la Corrèze ne s’observe que chez certains Singes 
américains (2), notamment chez les Hapales (fig. 97). 

La raison de la différence, existant à ce point de vue entre l’Homme de la Corrèze 
et les Hommes actuels, nous paraît tenir à une répartition différente de la substance 
cérébrale, en rapport chez ces derniers avec une élévation plus considérable de la voûte. 

Bien que le moulage de Néanderthal ne comprenne pas le cervelet, on se rend 
compte que les lobes occipitaux devaient aussi être très en surplomb. 

Elliot Smith estime que le développement des saillies occipitales est toujours asso- 
cié, chez l’Homme actuel, à un nul eus lunatus bien marqué, caractère constituant 
un indice incontestable d’infériorité. 

(1) Ketzius, Bas Affenhirn, Stockholm, 1906. Voyez surtout pl. XL, fig. 3. 

(2) Huxley (Man’s Place in nature, trad. franç., Paris, 1868) dit que le Chrysothrix dépasse l’Homme 
sous ce rapport. 



Fig. 97. — Région occipitale des encéphales d’un Chimpanzé, 
d'un Homme actuel (Bcllovaque), de l'Homme de La Chapelle- 
aux-Saints et d'un Ilapale (1/2 de la grandeur naturelle). 


184 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


201 


Les circonvolutions du lobe occipital n’ont laissé, sur le moulage, que des traces 
peu nombreuses. Ce lobe présente de chaque côté, dans sa région moyenne, une 
dépression paraissant bien se rapporter au sulcus lunatus, dont l’existence, bien 
définie chez l’Homme actuel, est considérée à juste titre par Elliot Smith comme un 
indice d'infériorité. Sur le moulage de Néanderthal, où les circonvolutions sont plus 
nettement imprimées, on voit bien la trace du sillon occipital supérieur, avec la 
forme en Y qu’il a généralement chez les grands Singes. De sorte que, par l’en- 
semble de ses caractères, le lobe occipital des Hommes du type de Néanderthal 
paraît se rapprocher beaucoup de celui des Anthropoïdes. 


LE CERVELET 


Sur un moulage endocranien d’Homme actuel de notre race, le plus souvent, les 
deux lobes cérébelleux, très saillants et rapprochés l’un de l’autre, ne laissent entre 
eux qu une fente très étroite où passait la faux cérébelleuse; cette disposition dissi- 
mule complètement levermis. 

Sur les moulages d’Australiens que nous avons examinés, les deux lobes cérébel- 
leux sont moins saillants que chez les Hommes 
de notre race ; leurs bords internes s’éloi- 
gnent, la fente qui les sépare s’élargit et, par 
conséquent, le vermis devait être en partie à 
découvert. Chez les Singes anthropoïdes, les 
lobes cérébelleux sont encore d’habitude légè- 
rement saillants, mais leur écartement, beau- 
coup plus considérable, s’accuse surtout dans 
la région la plus inférieure du cervelet ; le 
lobe médian est à découvert et la dure-mère 
s’étale à sa surface. Cette disposition s’accentue 
encore chez les Singes inférieurs. 

L’Homme de La Chapelle-aux-Saints se rap- 
prochait, sous ce rapport, des Anthropoïdes et 
présentait une saillie encore moins prononcée 
de ses lobes cérébelleux latéraux (PL XV, 
fig. 3 et 4). Il est hors de doute que chez lui le vermis était exposé comme il l’est 
chez les Singes, et que la dure-mère s’étalait à sa surface. Les schémas ci-joints 
(fig. 98) expriment ces différences. 

Chez les Singes, l’empreinte endocranienne du vermis ne présente pas toujours 
le même aspect. Chez les espèces inférieures et. parmi les Anthropoïdes, chez le 
Gibbon, elle est en creux; chez le Gorille, le Chimpanzé et l’Orang, elle affecte au 
contraire un léger relief dont la direction se continue avec celle du sinus longitudinal 
supérieur. Il en est de même chez les Australiens précités et surtout chez l’Homme 

— 185 — 




Fig. 98. — Coupes horizontales à travers les 
lobes du cervelet dans leur tiers supérieur, 
chez un Gibbon, un Chimpanzé, chez l’Homme 
de La Chapelle-aux-Saints et chez un Homme 
actuel (Bellovaque) (1/2 de la gr. nat.). 


Annales de Paléontologie, t. VII, 1912. 


24 


202 


Marcellin BOULE. 


de La Chapelle-aux-Saints, qui se rapproche beaucoup, sous ce rapport, des trois 
grands Anthropoïdes. Les moulages endocraniens de microcéphales figurés par Cari 
Vogt (1) paraissent présenter aussi une disposition du cervelet comparable à celle 
qu’on observe chez l’Orang, le Chimpanzé et le Gorille. Les termes de passage, entre 
cette disposition inférieure, qui caractérise l’Homme de la Corrèze, et celle qu’on 
rencontre le plus communément dans les races humaines actuelles, sont faciles à 
saisir. 

Nid n’ignore les grandes et nombreuses variétés que présentent, chez l’Homme 
actuel, les empreintes de la surface interne de l’écaille occipitale (2). Sans les rap- 
peler ici, nous ne pouvons passer sous silence la présence accidentelle d’une fossette 
vermienne réduite. Cette fossette peut présenter différents aspects. L’un des plus 
fréquents est celui d’un triangle isocèle, à base inférieure, et dont le sommet n’atteint 
pas le continent torcularien. Cette disposition, considérée ajuste titre comme cons- 
tituant un caractère d’infériorité, établit une transition très nette entre la disposi- 
tion normale chez les Hommes de notre race et celle qui existe chez l’Homme de la 
Corrèze, ainsi que chez les Anthropoïdes (Gorille, Chimpanzé, Orang). 

Si l’on considère la région antérieure du cervelet, c’est-à-dire celle située en avant 
des parties verticales des sinus latéraux et qui, sur le crâne, se trouve en contact 
avec la partie postérieure du rocher, on constate que, chez l’Homme actuel, cette 
région est réduite et peu saillante, et ceci s’applique aussi bien aux Australiens que 
nous avons examinés qu’aux Hommes des autres races. Chez l’Homme de La Cha- 
pelle-aux-Saints, au contraire, cette région est très étendue, de sorte que, 
par ce caractère, le fossile de la Corrèze se rapproche encore des Anthro- 
poïdes. Elle est même plus saillante que ces derniers. Il semble que cette saillie 
antérieure compense, dans une certaine mesure, l’aplatissement plus accentué des 
régions postérieures des lobes latéraux. 

En dépit des récents et excellents travaux d’Elliot Smith, la topographie du cerve- 
let est encore très mal connue. Notre moulage ne nous permet d'ailleurs pas de 
distinguer les détails si délicats de la surface de cet organe. 


MOELLE ALLONGÉE 

Autant qu’on puisse en juger parla faible portion de moulage endocranien qui lui 
correspond, la moelle allongée devait avoir une direction plus oblique d’avant en 
arrière que chez les Hommes actuels, et moins oblique que chez les Singes, même 
les Anthropoïdes. 

Ce caractère se traduit d’ailleurs sur le squelette par l’orientation du trou occi- 
pital et la direction de la région cervicale de la colonne vertébrale. 


(4) Cari. Vogt, Mémoire sur les Microcéphales. Genève, 1867. 

(2) Voir, à ce sujet, Le Double, Traité des variations des os du crâne de l’Homme, Paris, 1903. 

— 186 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


203 


DONNÉES PHYSIOLOGIQUES 

Les faits anatomiques que nous venons d’exposer permettent de jeter quelque 
lumière sur les fonctions cérébrales de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints. 

Si le volume relativement considérable de son encéphale peut constituer un 
argument en faveur de son intelligence, l'aspect grossier de toutes ses circonvolu- 
tions visibles indique, au contraire, des facultés intellectuelles rudimentaires. 

Flechsig a montré que les différentes régions de l'écorce cérébrale se divisent, au 
point de vue physiologique, en deux groupes. Les unes constituent les territoires 
sensilivo-moteurs, en rapport avec les divers organes périphériques de la sensibilité 
et du mouvement ; les autres constituent les zones d’association, où les sensations 
se condensent et s’élaborent et où les mouvements se règlent. Ce seraient, comme le 
dit Flechsig, « les centres intellectuels et les véritables organes de la pensée ». 

Chez les Mammifères les plus inférieurs, les centres d'association feraient à peu près 
défaut. Chez les Singes, leur importance est déjà considérable et leur développe- 
ment sensiblement égal à celui des centres sensitivo-moteurs. Chez l’Homme, où 
l’intelligence est à son maximum, ils arrivent à occuper les deux tiers du manteau. 

On a délimité approximativement, sur la face externe du cerveau humain, trois 
principaux centres d’associations s’intercalant avec des zones sensitivo-motriees : 

1° Un centre d’association antérieur, constitué par les parties antérieures et sur- 
tout la base du lobe frontal ; 

2° Un centre d’association moyen (Insula de Reil) ; 

3° Un centre d’association postérieur : lobe pariétal à l’exception de la circon- 
volution pariétale ascendante et une portion des lobes temporaux et occipitaux. 

Les zones sensitivo-motriees sont au nombre de quatre : 

1° Zone tactile (principalement les circonvolutions frontale etpariétale ascendantes) ; 

2° Zone olfactive (circonvolution de l’hippocampe) ; 

3° Zone visuelle (lobe occipital) ; 

4° Zone auditive (partie antérieure du lobe temporal). 

En étudiant le développement relatif de la surface externe des lobes cérébraux 
chez l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, nous avons constaté, comme chez les An- 
thropoïdes, outre un développement plus marqué du lobe occipital (zone visuelle), une 
réduction notable du lobe frontal portant plus particulièrement sur la région anté- 
rieure, laquelle correspond, comme on vient de le voir, au premier centre d’asso- 
ciation de Flechsig. 

S’il est une notion acquise en matière de physiologie cérébrale, c’est que les par- 
ties antérieures des lobes frontaux sont indispensables à la vie intellectuelle. Ses 
lésions ne retentissent ni sur la sensibilité, ni sur la motricité, mais occasionnent 
des troubles intellectuels ; l’atrophie bilatérale des lobes frontaux entraîne toujours 
la démence ou le gâtisme (1). 

(1) V. Toulouse, Le Cerveau, 1901, p. 123. 


— 187 — 


204 


Marcellin BOULE. 


« Dans la progression des hémisphères cérébraux à travers les époques géologiques 
et les échelons zoologiques, a écrit le D r E. Houzé (1), c’est le lobe frontal, siège 
des associations les plus compliquées et des combinaisons mentales les mieux appro- 
priées, qui a grandi. Chez l’Homme, il a acquis une telle prééminence qu’il a rendu 
inutiles les adaptations défensives ( Homo nudus et inermis) . Le lobe frontal est 
devenu l’arme la plus redoutable de l’attaque et de la défense. » 

Il est donc probable que l’Homme de la Corrèze et l’Homme de Néanderthal ne 
devaient posséder qu’un psychisme rudimentaire, supérieur certainement à celui 
des Anthropoïdes, mais notablement inférieur à celui de n’importe quelle 
race humaine actuelle. 

Une autre question très importante est de savoir si l’Homme de La Chapelle-aux- 
Saints avait déjà un langage articulé perfectionné. 

La localisation de la faculté du langage articulé, déterminée par Broca dans la 
troisième circonvolution frontale et plus particulièrement dans le pied de cette cir- 
convolution, a été récemment très combattue (2). Nous n’avons point à discuter ici 
cet important problème, mais nous devons faire remarquer que, si l’on adopte le 
point B comme marquant l’extrémité inférieure de la scissure rolandique, la troi- 
sième circonvolution frontale de l'Homme de la Corrèze ne possédait pas de pied 
ou n’avait qu’un pied de dimensions exiguës. Au contraire, si la scissure rolandique 
se terminait en B', la troisième circonvolution frontale devait avoir un pied de dimen- 
sions à peu jirès normales. 

Dans la première hypothèse, et si la théorie de Broca est vraie, nous devons 
conclure, sinon à l’absence probable de langage articulé, du moins à l’existence 
d’un langage articulé rudimentaire. Dans la deuxième hypothèse, la moins probable, 
l’aspect simple et grossier de la troisième circonvolution frontale devrait encore 
nous faire hésiter à modifier cette opinion. 

Enfin, la légère dissymétrie cérébrale, qu’on observe à la fois sur les moulages 
endocraniens de Néanderthal, de Gibraltar (Keith), de La Chapelle-aux-Saints, nous 
autorise à penser, et c’est là un caractère indéniable de supériorité, que les Néan- 
derthaloïdes étaient déjà unidextres. Cette dissymétrie, rare et toujours très peu 
marquée chez les Singes, même les Anthropoïdes, est le plus souvent très accusée 
chez les Hommes actuels, où elle paraît être en rapport avec la spécialisation de la 
main pour le tact et la préhension. Les Hommes du type de Néanderthal constituent 
encore à cet égard un terme de transition entre ces derniers et les Primates supé- 
rieurs (3). Le fait que cette dissymétrie cérébrale se traduit chez l’Homme de la Cor- 
rèze par une légère prédominance de l’hémisphère gauche sur le droit, paraît en 
outre indiquer que cet Homme du Pléistocène moyen était droitier. 

(1) l) r Houzé, Les étapes du lobe frontal ( Institut Solvay. Institut de sociologie. Réunion collective du 
26 février 1910). 

(2) Voir notamment Moutier (l) r François). L’aphasie de Broca, Paris, 1908. 

(3) Rappelons, avec Giacomini (/oc. cit., p. 255 et 256), que les Microcéphales vrais se rapprochent, par 
ce caractère, des Anthropoïdes. 


— 188 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SALNTS. 


205 


La physiologie du cervelet est encore assez obscure. D’après Gley (1), les données 
morphologiques concordent avec les expériences physiologiques pour montrer le 
rôle de cet organe comme centre régulateur des mouvements nécessaires ci la sta- 
tion et à la locomotion. Le D r Fauvelle (2) pense que « chez les Vertébrés, le cer- 
velet est en rapport proportionnel avec les efforts musculaires que nécessite la sta- 
tion normale ». 11 croit trouver de plus une relation entre le développement des 
lobes latéraux du cervelet chez les Primates et le degré de perfection de la station 
bipède. Les observations que nous avons faites, d’une part sur les dispositions de la 
colonne vertébrale et les caractères des membres inférieurs de l’Homme de La Cha- 
pelle-aux-Saints, d’autre part sur la conformation de son cervelet pourraient peut- 
être s’accorder avec les vues exprimées parle D 1 2 Fauvelle. 

CONCLUSIONS 

Les caractères morphologiques de l’encéphale de l’Homme fossile de La Chapelle- 
aux-Saints peuvent être répartis en deux groupes : 

1° Des caractères humains : volume absolu ; prédominance de l’hémisphère 
gauche ; présence de deux branches présylviennes et d’un système d’opercules 
semblable au nôtre ; 

2° Des caractères simiens ou intermédiaires entre ceux de l’Homme et des Anthro- 
poïdes. Ce sont les plus nombreux : forme générale ; simplicité générale et aspect 
grossier des circonvolutions ; position et direction des scissures sylvienne et rolan- 
dique ; réduction des lobes frontaux, surtout dans leur région antérieure ; accen- 
tuation du bec encéphalique ; caractère primitif de la troisième frontale, probable- 
ment dépourvue de pied ; présence d’un sulcus iunatus très développé ; écartement 
des lobes cérébelleux latéraux et exposition du vermis ; direction de la moelle 
allongée. 

Si certains de ces derniers caractères paraissent bien indiquer une évolution 
moins avancée, beaucoup d’autres semblent être simplement sous la dépendance 
de la forme générale de l’encéphale. C’est ainsi qu’il convient d’attribuer à son sur- 
baissement, à son étalement, non seulement la position et la direction des scissures 
de Sylvius et de Rolando, mais encore, d'une manière générale, l'écartement des 
scissures et des sillons dans la région de la voûte. C’est par suite de cet écartement 
que le sinus longitudinal supérieur ne s’imprime pas sur l’endocràne ; que les lobes 
cérébelleux latéraux restent distants ; qu’un certain nombre de plissements des faces 
internes des hémisphères empiètent, plus qu’à l’ordinaire, sur les faces externes 
(branche de bifurcation de la scissure calcarine, etc.). 

Au total, l’encéphale de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints est déjà un 

(1) E. Gley, Traité élémentaire de physiologie, Paris, 1910. 

(2) D r Fauvelle, Recherches sur les conditions statiques et dynamiques de la station bipède chez 
l’Homme (Extr. du Bull, de la Soc. d'anthrop., séance du 4 décembre 1884). 

— 189 — 


Marcellin BOULE. 


206 

encéphale humain par l’abondance de sa matière cérébrale. Mais celte matière 
manque encore de l'organisation supérieure qui caractérise les Hommes actuels (1). 

(1) Depuis que ces lignes sont écrites, j’ai pu examiner le moulage intracrânien de l'Homme de 
Gibraltar et constater que, sous un volume beaucoup plus réduit et par tous ses caractères bien visibles, 
notamment par sa forme générale, il ressemble beaucoup aux moulages de La Chapelle et de Néan- 
derthal. 

De plus, mon savant collaborateur, M. Anthony, a décrit l’encéphale de l’Homme fossile de La Quina 
(Comptes rendus de l’Acad. des sc., 1 er juillet 1912), qui « se rattache étroitement au type de celui de La 
Chapelle-aux-Saints »... « Les différences susceptibles d’être relevées entre les moulages endocraniens 
de ces Néanderthaloïdes (La Chapelle, Néanderthal, La Quina), ajoute M. Anthony, paraissent être ou 
purement individuelles ou en rapport avec la différence de sexe. » 

Les conclusions ci-dessus, tirées de l’étude détaillée et minutieuse de l’encéphale de l’Homme de la 
Chapelle-aux-Saints, peuvent donc être généralisées dans une certaine mesure et s’appliquer à tous les 
exemplaires actuellement connus de l 'Homo JSeanderthalensis. 


— 190 — 


CHAPITRE VII 

ÉTUDE COMPARATIVE ET TAXONOMIQUE 


LES FOSSILES HUMAINS DU PLÉISTOCÈNE MOYEN 

La découverte du squelette de La Chapelle-aux-Saints a été précédée de nombreuses 
découvertes analogues et attribuées, à tort ou à raison, au Pléistocéne moyen et 
inférieur, ou au Paléolithique ancien. On en compte une quarantaine s’échelonnant 
de l’an 1700 à nos jours. 

Beaucoup doivent être rejetées ou négligées par une science prudente et avisée, 
soit à cause du mauvais état de conservation des débris humains qu’elles onl 
fournis, soit, et surtout, à cause des incertitudes qui régnent sur l’âge on même 
sur l’authenticité des gisements. Je désire présenter une sorte de révision de ces 
découvertes, en ne m’occupant que de celles dont l’antiquité géologique mérite d’être 
discutée, et qui ont livré des ossements humains dans un étal de conservation per- 
mettant une étude morphologique sérieuse. 

Je crois cependant devoir citer d’abord la première en date, celle du crâne, ou 
plutôt du fragment de crâne, de Cannstadt (1700). La provenance de cette pièce 
est tout à fait obscure et son antiquité est douteuse (1) ; mais il faut rappeler que 
ses caractères morphologiques lui avaient valu d’être choisie par de Quatrefages et 
Hamy comme prototype de leur « première race fossile ». 

Dans l’ordre chronologique vient ensuite la trouvaille de Lahr (1823), qu’il suffira 
de mentionner. Malgré l’essai de réhabilitation dont elle a été l’objet de la 
part d’Hamy (2), ni les conditions de gisement, ni les caractères morphologiques 
des ossements ne permettent d’affirmer qu’il s’agit de débris humains vraiment 
fossiles, ou remontant au delà du Pléistocéne supérieur. 

Je ne ferai aussi que rappeler la découverte, faite en 1844, dans les cendres volca- 
niques remaniées du volcan de Denise (Haute-Loire), de quelques portions de 
crânes et divers autres ossements humains. L’authenticité de ces débris a été vive- 
ment discutée. Leur âge, ou plutôt l’âge du terrain dans lequel ils ont été trouvés, 
m’a beaucoup préoccupé. J’ai donné ailleurs les raisons qui me portent à croire que 
ce terrain remonte à une période fort reculée des temps pléistocènes (3). Mais il est 

(1) Voy. Obermaier (H.), Les restes humains quaternaires dans l’Europe centrale ( L'Anthropologie , 
t. XVII, p. 63). On trouvera dans ce mémoire de très nombreuses références bibliographiques sur tous 
les gisements à fossiles humains de l’Europe centrale. 

(2) Hamy (E.-T.), Nouveaux matériaux pour servir à l’étude de la paléontologie humaine ( Congrès 
intern. d'anthrop. et d'arclicol. préhist. Session de Paris, 1889, p. 423). 

(3) M. Boui.e, Description géologique du Velay ( Bull . du Service de la Carte géologique de la France 
n° 28, 1892). — L’âge des derniers volcans de la France (La Géographie , 1906). 

— 191 — 


208 


Marcellin BOULE. 


impossible de rien affirmer et peut-être ne faut-il pas écarter absolument l’hypo- 
thèse d’une sépulture. L’étude des ossements, ébauchée par Sauvage (1), est à 
reprendre, tant au point de vue morphologique qu’au point de vue de leurs carac- 
tères physiques et chimiques. 

La découverte de Néanderthal (1856) a été l’objet de très nombreuses discus- 
sions (2). On a pu, pendant longtemps, suspecter sinon son authenticité, qui n’a 
jamais été mise en doute d’une façon sérieuse, du moins sa haute antiquité, en 
faveur de laquelle il n'y avait aucune raison paraissant irréfutable. Le meilleur 
argument était l’aspect physique des os résultant de leur réelle fossilisation. La 
morphologie si extraordinaire de la fameuse calotte crânienne, qui a si vivement 
intrigué tant de grands naturalistes du siècle dernier, ne pouvait être victorieuse- 
ment invoquée, car elle constituait un cas isolé. Les mémorables découvertes de Spy 
ont rompu cet isolement, et depuis qu’on connaît bien l’âge des formations géologiques 
analogues à celle d’où furent retirés la calotte crânienne et les autres os de lacaverne, 
je ne crois pas qu’on ait le droit de douter de la haute antiquité des débris de Néan- 
derthal. Tout porte à faire admettre qu’ils datent du Pléistocène moyen, c’est-à-dire 
delà faune à Mammouth, Rhinocéros à narines cloisonnées, Ours des cavernes, etc. 
Les découvertes, plus récentes encore, de La Chapelle-aux-Saints, de La Ferrassie, 
de La Quina ont apporté à cette manière de voir les plus éclatantes confirmations. 

Est venue ensuite (1859) la trouvaille, dans la grotte des Fées près d’Arcy-sur- 
Cure (Yonne), d’un fragment de mandibule humaine, bien datée par les restes osseux 
d’espèces animales éteintes qui furent recueillis en même temps. Ce spécimen, 
très mutilé, parut remarquable par la petitesse du menton. 

Je ne ferai qu’inscrire ici, pour mémoire, la fameuse mâchoire de Moulin-Quignon 
trouvée le 28 mars 1863 parles ouvriers de Boucher de Fertiles et dont l’authenticité 
n’est plus soutenue par personne (3). 

En 1864, au Congrès de l’Association britannique réunie à Bath, un géologue 
anglais, Busk, présenta un crâne humain extrait de la brèche ossifère très dure d’une 
excavation dite de Forbe’s Quarry à Gibraltar. Malgré ces apparences de précisions 
topographiques, l’origine de ce crâne est assez obscure. Nous savons depuis peu, 
par un curieux article de M. Keith (4), qu’il faut faire remonter à l’année 1848 la 
date de cette découverte. Busk compara le crâne de Gibraltar à celui de Néanderthal; 
Falconer le traita de « Priscan pithecoid Skull » et voulut l’appeler Homo calpicus. 
Broca (5) en donna une courte description. De Quatrefages et Hamy (6) le rattachè- 


(1) Revue d'anthrop., t. 1, 1872, p. 294. >■ 

(2) On trouvera une longue noie bibliographique dans le mémoire déjà cité d’Obermaier. 

(3) Voy. Hervé (G.), L’Homme quaternaire. Examen de quelques pièces inauthentiques (Revue de 
l'Ecole d'anthrop., t. Il, 1892, p. 220). 

(4) Nature, 7 septembre 1911, et L'Anthropologie, t. XXII, p. 063. 

(5) Broca (B.), Ossements des cavernes de Gibraltar (liull. de la Soc. d'anthrop. de Paris, 2* série, 
I. IV, 1804, p. 146). — Revue d'anthrop., ' 878, p. 107. 

(6) De Quatrefages et Hamy, Crania ethnica, p. 21. 

— 192 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


209 


reiit à leur race de Cannstadt et l’oubli parut se faire autour de ce document paléon- 
tologique pourtant « extrêmement curieux ». Les travaux récents de Sollas (1), 
Sera (2), Keith (3) l’ont remis à l’ordre du jour. 

On ne saurait douter, à mon avis, de la haute antiquité du crâne de Gibraltar. Je 
crois qu’il a fait partie de la faune des brèches ou des dépôts profonds des cavernes, 
décrite par Busk (4), et qui a les plus grandes ressemblances avec celle des grottes de 
Grimaldi que je considère comme représentant un faciès méridional de la faune du 
Pléistocène moyen (5). Le crâne humain el les ossements d’animaux sont dans le 
même état de fossilisation. L’étude comparative de la face de l’Homme de Gibraltar 
et de la face de l’Homme de La Chapeîle-aux-Saints nous a permis d’affirmer qu’il 
s’agit d’un même type morphologique. Les explorations de Si t el et de Breuil nous 
ont appris l’existence, dans l’Espagne méridionale, d’un Moustiérien bien typique 
impliquant, pour cette époque, une culture aussi primitive que celle de nos pays. 
Par contre, je ne connais aucun bon argument à l’appui de l’opinion émise par 
M. Keith, que le crâne de Gibraltar remonte à une époque géologique antérieure à 
celle des crânes de Néanderthal, de Spy ou de La Chapelle-aux-Saints, bien que le 
fait n’ait rien d’invraisemblable a priori. 

Une portion de crâne humain, retirée du lehm d’Eguisheim (Alsace) en 1865, 
est généralement considérée comme pléistocène. Il n’y a pas de raison pour attribuer 
ce fragment de voûte crânienne au Pléistocène moyen plutôt qu’au Pléistocène 
supérieur. De Quatrefages et Hamy l’ont compris dans les représentants de leur race 
de Cannstadt parce qu’il présente, d’ailleurs très atténués, les caractères de la calotte 
de Néanderthal. Schwalbe (6), après une étude minutieuse, l’en éloigne pour le 
rapprocher du type de Cro-Magnon. 

L’année suivante (1866) fut marquée parla découverte de la mâchoire de La Nau- 
lette, presque aussi célèbre que la calotte de Néanderthal. Trouvée en place dans 
une couche géologique intacte, bien datée par les débris d'animaux du Pléistocène 
moyen qui l’accompagnaient, ses particularités morphologiques, robustesse, absence 
de menton, alvéoles des molaires volumineux, frappèrent vivement les anatomistes. 

(1) Sollas (\V. J.), Ou t lie cranial and facial characlers of the Néanderthal race (Philos. Trans., série B, 
vol. CXC1X, 1907).' 

(2) Sera (G. L.), Di alcuni caratleri importanti sinora non relevati nsi cranio di Gibraltar (Atti délia 
Soc. romana di Anlrop., XV', 1909). — Nuove osservazioni ed induzioni sul cranio di Gibraltar ( Arch . per 
l'Antrop. e la Etnol., XXXIX, 1909). 

(3) Keitii (A.), Nature, 17 mars 1910, et L’ Anthropologie, t. XXL p. 240. — Ancient types of Man, 

p. 121. 

(4) Bush (George), On the ancient or quaternary fauna of Gibraltar (Trans. of Zoolog. Soc. of London, 
vol. X, 1879). 

(■>) La récente enquête faite sur place par Duckworth (Cave exploration at Gibraltar, Journ. of the 
royal Anthrop. Institute, vol. XLI, p. 3aü) n’a révélé aucun fait en opposition avec la vue que 
j’expose ici, bien que la faune étudiée par Busk provienne de BuenaVista, localité toute différente de 
Forbe’s Quarry. 

(6) Schwalbe (G.), Ueber die Schadelformes der altesten Menschenrassen... ( Mittheil . der philom. 
Gesellsc. in Elsass-Lothringen, t. V, 1897). Der Schàdel von Egisheim ( Beilrdye zur Anthrop. Elsass- 
Lothringen, 1902). 

— 1 — 


Annales de Paléontologie, t. VIII, 1913. 


1 


-210 


.Mutin un BOULK. 


Ilamy 1) en l li 1 mérite de pressentir, sinon de démontrer, que d'une part les crânes 
à front fuyant et à lourdes arcades sourcilières et, d’autre part, les mandibules 
robustes sans menton connues à cette époque devaient avoir appartenu à un même 
l\pe, c’est-à-dire à une même race. Le D r Topinard (2) a repris depuis, en détail, 
l’élude delà mâchoire de La Naulette. 

Trop d’incertitude pèse sur l'âge géologique du crâne de l'Olmo, découvert 
en 1863, mais signalé seulement en 1867 par Coechi, pour qu’il soit possible de 
tenir compte de ce document dans un travail de comparaison tel que celui-ci. 

.!(> ne m'arrêterai aux squelettes des alluvionsde Clichy (1868) et de Grenelle (1870) 
que pour signaler la témérité des anthropologistes qui ont tenté récemment de prouver 
leur antiquité géologique. Une telle démonstration, quarante ans après les décou- 
vertes et par des personnes n’ayant pas vu les gisements, ne saurait avoir grande 
\aleur. La prudence la plus élémentaire impose à la paléontologie humaine de 
ne tenir compte, pour ses spéculations, que des documents d’origine irréprochable, 
lit ce n'est pas le cas pour les squelettes des alluvions parisiennes (3). 

Un certain doute plane également sur l’âge géologique de la calotte crânienne 
extraite en 1872 des alluvions anciennes de Brüx (Bohême). On s'accorde à consi- 
dérer ce spécimen comme néanderthaloïde, mais son mauvais état de conservation 
en fait un document peu utilisable. 

Les trouvailles faites en 1881 dans la caverne Schipka en Moravie, en 1883 dans le 
lelim de Marcilly (Eure) et en 1884 dans une poche d’argile de la craie de Bury 
St-Edmonds (Suffolk) consistent en de simples fragments de mâchoires ou de 
crânes dans un état de conservation à peine suffisant pour permettre de les rattacher 
au type de Néanderlhal. 

Le squelette retiré en 1883 des graviers de la Tamise, à Tilbury, et décrit par 
Owen, n’est pas considéré comme paléolithique par la plupart des savants anglais. 

Il est également impossible de dater le crâne extrait, à la fin de 1883, du loess de 
Podbaba, près de Prague. 

L’année 1886 fut marquée par la très importante découverte de MM. Marcel de 
Puydt et Max Loliest dans la grotte de Spy (province de Namur) en Belgique. Ici 
toutes les conditions scientifiques désirables sont réalisées. La stratigraphie du 
gisement est bien établie par un géologue. La faune qui accompagnait les restes 
humains est celle du Pléistocène moyen : Elephas primigenius, Rhinocéros tichorhinus , 
Frsits spelæusr. , Ifyæna spelæa, Ce)- eus larondus (rare) , etc. Les silex taillés sont des 
formes moustiériennes (4). 

1 Précis de paléontologie humaine, 1870. 

(2) Hevue d'anlkropolof/ie, 188G. 

1 3) Yoy. notamment G. de Mortu.i.et, Le Préhistorique, l re éd., 1883, p. 346 et suiv. 

(4j Dans ces dernières années, on a voulu rajeunir un peu cet outillage lit hique en le considérant 
comme de l’Àurignacien inférieur. Le point de vue auquel je me place ici ne saurait être influencé 
par de 1 elles subtilités archéologiques, qui peuvent avoir un intérêt ethnographique, mais qui ne sau- 
raient modifier d’une façon appréciable l’âge des squelettes. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SALNTS. 


21 1 


Les ossements humains sont nombreux et relativement bien conservés : deux 
boites crâniennes, quelques os de la face, deux mandibules, un grand nombre d’os 
longs plus ou moins entiers, se rapportant à deux squelettes. Ces précieux documents 
ont été étudiés par Fraipont et Loliesl ; la belle monographie publiée par ces savants 
a augmenté beaucoup nos connaissances sur le type humain dit de Néanderthal. 
Jusqu'à ces dernières années, les squelettes de Spy étaient regardés, à juste titre, 
comme les moins incomplets et les plus importants du Paléolithique ancien. 

En 1889, Hamy (1) étudia quelques débris humains découverts par Piette dans la 
grotte de Gourdan, les uns magdaléniens, les autres moustiériens. Ces derniers 
comprenaient un morceau de mandibule et une portion de face (maxillaire supérieur 
et malaire) qu’Hamy, avec sa perspicacité ordinaire, rapprocha des parties analogues 
des crânes de Gibraltar et de Spy. 

La même année, IL Filliol (2) a décrit une mâchoire inférieure retirée de la 
caverne de Malarnaud, près de Montseron (Ariège); elle gisait dans un limon à 
ossements d’Ours des cavernes et de Mammouth, c’est-à-dire dans un milieu et à un 
niveau correspondant à celui où fut trouvée la mâchoire de La Naulette, dont la 
pièce de Malarnaud reproduit les caractères anatomiques (3). 

D’après Obermaier (A), les squelettesde Brünn(I89I) et de Predmost (1884-1 894), 
en Moravie, sont certainement pléistocènes, mais ils ne remonteraient pas au delà 
de notre Age du Renne français ; il faudrait les rapporter au Pléistocène supérieur. 

Une portion de crâne, recueillie en 1892 dans une briqueterie de Brécliamps 
(Eure-et-Loir), a été considérée par Manouvrier (5) comme se rattachant au type 
ethnique de Néanderthal et de Spy, dont elle présenterait les principaux caractères, 
d’ailleurs très atténués. A mon sens, elle rappelle plutôt les crânes modernes dits 
« néanderthaloïdes ». En tout cas, les conditions de gisement n’ont été l’objet 
d’aucun contrôle et il n’est pas démontré que le crâne ait été trouvé en place, au 
niveau des silex moustiériens (pie fournit la briqueterie. 

La trouvaille de deux dents humaines dans la station de Taubaeh, près Weimar 
(1892), ne mérite guère d’être signalée ici qu’à cause de la grande antiquité du gisement. 

Nous devons à Breuil (6) quelques renseignements sur une mandibule trouvée en 
1895 à Isturitz (Basses-Pyrénées), dans un milieu riche en ossements d’Ours des 
Cavernes et de Rhinocéros. Cette pièce a disparu; elle n’est connue que par une 
photographie. M. Breuil la rapproche, morphologiquement, de celle de Malarnaud. 

1) Revue d'anthrop., 1889, p. 257, el Congrès internat, d'anthrop. et d'archéol. préhistor. de Paris, 1889, 

p. 413. 

(2) b ii. mol (H.), Noie sur une mâchoire humaine trouvée clans la caverne de Malarnaud, près Montseron 
(Ariège) (Bull, de la Suc. philomat. de Paris , 1889). 

(3) Boule (M.), La caverne de Malarnaud (Bull, de la Soc. philomat. de Paris, 3 e série, t. I, n° 2, p. 83). 

(4) Loc. vit. (L' Anthropologie, XVI, p. 390) - 

(5) Manouvrier (L.), Note sur les crânes humains quaternaires de Marcilly-sur-Eure et de Bréchamps 
(Bull, de la Soc. d'anthrop. de Paris, 1897, p. 564). 

(6) Breuil (Ii.), Les plus anciennes races humaines connues (Extr. de la Revue des Sciences philoso- 
phiques et théologiques, t. 111, 1909, p. il du tirage à part). 

— 3 — 


21 2 


Marcellin BOULE. 


Un paléontologiste anglais, R. T. Newton (1), a décrit en 1895 des portions de la 
tête osseuse et quelques os longs d’une squelette extraits en 1888 des graviers de 
Galley-Hill (Kent). Ces débris présenteraient, d’après E. T. Newton, quelques carac- 
tères néanderthaloïdes très atténués. A mon avis, et c’était aussi l’avis de Fraipont, 
ces caractères sont tout à fait insuffisants pour permettre de rattacher le squelette 
de Galley-Ilill au groupe Néanderthal-Spy-La Chapelle. L’état de déformation du 
crâne rend toute étude sérieuse bien difficile, sinon impossible, et d’ailleurs 
Keith (2) n’hésite pas à déclarer qu’il ne diffère par aucun caractère important 
d’un crâne d’Anglais moderne. J’ajouterai que l’accord n'est pas fait en Angleterre 
sur le degré d’antiquité de ces ossements. Au moment de leur découverte, Sir John 
Evans et Boyd Dawkins formulèrent d’expresses réserves à leur sujet. Dans ces der- 
niers temps, des anthropologistes de divers pays ont voulu voir, dans la découverte 
de Galley-Hill, la preuve que X Homo sapiens remonte ici à une époque très reculée. 
Le fait est loin d’être impossible, mais la preuve peut être considérée comme insuf- 
fisante. La lecture, dans le petit livre de Keith déjà cité, de l’histoire de la découverte 
ne peut que rendre sceptique (3). 

Les trouvailles faites vers la même époque dans les grottes de l’Estelas (Ariège), 
d’Aubert (Ariège), de Sallèles-Cabardès (Aude) ont été signalées par E. Régnault et 
Boule (4). Elles consistent en deux mandibules et un frontal (Aubert). Les mandi- 
bules ont appartenu à des enfants; le frontal a des arcades orbitaires très déve- 
loppées. On peut les rapporter au Pléistocène moyen sans grand inconvénient. 

Nous arrivons ainsi à la découverte plus importante de Krapina (Croatie). C’est eu 
1899 que M. Gorjanovic-Kramberger (5) fit connaître l’abri paléolithique de ce nom 
où, dans une couche quaternaire intacte, il recueillit les fragments de dix ou douze 
crânes, 1 44 dents isolées, de nombreux morceaux de vertèbres, de côtes, d’os longs, etc. 
Plusieurs de ces ossements, rencontrés dans des foyers, sont calcinés. En général, 
l’état de conservation de tous ces débris laisse beaucoup à désirer et s'oppose à des 
essais de reconstitution. G. K ram berger en a tiré tout le parti possible dans sa belle 
monographie (6), succédant à de nombreuses notes préliminaires. 

1) Newton (E. T.). On' a human skull and limb-bones found in lhe palæolithic terrace-gravel at 
Galley-Hill, Kent ( Quarterly Journal of lhe Geolog. Soc., 1895, p. 505). 

(2) Keitii (Arthur). Ancient Types of .Man, Londres, 1911, d. 32. 

(3) Dans ces derniers temps, les journaux anglais ont fait quelque bruit autour d’une découverte 
analogue l'aile près d’ipswich (SulTolk) par M. Moir. On aurait trouvé un squelette humain, d’un type 
tout à fait moderne, d'après Keith, dans un terrain préglaciaire antérieur au grand boulder-clay crayeux, 
lui-mème plus ancien que les alluvionspléistocènes. En annonçant cette nouvelle dans V Anthropologie 
(t. XXIII, p. 118), je ne pus m'empêcher d’exprimer un doute. Depuis, j'ai pu voir le squelette au Col- 
lège des chirurgiens de Londres et visiter son gisement à lpswich, en compagnie de M. Breuil et sous 
la conduite de sir Bay Lankester et de M. Moir. Aux doutes delà première heure a fait place chez moi 
la conviction absolue qu’il n'y a pas lieu de tenir compte de cette découverte sensationnelle. 

(4 Comptes rendus de l'Acad. dessc., t. CXXI, 1895, et Bull, de l'Acad. de Toulouse, t. 111, 1901. 

(5) Milteil. der anthropol. Gescllsch. in Wien, XXIX, 1899, p. 65. — Voy. sur la topographie et la stra- 
tigraphie du gisement. : Obermaier (IL), La station paléolithique de Krapina [L'Anthropologie, t. XVI, 
1905, p. 13). 

(6) Gorjanovic-Kramberger, Der diluviale Mensch von Krapina in Kroatien, 1 vol. in-4° de 278 pages 
avec 50 fig. dans le texte et 14 pi.. Wiesbaden, 1906. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


213 


Je dois ajouter un mot sur l'âge véritable du gisement, parce que je crois qu'il a 
été souvent méconnu. On a voulu surtout le vieillir, à cause de la présence du 
Rhinocéros Mercki parmi la faune dont les débris accompagnaient les ossements 
humains et qui, par ses autres éléments, n'a rien de bien caractéristique, ni qui la 
distingue de la faune classique du Pléistocène moyen. Or, mes éludes paléontolo- 
giques sur les grottes de Grimaldi m’ont conduit à considérer le Rhinocéros Mercki 
comme une espèce ayant eu, dans nos pays, une longévité plus grande que l’Elé- 
phant antique et l’Hippopotame, auxquels il est associé dans la. faune du Pléistocène 
inférieur. Les molaires, au fût allongé, couvertes de cément, dénotent un mangeur 
d’herbes plutôt qu’un mangeur de feuillage. 11 a pu ainsi s’acclimater facilement aux 
rudes conditions climatériques du Pléistocène moyen et c’est en effet ce qu’on 
observe dans quelques gisements tels que Grimaldi, Krapina, les Pyrénées canla- 
briques, etc. 

A Krapina, aucun des éléments caractéristiques de la faune chaude du Pléistocène 
inférieur ne se rencontre. Au point de vue paléontologique, Krapina ne saurait 
remonter au delà du Pléistocène moyen. Les documents archéologiques sont 
d’accord ici avec les documents paléontologiques. Les pierres Iravaillécsapparlicnnent 
aux types du Moustiérien classique. Quand on compare les silex taillés de LaChapelle- 
aux-Saints, que j’ai fait représenter figure 8, page 13dece mémoire, avec lesmoulages 
de silex taillés de Krapina que vend M. Kranz, de Bonn , on est frappé des ressemblances 
vraiment extraordinaires qui existent entre les échantillons analogues des deux séries. 
Il n’est donc pas douteux que le gisement de Krapina ne soit à peu près exactement 
du même âge que les gisements de Spy et de La Chapelle-aux-Sainls. 

Un des principaux résultats des fouilles que le prince Albert I" de Monaco a fait 
pratiquer, de 1805 à 1002, dansles grottes de Grimaldi, près de Menton, est la décou- 
verte de plusieurs squelettes d’Hommes fossiles bien datés par la stratigraphie, la 
paléontologie et l'archéologie (1). Plusieurs de ces squelettes, comme ceux trouvés 
auparavant par Rivière et Abbo, ne remontent pas au delà du Pléistocène supérieur 
et offrent tous les caractères des Homo sapiens de la race de Cro-Magnon. Nous 
n’avons pas à nous en occuper ici. Mais, en juin 1001, le chanoine de Villeneuve, 
directeur des fouilles du Prince, a exhumé d’une couche plus ancienne de la grotte 
des Enfants, à 8 m ,50 de profondeur, deux autres squelettes, aux caractères mor- 
phologiques très différents. Mon savant collègue, le professeur Verneau, qui les a 
magistralement étudiés, en a fait le type d’une nouvelle race fossile remarquable 
par ses caractères nigritiques, la rare de Grimaldi. L’examen du gisement et l’étude 
des ossements d’animaux, recueillis immédiatement au-dessus et au-dessous des 
squelettes humains, m’avaient porté à déclarer que ceux-ci devaient remonter au 
Pléistocène moyen etètre sensiblement de l’àgedes squelettes cle Spy et, pourrais-je 
ajouter aujourd’hui, de La Chapelle-aux-Saints. Or, comme nous avons affaire ici 

(1) M. Boule, E. Caktailhac, R. Verneau, L. de Villeneuve, Les groltes de Grimaldi, 2 vol. gr. in-4°. 
Imprimerie de Monaco. 


M \RCELLIN BOULE. 


21 i 

a un type humain tout à fait distinct de celui de Néanderthal et offrant avec certaines 
races africaines de Y Homo sapiem beaucoup de traits communs, cette coexistence 
en Europe occidentale, à une même époque géologique, de deux formes humaines 
si différentes serait un fait très important. 

Mais il y a lieu de faire quelques réserves. Il résulte en effet des observations 
consignées dans le journal des fouilles de M. de Villeneuve que les Négroïdes repo- 
saient au fond d’une fosse de 0 m ,7o environ de profondeur. Ils n'étaient donc pas 
contemporains du foyer, dit foyer J, au niveau duquel on les a rencontrés et ({lie j’ai 
cru devoir considérer comme remontant au Pléistocène moyen, mais plutôt du foyer 
supérieur II qui limitait supérieurement la fosse et dont 1 industrie est nettement 
aurignacienne d’après M. Cartailhac. Les Négroïdes seraient donc des Aurignaciens 
tout comme les Hommes de Cro-Magnon. Au changement assez subit que les 
archéologues les mieux informés constatent aujourd'hui entre les industries mous- 
tiérienne et aurignacienne, et sur lequel M. Breuil insistait tout récemment au 
Congrès detienève, correspondrait donc un changemcnlanthropologique non moins 
important, et. cela paraît aller mieux ainsi. 

En 1900, Kzehak (I) a décrit un morceau de mâchoire trouvé dans une couche 
« à faune glaciaire « delà grotte d’Ochos en Moravie. Cette pièce est trop incom- 
plète pour qu’on puisse affirmer sa nature néanderthaloïde. Elle parait avoir été 
pourvue d’un menton. 

Il suffira de mentionner la trouvaille de trois fragments de mâchoires humaines au 
Petit-Puy-Moyen (Charente) par M. Eavraud (2). Le gisement est attribué par 
M. Breuil au Moustiérien supérieur. Ces mâchoires sont robustes, à menton 
fuyant, à dents volumineuses. 

En septembre 1908, M. Schœtensack (3) publia la description d’une mâchoire 
inférieure, extraite le 21 octobre 1907 des graviers pléistocènes du village de Minier 
près d'Heidelberg. Cette découverte est de premier ordre. La mâchoire de Mauer 
ressemble tout à fait à une mâchoire humaine par sa dentition, qui est bien con- 
sersée; elle en di Hère beaucoup par la morphologie du corps de l'os. Il y a, dans 
celle très remarquable pièce anatomique, comme un mélange savamment dosé de 
caractères humains et de caractères pithécoïdes. 

Les conditions stratigraphiques delà trouvaille sont des plus claires et les sables 
de Mauer ont livré, avec la mâchoire humaine, de nombreux ossements d’animaux. 
Il est incontestable ({lie nous sommes ici en présence d'un gisement du Pléistocène 
inférieur. On a voulu aller plus loin et considérer comme pliocènes les sables de 
Mauer. On a eu tort. La faune de ces sables a les ressemblances les plus intimes 
avec la faune du Pléistocène inférieur français, telle que nous la connaissons des 

1 B/.eiiak (A.), Dec l nterkiefer von Ochos Verli. d. Naturf. Ver. Briinn, XLIV Bd, 1006). 

2 Comptes rendus de i Acad, des sc., 20 avril 1007, et Revue de l'Ecole d'anthrop., février 1008. 

('•> Sciioeïe.nsack (Otto), Dec Unterkiefer des Homo Heidelbergensis aus don Sanden von Mauer bei 
Heidelberg, Leipzig, 1908. 


L'HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAIM'S. -2M 

graviers les plus anciens de la vallée delà Somme (Abbeville) et de la Seine (Chelles), 
des dépôts inférieurs de la grotte du Prince à Grimaldi, de quelques formations 
archaïques des grottes pyrénéennes, etc. Elle en reproduit les mêmes nuances zoolo- 
giques. Je veux bien que celle faune ne soit pas très différente de celle de divers 
gisements européens qu’on place à la limite du Pliocène et du Pléisloeènc, tels que le 
foresl-beil du Norfolk en Angleterre, Solilhac et Saint-Prcst en France, Süssenborn 
cl peut-être Mosbach en Allemagne, mais les plus étroites ressemblances sont avec 
nos faunes dites chelléennes. La mâchoire de Maucr était, jusqu’à la découverte 
toute récente de Piltdown, en Angleterre, le seul débris humain dage pléislocène 
inférieur indiscutable. 

A l’exemple de M. Brouil, je ne puis faire aucun état du squelette présenté le 

0 novembre 1008 a 1 Académie des sciences par M. Hivièrc, comme ayant été trouvé 
au Moustier (Dordogne) dans une couche chelléo-moustiérienne. M. Hivière ayant 
proposé au Muséum l’acquisition de sa trouvaille, j’ai dû me livrera une enquête 
d où il est résulté que l'état civil de ce squelette n’est pas suffisant. 

Le 1 \ décembre 1008, j’annonçai à 1 Académie des sciences la découveiïe de 
l’Homme de La Chapelle-auv-Sainls, faite le 3 août 1008, par MM. A. et .1. Bouvs- 
sonie et Bardou. 

En janvier 1000, un marchand d’antiquités suisse, Hauser (I), qui exploite indus- 
triellement les gisements de la Vézère, c’est-à-dire les plus vieilles et les plus pré- 
cieuses archives de notre pays, fit connaître les circonstances dans lesquelles il avait 
trouvé au Moustier et exhumé un squelette humain avec l’aide d'un anthropologiste 
allemand, M. Klaatsch. 

La valeur scientifique de ce document a été singulièrement diminuée par la façon 
donl il a été repéré au point de vue stratigraphique et surtout parla manière dont 
il a été extrait et restauré. Par contre, sa valeur matérielle a été jugée hors de pair 
par le « Muséum f tir Vôlkerkunde » de Berlin qui l'a payé un prix fabuleux, 

1 i o 000 francs, dit-on, à M. Hauser! D’après Klaatsch, le squelette du Moustier est 
celui d un jeune homme de seize ans environ. 11 ne parait pas douteux qu’on doive 
le rattacher au type de Néanderthal. 

Les résultats des travaux du prince de Monaco à Grimaldi ont prouvé que mieux 
valait, au point de vue scientifique, fouiller à fond un gisement que d’en explorer 
superficiellement plusieurs. L exemple a été suivi et les bons effets ne se sont pas 
fait attendre. 

G'est ainsi (pie MM. Capitan et Pcyrony(2), en septembre 1909, ont trouvé un 
squelette humain dans les couches profondes de l’abri de La Ferrassie (Dordogne), 

(1) Hauser O.i, Découverte d un squelette du type de Néanderthal sous l’abri inférieur du Moustier... 

L Homme préhistorique, n° de janvier 1909), suivi de : Ki.yatscii (H.), Preuves que V Homo monsbriensis 
llausuri appartient au type de Néanderthal. 

, 2 Capitan (D r j et Peyho.ny, Deux squelettes humains au milieu de foyers de l'époque moustierienne 
Communication faite à l'Académie des inscriptions le 19 novembre 1909 et reproduite dans le numéro 
de décembre 1909 de la Revue clc l’École d’anthrop.). 


Marcellin BOULE. 


210 

exploré depuis dix ans par M. Peyrony. J’ai eu le plaisir, avec MM. Cartailhac et 
Breuil, de collaborer à l’extraction de ce squelette. Nous nous sommes assurés : 
1° «pie son niveau stratigraphique est sensiblement le même que celui de La Cbapelle- 
aux-Saints ; 2° qu’il s’agit d’un individu du type de Néanderthal ; 3° que les osse- 
ments de cet Homme moustiérien avaient encore gardé leurs connexions anato- 
miques et qu’ils gisaient au sein des couches intactes sans qu’on ait pu observer 
aucune trace de sépulture. 

Ce premier squelette, désigné au cours de cet ouvrage sous l’expression de 
La Ferrassie I, a été libéralement offert au Muséum par MM. Capitan et Peyrony, 
en même temps que les os brisés d’un crâne d'enfant recueillis par eux dans la couche 
moustiérienne de la petite grotte du Pech de l’Azé, près de Sarlat (Dordogne). 

Le gisement de La Ferrassie a livré en 1910 à M. Peyrony un second squelette 
humain, gisant non loin du premier. Ce squelette, dit de La Ferrassie II, dénote un 
individu de très petite taille, probablement féminin. 11 a été également offert au 
Muséum. Le dégagement des squelettes de La Ferrassie et la reconstitution du 
crâne d’enfant de Pech de l’Azé ont été effectués dans mon laboratoire (I). 

C’est aussi une exploration de longue baleine qui a conduit en 191 I le 
Ü r Henri Martin (2) à l’heureuse découverte de La Quina (Charente). Après plusieurs 
années de fouilles pratiquées lentement, avec beaucoup de soin, il a rencontré un 
squelette humain dans un milieu nettement moustiérien. Les parties bien conser- 
vées de la tète ont les caractères des mêmes parties de la calotte de Néau- 
derthal, du crâne et de la mandibule de La Chapelle-aux-Saints. 

Toujours en 1911, quelques molaires humaines ont été recueillies, avec des osse- 
ments de Rhinocéros tir/iorhinus et de Kenne et avec des silex taillés moustiériens, 
dans une grotte de la baie de Saint-Brelade, au sud-ouest de l’île de Jersey (3). 

Ilillebrand (4) a décrit des ossements infantiles extraits de la caverne de 
Dalla, près de Bepashuta (Hongrie). Leur position stratigraphique n’est pas claire- 
ment établie. 

Duckworth (5) vient de signaler la découverte faite dans la caverne de la Serrania 
de Bouda, en Andalousie, par le colonel Willoughby Verner, de quelques portions 
d’un squelette humain, paraissant bien fossilisé. Aucunes données stratigraphiques 
ou paléontologiques. 

I) Au moment où j’écris ces lignes, je reçois (lu D r Capitan la nouvelle de la découverte de deux 
autres squelettes d’enfants à La Ferrassie. 

(2) Comptes rendus de l'Acad. des sc., IG octobre 1011, et Bull, de la Soc. préhist. française, séance du 
26 octobre 1911. — L’ilomme fossile moustiérien de La Quina (deuxième note). Reconstitution du crâne. 
Br. i n-8° de HO p. Le Mans, lmpr. Monnoyer, 1912. 

(H Keith (à.), in Sature, 25 mai 1911. — Marett (R. R.), Pleislocene Man in Jersey ( Archeologia , 
vol. LX11, 1911, p. 419). — Keith (A.) et Knowi.es (F.), A description of teeth of palæolilhic man from 
Jersey Journ. of Anat. and Phys., vol. XLV1, 1911, p. 12). 

4) Hilleùrand (E.) , Die diluvialen Knockenreste eines Kindes aus der Ballahohle bei Repashuta 
in Üngarn ( Mitteil . aus der Hohlenforschungskommission der ungarischen geolog. Gesells., 1911, n° 2;. 
Yoy. aussi L'Anthropologie, XX1I1, p. 224. 

(a Dlckwortk (NV. L. H.), Prehistoric Man, 1912, p. 49. 

— 8 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


217 


Enlin, au moment de donner le bon à tirer de cette feuille, une communication 
directe de mon éminent collègue du Brilisli Muséum, M. Smith Woodward, m’ap- 
porte la nouvelle d’une dernière trouvaille faite à Piltdown, dans le Sussex. Il 
s’agit d’une calotte crânienne et d’une moitié de mandibule recueillies dans un 
gravier bien daté par des ossements de Mammifères fossiles, des silex taillés du 
type de Chelles et, par suite, d’âge pléistocène inférieur. Ces conditions de gisement 
ont une importance capitale car, avant la découverte anglaise, celle d’Heidelberg 
avait seule une antiquité comparable. 

J’exposerai plus loin les principaux caractères morphologiques des débris de 
Piltdown, d’après la communication que doivent faire incessamment MM. Dawson 
et Smith Woodward à la Société géologique de Londres. 

Cette révision rapide des découvertes de fossiles humains attribués au Pléislo- 
cène inférieur et moyen, ou au Paléolithique ancien, nous montre que leur nombre 
est plus réduit qu’on pourrait le croire au premier abord. 

Peut-être trouvera-t-on cette révision un peu sévère et s’étonnera-l-on de voir 
rejeter des trouvailles admises par d’autres auteurs comme authentiques et comme 
se rapportant à des pièces osseuses vraiment fossiles. Je considère, pour ma pari, 
que si l’on veut faire de bonne besogne en paléontologie humaine, il faut prendre 
courageusement le parti de reléguer aux oubliettes tous les documents ostéolo- 
giques dont l’antiquité n’est pas certaine. La notion d’âge est la notion capitale, 
sans laquelle on ne saurait arriver à aucun résultat vraiment scientifique. Mieux 
vaut faire de nouvelles fouilles, avec le soin et les précautions qu’on y apporte 
aujourd’hui, que de chercher à donner un regain d’importance à tout un bric-à- 
brac de vieux os recueillis sans garanties suffisantes (I ). Les résultats obtenus dans 


(1) Il est à remarquer que presque toutes les découvertes, dont l’authenticité et l’antiquité sont bien 
démontrées, ont été faites dans des grottes ou des cavernes. La plupart des trouvailles discutées vien- 
nent des dépôts extérieurs, alluvions ou limons. J’ai fait observer depuis longtemps que ces terrains 
n’otrrenl pas, au point de vue des recherches stratigi aphiques et chronologiques, la sécurité des dépôts 
intérieurs ou de remplissage des cavernes. Tous les géologues savent avec quelle facilité les terrains 
tluviatiles sont repris, remaniés, bouleversés dans la suite des temps par le même cours d’eau dans ses 
variations et ses divagations plus ou moins périodiques, ou à la suite des changements de son niveau 
de base. Nombreux sont les exemples d’alluvions quaternaires renfermant des fossiles des époques 
géologiques les plus variées. Quand il s’agit de fossiles primaires ou secondaires, le doute n’est pas 
permis et tout le monde s’accorde à attribuer à un phénomène de remaniement leur présence dans un 
milieu nettement plus récent. Quand il s’agit de fossiles quaternaires ou même tertiaires, la distinction 
est souvent délicate ; elle peut prêter et elle a souvent prêté à controverses. En réalité, ïdç/e d'une allu~ 
vion pléistocène est celui des fossiles les plus récents quelle renferme. C’est pour n’avoir pas tenu compte 
de ce principe, aussi simple que sage, que maints géologues se sont trompés sur l’àge de certaines 
formations alluviales et qu’ils ont indiqué, comme contemporains, des éléments de faunes disparates là 
où il n’y avait que mélange fortuit, purement mécanique, de fossiles d’âges différents. 

Eu général, les dépôts de remplissage des cavernes, malgré leurs fréquentes irrégularités d’allure, 
offrent beaucoup plus de sécurité. Ici la stratigraphie est plus claire et surtout plus sincère. Les rema- 
niements sont accidentels, non périodiquement répétés comme dans les terrains d’alluvions. Ils se 
reconnaissent plus facilement. Des concrétions calcaires séparent souvent les divers niveaux en 
les protégeant contre toutes intrusions ultérieures. 

Tant que les fouilles des grottes et des cavernes n’ont été que superficielles, qu elles n’ont porté que 
sur les couches supérieures des matériaux de remplissage, on comprend que la chronologie relative des 

— 9 — 

Annales de Paléontologie, t. VIII, 1913. 2 


Marcellin BOULE. 


-2IS 

cette voie depuis quelques années, à Grimaldi, à Mauer, à La Chapelle-aux-Saints, 
à La Ferrassie, à La Quina, à Piltdown, ne sont-ils pas vraiment des plus encou- 
rageants? 

COMPARAISON DES FOSSILES HUMAINS DU PLÈISTOCÈNE MOYEN. 

DIAGNOSE DU TYPE DIT DE NÉANDERTHAL. 

Sur une vingtaine de découvertes, qu'un état civil satisfaisant permet d’attribuer 
au Pléistocène moyen, la moitié environ ne consistent qu’en des pièces fragmen- 
taires, suffisantes parfois pour permettre leur rattachement au type de Néanderthal 
el donner de précieuses indications sur l’extension géographique de ce type, mais 
n’apportant pas de données anatomiques nouvelles. Les autres, au nombre de dix 
(en ne comptant pas Grimaldi, à cause des réserves faites page 214), ont fourni des 
documents osléologiques se prêtant à des études morphologiques plus complètes : 
Néanderthal, Gibraltar, La Naulette, Spy, Malarnaud, Krapina, La Chapelle-aux- 
Sainl.s, Le Moustier, La Ferrassie, La Quina. Le type humain fossile de Néanderthal 
nous esl ainsi connu aujourd’hui, en ce qui concerne les crânes, portions de crânes 
et mandibules, par des documents bien conservés, faciles à étudier et se rapportant 
à une quinzaine d’individus au moins. 

Est-il utile, par suite, de faire remarquer que les idées de Pruner-bev, Gratiolet, 
Virchow, Hartmann, etc., sur la nature exceptionnelle, tout à fait aberrante ou 
pathologique des crânes du type de Néanderthal, n’ont plus qu’un intérêt historique ? 
L'opposition des savants allemands qui, depuis, ont acheté le squelette du Moustier 
au poids de l’or, était encore des plus vive en 1892, époque à laquelle la « race de 
Néanderthal » fut traitée d « imaginaire », de « création de la fantaisie » et fut 
« mise au tombeau » par Virchow, von Hôlder, Haas, Kollmann, etc. (1). 

Au cours de la description des restes de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, j’ai 
eu soin de multiplier les comparaisons avec les pièces ostéologiques analogues et 
antérieurement connues. Les différences que j’ai pu constater ne répondent qu’à 
des variations individuelles d’un mémo type. La somme de ces différences est vrai- 
ment peu importante par rapport à la somme des ressemblances. Il suffira de pré- 
senter ici quelques remarques complémentaires. 

événements, des faunes, des phases humaines préhistoriques li ait pu être basée sur ces dépôts. Mais 
depuis qu’on a compris l’importance des fouilles profondes, depuis qu’on commence à se pénétrer de 
ce principe que mieux vaut, pour l’avancement de la science, une caverne fouillée à fond que cent 
cavernes étudiées superficiellement ; depuis enfin que nous savons qu’il y a eu des cavernes à ossements 
à toutes les époques et que beaucoup de cavernes actuelles renferment, dans leurs parties profondes, 
je veux dire vers la hase de leurs dépôts de remplissage, des couches remontant au Pléistocène le plus 
ancien et même au Pliocène (*), il n’est pas douteux que c’est à la stratigraphie paléontologique «les 
grottes et des cavernes que nous devons de plus en plus faire appel pour compléter ou même rectifier 
les données fournies par les alluvions et pour établir nos chronologies. 

(1) .1. Eraipont publia, à cette occasion, une éloquente défense intitulée: La race imaginaire de 
Cannstadt ou de Néanderthal (Bull, tic la Soc. d'Anthrop. de Bruxelles, t. XIV, 1895). 

O M. Boule, La caverne à ossements de Montmaurin, Haute-Garonne (L’Ant/iropolot/ie, t. XIII, 1902, p. 305). 
— Une caverne à ossements de l'époque pliocène {Ibid., I. XIV, 1903, p. 519). 

— 10 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIADELLE-AI X-SAINTS. -21!) 

Fraipont et Lohest ont déjà parfaitement exposé les étroites affinités des crânes 
de Spy avec la calotte de Néanderthal et rapproché les maxillaires inférieurs de 
leurs Hommes fossiles des mandibules de La Naulelte, de Schipka, d’Arcy. El ils 
ont eu raison d’écrire : « Nous croyons pouvoir rattacher ainsi à un même type 
ethnique l’Homme de Néanderthal et les Hommes de Spy (1). » 

J’ai fait voir, de mon côté, que, par tous leurs principaux caractères, les 
squelettes de Néanderthal, de Spy, de La Chapellc-aux-Saints, sans parler des 
squelettes de La Ferrassie et de La Quina encore incomplètement étudiés (2), se 
ressemblent extraordinairement et s’accordent pour faire considérer le type humain 
fossile qu’ils représentent comme remarquablement homogène, plus homogène peut- 
être qu’aucun groupe ethnique actuel, même parmi ceux qu’on peut considérer 
comme étant les moins éloignés de leurs origines : volume considérable de la tête 
osseuse; forme générale et platycéphalie du crâne peu différentes dans les divers 
spécimens; mêmes profils en vues latérales; même développement des arcades 
orbitaires; même aplatissement de l’occiput; mêmes caractères des os temporaux 
là oii ils sont connus; mêmestraits généraux de la face; taille et proportions du corps 
très voisins; os des membres présentant semblable conformation; mêmes humérus 
robustes; mêmes radius incurvés; mêmes fémurs recourbés, à diaphyse ronde; 
mêmes tibias rétroversés et très courts, etc. Pareille homogénéité se retrouve dans 
la collection des mandibules de La Nauletto, Malarnaud, Schipka, Oclios, Petit - 
Puy-Moyen, La Chapelle, La Ferrassie, etc. 

La plupart des pièces osseuses, malheureusement trop fragmentaires, recueillies à 
Krapina, dévoilent beaucoup de ces mêmes caractères, comme on a pu le voir dans 
la partie descriptive de ce travail. Une seule différence semble importante au 
premier abord, mais elle me paraît plutôt tenir au mauvais état de conservation du 
document qu’à sa nature même. Je veux parler de la forme du crâne, telle que 
nous l’a fait connaître M. G. Kramberger. Ce savant a reconstitué une portion de 
boite crânienne au moyen de plusieurs fragments. Il a obtenu ainsi une forme 
céphalique semblable, en norma laleralis, aux formes céphaliques de Néanderthal, de 
Spy, de La Chapelle, mais fort différente en norma verticalis. La portion de crâne 
ainsi reconstituée a un caractère nettement brachycéphale, avec un indice cépha- 
lique de 8o,5 (3). 

Mais une telle reconstitution, comprenant peut-être des fragments osseux de 
plusieurs individus, ne saurait inspirer une grande confiance ; et je le dis sans 
la moindre pensée de critiquer son auteur. Lorsqu’il est impossible de refermer 
une boîte crânienne brisée en de nombreux morceaux, la restauration exacte 

(1) Loc. cit., p. 704. 

(2) Depuis que ces lignes sont rédigées, M. H. Martin a publié une description de la tète osseuse de La 
Quina (Voy. la note bibliographique, p. 210), et montré l'étroite similitude de ces pièces osteologiques 
avec les pièces analogues de La Chapelle-aux-Saints. 

(3) Mitlheil. cler Anthrop. GescUsc. in Wien, Bd. XXXII, 1002, p. 203. 

— 11 — 


Marcellin BOULE. 


d’une portion de cette boîte, d’une « calotte », est très difficile, sinon impossible. 
En d’autres termes, lorsqu’on n’a que des parties de l’ellipsoïde irrégulier qu’est 
une boîte crânienne, on n’est jamais sûr de donner à une fraction de cet ellipsoïde 
sa forme primitive. Le moindre défaut dans l’ajustage et le recollage des morceaux 
conduit fatalement à de graves déformations. Pour cette raison, je crois qu’il ue 
faut pas attribuer une grande importance à la configuration, probablement arti- 
ficielle, de la calotte de Krapina. 11 faut tenir compte plutôt des nombreux détails 
morphologiques qu’on relève sur les divers fragments étudiés avec tant de sagacité 
par M. Gorjanovic-Kramberger, et qui se retrouvent fidèlement dans les mêmes 
morceaux des pièces plus complètes ou mieux conservées de Néanderthal, de Spy, 
de La Chapelle-aux-Saints, de La Quina. La comparaison des mandibules conduit à 
la même conclusion. Malgré quelques variations, qui ue me paraissent pas dépasser 
l’ordre de grandeur des oscillations individuelles, la plupart tout au moins de ces 
pièces doivent être rapprochées des autres mandibules fossiles du Pléistocène moyen. 
M. Gorjanovic-Kramberger et, après lui, M. Duckworth ( I ) ont insisté sur la présence 
à Krapina de débris osseux paraissant se rapporter à deux types différents. Je ne 
saurais avoir, sur ce point, une opinion bien arrêtée, mais je peux dire que l’un 
de ces types au moins me paraît, autant qu’on en puisse juger sur des pièces si 
fragmentaires, devoir être confondu avec celui que représentent les Hommes de 
Néanderthal, de Spy, de La Chapelle-aux-Saints, contemporains, géologiquement 
parlant, des Hommes de Krapina. 

Les affinités du crâne de Gibraltar avaient paru jusqu’ici plus difficiles à établir. 
Les premiers savants qui se sont occupés de ce fossile, Bush, Turner, Huxley, Broca 
l’ont rapproché du crâne de Néanderthal. De Quatrefages et Hamy l’ont également 
classé dans leur « race de Cannstadt ». Il a été ensuite fort négligé par les anthro- 
pologistes, probablement à cause des obscurités de son origine. 

Le premier travail analytique minutieux sur ce curieux spécimen, celui de 
M. Sollas (2), ne date que de 1907. Le titre même de ce mémoire montre que son 
auteur considère le crâne de Gibraltar comme appartenant au groupe de Néander- 
( liai dont il nous dévoilerait les caractères faciaux. Le savant professeur d’Oxford 
insiste sur les ressemblances des crânes de ce groupe avec certains crânes aplatis 
d’Australiens du Sud, mais il a soin d’observer que les faces sont très différentes. 

Peu de temps après, Sera publiait les deux intéressants mémoires cités plus 
haut (3). Se plaçant à un point de vue plus anatomique, il arrive à des résultats 
nouveaux et intéressants. Il cherche à montrer que par le faible développement 
de la boite crânienne relativement à la face, parla faible flexion de la base du crâne, 
par la conformation du temporal, la grandeur des orbites, la largeur du nez, etc., le 

(U Prehistoric Man, Cambridge, 1912, p. 24 etsuiv. 

2 Sollas (W.-.I.), On the cranial and facial characters of the Néanderthal Bace ( Philos . Trans. of 
the lioi/al Soc. of London, série B, vol. 199 (1907). 

(3 1 Voy. la note infra-paginale de la page 209. 

— 12 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


2’2l 


crâne de Gibraltar est le plus pithécoïde des crânes humains fossiles connus; qu’il 
ne saurait être classé avec ceux du type de Néanderthal et qu’il faut probablement 
le considérer comme prénéanderthaloïile. Cette dernière opinion est partagée par 

Keith (I). 

Nous savons déjà (2) que rien ne permet, malheureusement, de fixer avec certi- 
tude l’âge géologique du crâne de Gibraltar. Aucune observation stratigraphique ou 
paléontologique ne peut être invoquée. Mais si, comme cela me paraît vraisem- 
blable, le crâne humain est à peu près contemporain de la faune de Mammifères 
extraite des brèches ou des cavernes de Gibraltar et décrite par Bush, il faut le 
considérer comme ne remontant pas au delà du Pléistocène moyen. Il serait ainsi 
du même âge géologique que les squelettes de Spy, de La Chapclle-aux-Saints, de La 
Ferrassie, de La Quina. 

J’ai, pour m'arrêter, provisoirement du moins, à celle conclusion, un autre 
excellent motif tiré de la comparaison que j’ai pu faire du crâne de Gibraltar, dont 
le Collège des Chirurgiens de Londres a bien voulu m’envoyer un moulage, et du 
crâne de La Chapelle-aux-Saints. Celte comparaison m'a donné la conviction que 
les deux pièces fossiles appartiennent à un même type morphologique ou, si l'on 
préfère, à un même type zoologique. Les différences constatées ne dépassent pas 
en importance les différences individuelles et sexuelles qu’on observe au sein d’une 
même espèce de Mammifères ou au sein d’un même type humain actuel. Tous les 
caractères de la face notamment sont les mêmes ; j’ai donné deux dessins établis 
au diagraphe (fîg. 46 et 47, p. 71 et 75) qui montrent, au premier coup d’œil, 
une ressemblance frappante, et cette ressemblance ne fait que s’affirmer quand on 
analyse les détails. Il suffit d’admettre que le crâne de Gibraltar est un crâne féminin 
pour se rendre compte de la plupart des différences observées, telles que la moindre 
capacité cérébrale, la faiblesse relative des arcades orbitaires, l'effacement presque 
complet des apophyses mastoïdes, la supériorité de l’indice orbitaire, etc. 

Il est vrai qu’un trait non moins important, le faible prognathisme facial, ne 
saurait s’expliquer de cette manière; mais ne pourrait-on l’attribuer à une défor- 
mation posthume delà tète dans son gisement géologique et sous l’action des fortes 
pressions qu’elle y aurait subies? Les déformations de ce genre sont extrêmement 
fréquentes, on pourrait presque dire qu’elles sont de règle dans beaucoup de gise- 
ments de Mammifères fossiles. Elles ne s’accompagnent pas toujours de fractures 
avec rejets des morceaux permettant de les reconnaître. Souvent les os se sont 
comportés comme s’ils avaient été formés d'une matière plastique. La forme si 
particulière, je dirai même si étrange, du palais du crâne de Gibraltar, et l’absence 
de prognathisme s’expliqueraient très bien si l’on admettait que le crâne tout 
entier a été soumis à des pressions dirigées dans le sens antéro-postérieur. Il me 
semble reconnaître les traces d’une telle déformation dans la disposition de la région 

(1) Loc. cil. 

(2) Voir plus haut, p. 208. 

— 13 — 


9 - 2-2 


M AiiCEi.LiN BOULE. 


sous-nasale, qui paraît être, du moins sur le moulage, trop en retrait de l'épine 
nasale (1). 

Parmi les caractères d’infériorité morphologique ou de nature pithécoïde qui ont 
fait considérer le crâne de Gibraltar comme prénéandertlialoïde, il en est un, tiré 
du rapport de la longueur du bourrelet sus-orbitaire avec le diamètre transversal 
maximum de la boite cérébrale, qui n’existe pas (Voy. p. 67). Les autres, relatifs 
à la faible inflexion de la base du crâne et à la conformation du temporal, 
ne font qu’exagérer ceux du crâne de La Chapelle et seulement dans la mesure 
que comporte la nature très probablement féminine du crâne de Gibraltar. Les 
traits d’atavisme et d’infantilisme se sont ici mieux conservés que sur les crânes 
masculins. 

Il faut espérer que. dans un avenir prochain, l’exploration des grottes et des 
cavernes du Sud de l'Espagne fera découvrir d’autres fossiles humains analogues 
à celui de Gibraltar et nous apportera des lumières nouvelles sur un sujet dont 
l'intérêt n’est pas près d’être épuisé. 

Dès aujourd’hui, nous sommes en mesure d'établir le tableau des principaux 
caractères morphologiques du type humain de Néanderthal, en nous basant non 
plus sur quelques pnrties fragmentaires d’un seul squelette, mais sur tout un 
ensemble de pièces osléologiques, de provenances variées et la plupart bien datées 
par la géologie, la paléontologie et l’archéologie. 

Voici le tableau de ces caractères dans l’ordre où je les ai décrits, d’après le 
squelette de La Chapelle-aux Saints. 


Tableau des caractères morphologiques du type humain de Néanderthal. 


Caractères 
primitifs 
ou pithéco'kles. 

Caractères spéciaux, 
intermédiaires 
ou indifférents. 

Caractères cf Hommes 
modernes. 





CARACTÈRES GÉNÉRAUX. 


Taille petite, au-dessous de la moyenne 
humaine actuelle 

Tète osseuse volumineuse, d’une façon 
absolue et d’une façon relative 

Partie cérébrale de la tète osseuse réduite 
par rapport à la partie faciale 

Prognathisme total considérable 


Caractère primitif ou indifférent. 

Singes anthropoïdes 

Caractère primitif. 

Id. 


Esquimaux. 


I J’ai revu récemment la pièce originale au Collège des Chirurgiens de Londres. Je n’ai pu déceler 
la moindre cassure, mais il m’a semblé que les inclinaisons du palais et des apophyses ptérygoïdes 
ne sont pas tout à fait normales et que les déviations s’expliqueraient également par une compression 
dans le sens que je viens d’indiquer. 


14 — 


L’IIOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AÜX-SAINÎS. 223 


Caractères 
primitifs 
ou pithécoïdes. 

Caractères spéciaux, 
intermédiaires 
ou indifférents. 

Caractères d’Uommes 
modernes. 





CRANE. 


Flexion de la base du crâne et architecture 
générale 


Sutures crâniennes simples. . . . 
Dolichocéphale ou mésoeéphale 


Intermédiaires. 


Moyenne humaine. 


t Indice voisin de ceux 

IMatycéplialie très considérable \ des Gibbons et des 

( Chimpanzés. 

f Antbro oïdes 

Arcades orbitaires en bourrelet continu^ ^'tôt'^aiiînpanzV'ètl 
et gouttière frontale parallèle ^ Gorille 1 

I ‘ I 

Front très fuyant j l>r 1 cs, l“° commc chez 

J le Chimpanzé. ) 


Suture pariéto-lemporale peu arquée. . . . 

Inclinaison en avant de l’arcade zygoma- 
tique 

Occiput proéminent et très aplati, avec 
bourrelet occipital 

Trou occipital dans une position plus re- 
culée et dans un plan horizontal 

Apophyses masLoïdes petites 

Tympanique à morphologie primitive. . . . 

Cavités glénoïdes vastes et peu profondes. 


Apophyse post-glenoide parlois très deve 
r . 1 , 1 ° 1 [Caractère simien, 

loppee \ 


Tubercule du temporal plus saillant que 
l’épine voisine du sphénoïde 

Apophyses ptérygoïdes faiblement incli- 
nées 

Convergence des arcades zygomatiques 
dessinant un museau 

Palais vaste, très long et très laree 


Singes anthropoïdes 

Singes anthropoïdes, 

Caractère inconnu 
^ chez les Hommes 
I actuels. 

Caractère simien. 


Face très grande, longue 

Face très projetée en avanl 

Prognathisme sous-nasal faible. 


Caractère simien. 


Orbites très grandes, profondes, aux con-/„ , . .... ... 

tours arrondis. . . . . Caractère pHheco.de. 


Intermédiaire. 

hl. 

!d. 

hl. 

ld. 

ld. 

ld. 


Races actuelles dites 
inférieures. 


Australiens à litre 
exceptionnel et à 
un moindre degré 

ld. 


Néo-Calédoniens. 
Boschiuians, etc. 


Cas isolés chez les 
Hommes actuels de 
toutes races. 


^Se retrouve chez les 
I races sauvages. 

Esquimaux. 


Caractère très humain. 

Se retrouve chez les 
Esquimaux, à un 
moindre degré. 


— 13 — 


Marcellin BOULE. 


22 \ 



Caractères 
primitifs 
ou pithécoïdes. 

Caractères spéciaux , 
intermédiaires 
ou indifférents. 

Axes orbitaires très inclinés sur le plan 
alvéolo-condylien 

Nez grand, large 

CRANE (suite). 
Caractère pithécoïde. 


Encoche nasale profonde 



Apophyse nasale du maxillaire saillante.. 



Bords des fosses nasales aigus ; pas de 
gouttière nasale ; épines nasales bien 
développées 



.lugaux aplatis, fuyants 


Caractère spécial. 
Id. 

Maxillaires supérieurs robustes, projetés 
en avant, sans fosses canines 



Caractères d’Hommes 
modernes. 


Races noires. 
Australiens. 

Caractère très humain. 

Id. 


MANDIBULE. 


Mandibule grande, épaisse, lourde 

l’as de menton ou menton rudimentaire. 

Légions symphysienne, génienne, digas- 
trique à 


Caractère primitif. | 

Caractère simien ou intermédiaire. 


Esquimaux. 


Caractères intermédiaires, plutôt humains. 


Branches verticales larges 

Région angulaire tronquée, déjetée en 
dedans 

Apophyses coronoïdes basses, échancrure) 
sigmoïde peu profonde j 

Condyles très volumineux | 


Caractère spécial. 

Id. 

^Caractère inlermé- 
) diaire. 

| Caractère spécial. 


DENTITION. 


Arcades dentaires grandes et bords alvéo- 
laires plus grands encore, avec longs 
diastèmes post-alvéolaires 



Arrière-molaires longues, à morphologie 
primitive v 


Caractère intermédiaire, plutôt humain. 
(Races inférieures mégadontes.) 


Id. 


TRONC ET MEMBRES. 


Colonne vertébrale courte et trapue 

Vertèbres cervicales à apophyses épineuses 
longues, non rélroversées, peu ou point 
bilides 

Courbures cervicale et lombaire de lai 
colonne vertébrale peu prononcées . . . . j 


^Singes anthropoïdes; 
\ Chimpanzé. 


Caractère spécial. 


Caractère intermé- 
diaire. 


Sacrum peu arqué, à ailes étroites, très 
enfoncé entre les ailes iliaques 


Id. 


— 16 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 




Caractères 
primitifs 
ou pithécoïdes. 

Caractères spéciaux, 
intermédiaires 
ou indifférents. 

Caractères d' Hommes 
modernes. 





TRONC ET MEMBRES ( Sllite ). 


Côtes très épaisses, à courbures relative- 
ment faibles 


Proportions relatives (les membres et de 
leurs segments 


Jambe très courte par rapport à la cuisse. 
Clavicules longues et grêles 

Omoplate présentant une crête sous-épi- 
neuse près du bord axillaire 

Os longs des membres extrêmement 
robustes 

Humérus à morphologie 


lladius très incurvé et à tubérosité bicipi- 
tale tournée vers l’intérieur 


Cubitus à olécrane très proéminent 


Cubitus très peu platôlénique. 


Main courte et large. 


Pouce très court 

Iliaques longs, larges, plats 

Épine iliaque antéro-inférieure très déve- 
loppée et creusée d'une cupule à la 
base 


Singes anthropoïdes. 


Caractère spécial. 


Caractère spécial. 
Id. 

Id. 

Caractère spécial. 


•Caractère internié - 
\ diaire entre les 
. i Singes eynomor- 
I phes et les Hom- 
mes actuels. 

Caractère spécial. 

Caractère spécial, mais très humain. 


Caractère pitliécoïde. 


Épine sciatique très faible 

Fémur à extrémités volumineuses ; à (lia- ^ 
physe cylindrique, très arquée; à ligne , 
âpre peu saillante ; à tète supérieure/ Caractères 
bien détachée du col, qui est court; à' des, sur 


Caractère pitliécoïde. 


■es pilhécoï- 
tout de Sin- 


angle du col peu ouvert; à grand tro-1 ges cynomorphes. 
chanter arrivant presque au niveau de' 
la tète supérieure 


Fémur présentant très souvent un troi-) 
sième trochanter et une fosse hypotro-\ Caractères primitifs 
chanlérienne ( 

Tubercules poplités pour les muscles 
jumaux très effacés. 

Tibias robustes, à fortes extrémités, à dia- 
physe à section triangulaire 


Tête supérieure fortement rétroversée. 


Caractère pilhéeoïdc. 
Caractères primitifs. 


Très humaines. 


Très humaine. 


Caractère spécial. 


Id. 


,Se retrouvent parfois 
; chez les Hommes 
I modernes. 


Caractères humains. 


Caractère 
diaire. 


intermé- 


— 17 


Annales oe Paléontologie, t. VIII, 1913. 


22f> 


M xhc.ixi.in BOULE. 


Caractères 
primitifs 
ou pilhécoïdes. 

Caractères spéciaux, 
intermédiaires 
ou indifférents. 




Caractères d’Hommes 
modernes. 


TIIONC. ET MEMIÎRES (SUit('). 


Angle de torsion du tibia généralement) (Caractère intcrmé- 

faible. Malléole interne forte et oblique.! / diaire. 

Péroné robuste, à diaphyse ronde, incurvée ld. 


Astragale très court, très large, très haut, Caractères primitifs, 

souvenir d’un an- 
cien état de grim- 
peur. 


avec un angle du col considérable et 
des facéties malléolaires très déve- 
loppées 


Calcanéum large, à petite apophyse très 
développée, à forte torsion 


ld. 


ld. 


Métatarsiens courts, robustes, à tètes volu- 
mineuses 


Caractère spécial. 


Premier doigt très écarté 


(Caractère de griin-J 
/ peur. ) 


(Se retrouve chez des 
^ Sauvages actuels. 


ENCÉPII M E. 


Encéphale volumineux ; capacité moyenne 
— 1 400 centimètres cubes environ 

Prédominance de l’hémisphère gauche ; 
présence de deux branches présylviennes 
et d’un opercule frontal, ou cap 


Forme générale surbaissée; simplicité gé- 
nérale et aspect grossier des circonvolu- )„ .. , 

. - , /Caractères de Sin 

lions; réduction des lobes frontaux; anthropoïdes, 
écartement des lobes cérébelleux et\ 
exposition du vermis 


ges 


Caractère humain. 


ld. 


Les découvertes futures apporteront probablement quelques modifications à ce 
tableau en le complétant; je crois cependant que les traits essentiels n’en seront 
guère changés, ils peuvent être résumés sous une forme concise : 


Diagnose du type humain fossile de Néanderthal. 

('or/ts de /telile taille, très massif. Tête très volumineuse , à partie faciale très déve- 
loppée par rapport à la partie cérébrale. Indice céphalique moyen. Crâne dolichocéphale 
ou mésaticépbafe, très p/atycépha/e , avec des arcades orbitaires énormes formant un 
bourrelet continu ; arec an front très fuyant, un occiput saillant et comprimé dans 
le sens vertical . 

Face longue, proéminente, avec des os malaires plats et fuyants, des maxillaires 
supérieurs dépourvus de fosses canines et présentant la forme d'un museau. Orbites très 
grandes, rondes. JSez saillant , très large. Espace sous-nasal vaste. 

— IB — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. ±11 

Mâchoire inférieure robuste , seins menton ou arec menton rudimentaire , à larges 
branches montantes , à région angulaire tronquée. 

Dentition volumineuse ; morphologie des arrière-molaires a gant conservé des traits 
primitifs. 

Colonne vertébrale et os des membres présentant de nombreux caractères pithécoïdes 
et dénotant une altitude bipède ou verticale moins parfaite que chez les I hommes actuels. 
Jambes très courtes. 

Capacité encéphalique moyenne d'environ 1400 centimètres cubes. Conformation 
cérébrale présentant de nombreux caractères primitifs ou simiens , notamment dans la 
grande réduction relative des lobes frontaux et le dessin général des circonvolutions. 


Je dois encore faire remarquer, sans y insister, combien les caractères physiques 
du type de Néanderthal, tels que je viens de les résumer, sont en harmonie avec ce 
que l’archéologie nous apprend sur ses aptitudes corporelles, son psychisme et ses 
mœurs. Il n’est guère d'industrie plus rudimentaire et plus misérable que celle 
de notre Homme moustiérien. L’utilisation d’une seule matière première, la pierre 
(en dehors du bois et peut-être de l’os), l’uniformité, la simplicité et la grossièreté 
de son outillage lithique, l’absence probable de toutes traces de préoccupations 
d’ordre esthétique ou d’ordre moral s’accordent bien avec l’aspect brutal de ce 
corps vigoureux et lourd, de cette tète osseuse aux mâchoires robustes et oii 
s'affirme encore la prédominance des fonctions purement végétatives ou bestiales 
sur les fonctions cérébrales. 

Quel contraste avec les Hommes de la période géologique et archéologique suivante, 
avec ces Hommes du type de Cro-Magnon, qui avaient un corps plus élégant, une 
tète plus fine, un front droit et vaste, et qui ont laissé, dans les grottes qu’ils habi- 
taient, tant de témoignages de leur habileté manuelle, des ressources de leur esprit 
inventif, de leurs préoccupations artistiques et religieuses, de leurs facultés d’abs- 
traction et qui furent des premiers à mériter le glorieux titre d’ Homo sapiens ! 

COMPARAISON DU TYPE DE NÉANDERTHAL AVEC LES TYPES ACTUELS 

Après avoir formulé la diagnose du type humain fossile que nous étudions, une 
première question se pose. Ce type peut-il être rattaché, comme mutation ascen- 
dante, à l'un des nombreux groupes ethniques distingués par les anthropologistes, 
soit au titre de races d’une même espèce, soit au litre d’espèces distinctes ? Les 
chapitres précédents de ce mémoire répondent peut-être suffisamment à cette 
question. Comme on ne saurait être trop explicite sur un point de telle importance, 
il me paraît utile de jeter un coup d’œil comparatif sur la morphologie des groupes 
actuels considérés parles anthropologistes comme représentant les degrés inférieurs 
de la hiérarchie humaine et dispersés dans toutes les régions du globe. 

— 19 — 


Marcellin BOULE. 


228 

Dans la partie descriptive de ce travail, j’ai cité quelquefois les Esquimaux. Il y a 
en effet, entre eux et les Hommes fossiles du type de Néanderthal, certaines ressem- 
blances. La taille est à peu près la même ; l’indice céphalique moyen n’est pas 
bien différent. Les Esquimaux ont aussi une grosse tète ; leur capacité cérébrale est 
relativement considérable. Les tympaniques sont épais, les apophyses mastoïdes 
sont petites. Leur face esl longue, et dans les mêmes proportions que chez l’Homme 
de La Chapelle. La mandibule est forte, massive. L’avant-bras est court par rapport 
au bras. 

Mais voici la contre-partie. La voûte crânienne est élevée, même scaphoïde. Los 
arcades orbitaires sont peu développées. La face est plate, nullement prognathe ; 
les pommettes sont saillantes ; le nez esl étroit. Le menton est très prononcé. La 
colonne vertébrale et les os du membre inférieur dénotent une attitude verticale par- 
faite. Le sacrum est large. L’omoplate et le bassin sont très normaux, dans le sens 
humain. Le membre supérieur est très long par rapport au membre inférieur. Le 
cerveau, d’après Spitzka, est d’une conformation élevée. On sait d ailleurs, depuis 
les travaux de Testut sur l’Homme de Chaneeladc, que les relations des Esquimaux 
sont avec d’autres Hommes fossiles de nos pays, mais d’un âge géologique plus 
récent. 

A l’autre bout du monde vivent les Fm'giens, groupe des plus misérable et des 
plus primitif. Ils ont, avec nos Hommes fossiles, quelques traits communs et plus ou 
moins accusés : leur petite taille, la grosseur de leur crâne, un front étroit et légè- 
rement fuyant, des arcades orbitaires fort saillantes et continentes sur la ligne 
médiane, un cou court, une courbure lombaire peu accusée. Le plus souvent leurs 
fémurs ont un trochanter et une fosse hypotrochantérienne. 

Les différences sont plus nombreuses et plus importantes : leur indice céphalique 
est sensiblement plus élevé. Le crâne esl parfois assez développé en hauteur pour 
(pie les anthropologistes aient pu le traiter d’hypsicéphale. Ils ont une face courte, 
dont le prognathisme, modéré, est surtout alvéolaire ou sous-nasal. Les pommettes 
sont saillantes, le nez est étroit. Les proportions du corps les éloignent aussi 
considérablement de l’Homme de LaChapelle-aux-Saints : leur tronc etleurs membres 
supérieurs sont relativement longs et leurs membres inférieurs sont courts ; l’avant- 
bras esl très développé par rapport au bras ; les tibias sont platycnémiques. D’après 
Duckworth, leur cerveau n’est pas inférieur à celui des Blancs. 

Si, de l’extrémité méridionale du Nouveau Monde, nous passons au Sud de 
LA fri (pie, les Bosch imans attirent d’abord notre attention. Ils sont de petite taille. 
Leur indice céphalique moyen est voisin de l’indice moyen de nos crânes fossiles. 
Leur voùle crânienne est basse et leur occiput aplati, quoique à un degré bien 
moindre que chez nos Paléolithiques. Ils ont des apophyses mastoïdes petites, un 
nez très large, une mandibule à branche montante courte et large. Leurs vertèbres 

— 20 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


cervicales, leur sacrum, leur bassin, leur cerveau ont conservé beaucoup de carac- 
tères primitifs. Ces ressemblances sont importantes. Mais les traits distinctifs ne 
sont pas moins nombreux et ils portent sur des caractères d’une grande valeur. 
Les Boschimans ont une tète petite; le crâne facial est très réduit par rapport au 
crâne cérébral. Le front est vertical ; les arcades orbitaires sont effacées. La face est 
courte, aplatie, avec des fosses canines profondes, et, parfois, un fort prognathisme 
exclusivement alvéolaire. Les os nasaux sont très plats. La mandibule est grêle, 
munie d’un menton faible mais bien net. 

Evidemment ces deux types morphologiques ont en commun un certain nombre 
de caractères anatomiques primitifs qui doivent les faire considérer l’un et l’autre 
comme moins éloignés des ancêtres communs de l’Humanité que la plupart des 
types actuels. Mais les différences sont telles quelles indiquent une séparation, une 
disjonction très lointaine. Et cela s’accorde bien avec.ce fait que le type de Grimaldi, 
qui a certainement été contemporain du type de Néanderthal, quoiqu'il paraisse un 
peu plus jeune à Grimaldi même, n’est pas sans ressemblance, me semble-t-il. avec 
les Boschimans. Les découvertes archéologiquesde Pielte, Cartailluac, Gapilan,. Brcuil, 
Lalanne nous conduisent, par une autre voie, à admettre la probabilité de rapports 
plus ou moins étroits entre les al tistes quaternaires de nos pays, qui ont sculpté de 
si curieuses statuettes stéatopyges et décoré les surfaces pariétales de nombreuses 
cavernes françaises ou espagnoles, et les ancêtres des derniers Boschimans, dont les 
productions artistiques ressemblent parfois extraordinairement aux plus anciennes 
figurations de nos pays. 

Pendant longtemps, les anthropologistes ont été vivement intrigués par les pré- 
tendus « Pygmées » de l’Afrique centrale, dans lesquels plusieurs savants, et 
notamment Kollmann, ont voulu voir une persistance de types très primitifs de 
1 Humanité et même les représentants de la race fondamentale qui aurait été le point 
de départ des races de plus haute stature, le type de Néanderthal n’étant qu’une de 
ces dernières. 

Les connaissances sur ces peuplades naines ont été longtemps fort vagues et 
contradictoires. Peu à peu la lumière s’est faite ; de nombreuses observations ont été 
publiées. Elles ont été récemment résumées, rectifiées et complétées par M. le 
J) r Poutrin(f) dans un mémoire de première valeur. Nous avons appris d’abord qu'il 
faut rejeter comme impropre le terme de Pygmées pour prendre celui de Négrilles 
proposé depuis longtemps par ïlamy ; ensuite (pièces Négrilles comprennent plu- 
sieurs types physiques dont les uns, tels que les Ba-Tua, de la boucle du Congo, 
pourraient à la rigueur être considérés comme des diminutifs de Nègres, mais dont 
les autres, tels que les Ba-Binga, de la région de l’Oubangui et de la Sangha, ont 
une personnalité ethnique très affirmée par leur taille très petite, la longueur consi- 

(1) Poutiun (D r ), Les Négrilles du Centre africain ( L'Anthropologie , t. XXIt, p. 421-549, et 1. XX II I , 
p. 349-415). 


— 21 — 


Marcellin BOULE. 


230 

durable de leur tronc, le développement de leurs membres supérieurs par rapport à 
la brièveté de leurs membres inférieurs; par leur tète haute, leur crâne sous-doli- 
chocéphale, leur petite capacité cérébrale, leur front droit et large, leur faible 
prognathisme, leur nez étroit du haut, très large du bas, etc., tous caractères (pi on 
retrouve, à peu de chose près, chezles Wambuttiet les AUka, qui vivent plus à l'Est. 

Il semble que, malgré quelques différences, Négrilles et Boschimans doivent être 
rapprochés pour ne former qu’un seul groupe ethnique, d’origine très ancienne, 
aujourd’hui morcelé et en voie de disparition totale. En tout cas, la simple énu- 
mération de leurs caractères anthropologiques montre que les Négrilles, comme les 
Boschimans, sont morphologiquement très éloignés du groupe d’Ilommes fossiles 
auxquels je devais les comparer. 

Les anthropologistes réunissent souvent, dans une même race, les Négrilles 
africains et les Négritos asiatiques. Les travaux du D r Poutrin ne permettent pas 
de conserver celte manière de voir, les Négrilles étant sous-dolichocéphales et les 
Négritos brachycéphales; les proportions du corps, la hauteur du crâne et les 
dimensions de la face n'étant pas semblables dans les deux groupes. 

Malgré les différences d’ordre secondaire qu’ils présentent, on peut réunir au 
point de vue qui nous occupe, en un même bloc, les Andamans ou Mincopies, les 
Semangs de la péninsule malaise, les Aëtas des Philippines, qui, tous, sont de 
très faible teille; ont une tète petite ; sont plus ou moins brachycéphales, avec un 
crâne élevé ; ne présentent qu’un prognathisme sous-nasal ; chez lesquels le front 
est droit, parfois bombé, les arcades orbitaires effacées ou peu saillantes, la face 
large, le nez étroit, le menton bien formé ou même proéminent. Inutile de faire 
ressortir combien cette courte diagnose éloigne ces populations du type de Néan- 
derthal. 

D'autres peuplades, rangées parfois aussi sous la dénomination de Négritos, ont 
le crâne plus allongé et une taille un peu plus élevée: les Toalas des Célèbes, les 
Senoïs de Malacca, les Vecldahs de Ceylan. 

En un magnifique ouvrage, MM. P. et F. Sarasin ont étudié les derniers ^ eddahs et 
bien mis en lumière l’infériorité physique et intellectuelle des éléments vraiment 
sau\ âges de celte intéressante peuplade. Ils ont cherché à démontrer que, par bien des 
caractères anatomiques, ces Veddahs sont plus voisins des Singes qu'aucun autre 
groupe de l’Humanité actuelle. On pourrait s’attendre, d’après cela, à trouver de 
nombreuses affinités entre ce type relativement primitif et celui de nos Hommes 
fossiles. 

Il n’en est rien. A côté de rares ressemblances portant sur la taille, qui est a 
peu près la même, sur quelques caractères du nez, de la colonne vertébrale, de 
l’omoplate, des os des membres et du pied, je relève de nombreuses et importantes 
différences. 


L' Il O MM K FOSSILE DE LA Cil APËLLE-AUX-SA1NTS. 


231 


Les Weddalis sont l)ien plus dolichocéphales et nullementplatycéphales. Leur capa- 
cité crânienne est la plus faible de l'Humanité (de 900 à 1300 centimètres cubes). 
Leur occiput est en façade. Leur front est peu fuyant; leurs arcades orbitaires 
sont généralement réduites; leur nez est plutôt étroit que large; leur face est large, 
peu élevée, ortbognatbe ; le prognathisme n’est que sous-nasal ; les fosses canines 
sont bien marquées. Le palais est court, la mandibule grêle, le menton saillant. Tout 
leur squelette est gracile. Les proportions relatives du corps et de ses segments sont 
à l'opposé de celles de l'Homme de La Chapelle-aux-Saints, les segments supérieurs 
étant proportionnellement très longs, l’avant-bras et la jambe étant très développés 
par rapport au bras et à la cuisse. Evidemment les deux types que nous comparons 
sont aussi très éloignés l’un de l’autre. 

J’ai à peine besoin de rappeler que, parmi les Océaniens, les Polynésiens sont 
très éloignés de nos Hommes fossiles. Ils sont grands (l m ,7i), brachycéphales ou 
sous-brachycéphales, peu prognathes. Ils ont un crâne élevé, un beau front, des 
arcades orbitaires peu prononcées, des pommettes saillantes, un nez plutôt étroit, 
un sacrum large, etc. Il suffit de parcourir l'ouvrage (pie Von Luschan a consacré 
à la description des crânes polynésiens de la collection Baessler, et d’examiner 
les' belles planches qui illustrent ce volume, pour être frappé de ces différences et 
pour noter de plus, à l’actif de ces populations, une grande réduction du crâne 
facial, un beau développement de la boite cérébrale, un occiput en façade, des 
fosses canines profondes, des apophyses mastoïdes volumineuses, des orbites 
q u ad rangulaires, un menton généralement bien accusé, tous caractères d’un ordre 
élevé, qui ont fait parfois considérer les Polynésiens comme ayant des affinités avec 
les races blanches. 

Très différent est le grand groupe australo-mélanésien. Tout en étant composé 
d’éléments divers, Papous, Mélanésiens, Néo-Calédoniens, etc., il présente un grand 
nombre de caractères morphologiques communs, qui passent pour des caractères 
d’infériorité et qui trouvent leur expression la plus accusée chez les Auslralo-Tas- 
maniens. Il convient d’insister davantage sur les Australiens , car il est peu de notions 
aussi répandues, dans le domaine de la Paléontologie humaine, que celle de l’étroite 
parenté de ce type avec celui de Néanderthal. 

Cette notion, que je crois tout à fait erronée, a été introduite dans la science 
d’abord par Huxley, puis par de Quatrefages et Hamy. L’excuse de ces savants, c’esl 
qu’ils écrivaient à une époque où l’on ne connaissait que la calotte crânienne de 
Néanderthal. Il ne s’agissait d’ailleurs, dans leur esprit, que d’un voisinage anato- 
mique. Depuis, la plupart des anthropologistes n’ont cessé de répéter que les Austra- 
liens descendent de nos Hommes quaternaires ou vice versa , ou bien qu’ils représentent, 
avec ces derniers, deux rameaux extrêmement voisins de l’une des branches du tronc 
humain. Sollas lui-mème, après avoir décrit la face du crâne de Gibraltar, comme 


Marcellin BOULE. 


- 23-2 

représentant la face du tvpe de Neandefthal, et avoir bien observé <[iie cette face 
diffère de celle du type australien, n’en a pas moins proclamé l’étroite parenté des 
deux types. 

L’hétérogénéité des caractères crâniens des Australiens ressort de tous les travaux 
des anthropologistes sur ce groupe. Si nous faisions porter nos comparaisons sur des 
spécimens pris au hasard dans une collection ou, pour mieux dire, sur le type austra- 
lien moyen, les différences entre ce type moyen et le type 
de Néanderthal sauteraient aux yeux et n’auraient pas besoin 
d'ètre démontrées. C’est toujours sur des pièces exception- 
nelles que les rapprochements ont été basés, ce qui diminue 
singulièrement leur valeur démonstrative. 

Divers auteurs, depuis Huxley, de Quatrefages et Hamy,. 
ont décrit des crânes australiens ou tasmaniens plus ou 
moins néanderthaloïdes. Dans ces dernières années, les plus 
beaux exemples ont été figurés par Cunningham, Turner, 

Klaatsch, etc. 11 est certain que, parmi ces crânes, les uns 
sont extraordinairement platycéphales et présentent un front 
fuyant ; que d’autres ont des bourrelets orbitaires et une 
gouttière frontale dont le développement atteint presque celui 
qui caractérise nos crânes fossiles; que parfois le bourrelet 
occipital est très accusé ; que certaines mandibules oui un 
menton fuvant. Ce sont bien là des caractères du type hu- 
main de Néanderthal. Mais je ne crois pas qu’on les ait ja- 
mais tous observés sur un même individu; ils ne se mon- 
trent que disséminés sur plusieurs crânes, et ces crânes 
constituent des raretés dans les séries dont ils font partie. 

Ces mêmes caractères sont au contraire toujours très accusés 
et toujours associés sur tous les crânes d 'Homo Neandertha- 
lensis que nous connaissions. 

11 v a d’autres traits communs aux deux types humains 
que je compare: leur dolichoeéphalie, la robustesse de leur 
dentition, la profondeur de l’encoche nasale, la largeur du 



Fig. 9fl. — Roconstilulion du 
squelette de l'Homme fos- 
sile de La Chapelle-mi x- 
SainU, vue de profil. "1 / 1 -> c 
environ <lc la grandeur 
naturelle. 1 


uez. 


Mais, en regard de ces ressemblances, que de différences! Chez les Australiens, la 
taille est notablement plus élevée ; la tête est beaucoup moins volumineuse; le 
crâne est plus dolichocéphale, non platycéphale et souvent même scaphocéphale ; 
son architecture est celle de tous les crânes humains actuels. L’occiput n'est 
pas déprimé, mais disposé en façade. La face est très courte au lieu d’être très 
longue; son faible prognathisme est presque exclusivement sous-nasal. Lits os ma- 
laires sont convexes, les fosses canines très accentuées. La physionomie faciale, com- 
posée de ces divers traits, est exactement l’opposé de la physionomie o lier te parles 



L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


23o 

crânes de La Chapelle-aux-Saints ou de Gibraltar. Le plus souvent, la mandibule, 
relativement faible, présente un menton saillant. La colonne vertébrale est longue, 
grêle au lieu d (dre courte et épaisse. Les os des membres sont aussi très graciles; 
1 avant-bras est long par rapport au bras; chacun de ces os se distingue du même 
os de nos squelettes fossiles parties caractères diamétralement opposés. 

La somme des différences l’emporte donc encore ici sur 
la somme des ressemblances, comme le montre clairement 
la comparaison des deux figures 99 et 100. En fait, le type 
australien, même dans les cas extrêmes, je veux dire dans 
les cas les plus favorables à la théorie que je crois devoir 
rejeter, n’a de commun avec le type de Néanderthal qu’un 
petit nombre de caractères localisés dans les régions fron- 
tale et fronto-nasale. On peut considérer ces caractères, soit 
comme ayant des origines indépendantes, parallèles, et 
traduisant ainsi un phénomène de convergence, soif comme 
représentant des manifestations ataviques d’autant plus fré- 
quentes qu’on a affaire à une race humaine des plus primi- 
tive. Ils peuvent indiquer une certaine parenté collatérale 
entre le type fossile et le type vivant, ils ne sauraient suffire 
à prouver une liaison génétique directe. 

Les raisons d’ordre géologique, ou paléogéographique, ou 
paléontologique, ou même archéologique, qu'on a fait valoir 
en faveur de la filiation de deux formes d’humanité, si éloi- 
gnées l’une de l’autre à la fois dans le temps et dans l’espace, 
ne sont pas plus démonstratives (1). 

Les tableaux comparatifs que je viens d’esquisser suffisent, 
je pense, pour montrer que le lype humain fossile dit de 
Néanderthal, qui habitait notre pays vers le milieu des 
temps pléistocènes, est très différent de tous les types ac- 
tuels. C’est la conclusion à laquelle était arrivé Fraipont (2) 
F p ro 1 2 üi°d^n : AÏtaMCoîî h la suUe de ses études sur les Hommes de Spy : « Existe-t-il 

d'Anthropoiogie du Mu- aujourd’hui u ne race présentant, même atténué, Yensemble 

séum, n° 4758). l/lo«environ . 

de la grandeur naturelle. des caractères que nous avons reconnus chez les Hommes de 

Spy? Il n’y en a pas. » 

Nos comparaisons ont pourtant porté exclusivement sur ceux des types humains 
actuels que l’ensemble de leurs caractères somatiques fait ordinairement considérer 

(1) Van Cennep a publié un article intéressant sur « La place des Indigènes australiens dans révolu- 
tion humaine » (Revue des Idées , la mars 1906). Après avoir exposé la synthèse des faits d’après les tra- 
vaux récents et discuté les théories de Klaatsch, Schœtensack, Spencer et Gillen, Howitt, etc., il termine 
en disant : « Les ressemblances reconnues ne sont actuellement que des faits intéressants, mais non 
des preuves d'une parenté des Australiens avec l’Homme préhistorique d'Europe... » 

(2) Congrès internai. d'Anthrop. et d'Archéol. préhistoriques, Paris, 1889, p. 344. 

— 25 — 



Annales de Paléontologie, t. VIII, 1913. 


4 





Marcellin BOULE. 


-23 i 

comme des races inférieures. Cette dernière expression a été critiquée, souvent à 
juste titre, parce qu’elle est trop absolue, une race inférieure à certains égards pou- 
vant être et étant souvent supérieure à d’autres égards. On ne saurait pourtant en 
nier la signification et la justesse quand elle s’applique à des groupes humains qui, 
par l’ensemble de leurs caractères somatiques, se montrent un peu moins éloignés 
des genres de Primates les plus voisins du genre ITomo , que les races dites supé- 
rieures. D’autant plus que celles-ci sont en même temps supérieures au point de 
vue intellectuel ; que, précisément, elles ont été ou sont encore en possession îles 
civilisations les plus avancées. 

La caractéristique morphologique et générale de nos Hommes fossiles est de pré- 
senter, dans tous les éléments de leur squelette, des souvenirs pithécoïdes encore 
plus nombreux et plus accusés que les types humains actuels considérés comme les 
plus primitifs. 


DU RANG QUE LE TYPE DE NÉANDERTHAL DOIT OCCUPER DANS 
LA CLASSIFICATION DES PRIMATES 

Puisque le type de Néanderthal est bien différent de tous les types humains actuels, 
il représente un membre nouveau de la famille des Hominiens. Il faut se demander 
s’il doit y constituer un genre à part ou s’il doit entrer dans le genre Homo. 

La question pourra paraître oiseuse ; elle a pourtant été posée et l'on a prétendu, 
à l’époque même ou l’on ne connaissait qu’une partie de son crâne, que l’Homme 
fossile de Néanderthal différait génériquement des Hommes actuels. Plus tard, 
Sergi a créé pour ce type le genre Palæoanthropva , Bonarelli a voulu le désigner sous 
le nom de Proümthropus et Ameghino, considérant l’Homme de Néanderthal comme 
l'ancêtre ou le précurseur du genre Homo , l'a appelé Prothomo. 

Celle manière de voir ne saurait surprendre les personnes qui savent comment 
la plupart des zoologistes ou des paléontologistes contemporains ont détourné de 
son sens primitif la notion du genre, notion pourtant si claire qu elle est de connais- 
sance et d’usage tout à fait vulgaires. Il y a aujourd'hui une telle tendance à morceler 
les groupements les plus naturels qu'un en arrive, par exemple, à dissocier géné- 
riquement des formes mammalogiques aux crânes moins différents entre eux, 
certainement, que les crânes de l’Homme de La Chapelle-aux- Saints et d’un Homme 
actuel quelconque. 

Ne partageant pas les vues de ces pulvérisateurs des genres ou des espèces, je 
ne saurais les imiter. Je n’admets pas que les différences constatées aient une 
valeur générique; l'Hominien du type de Néanderthal doit bien rentrer dans le 
genre Homo. Comme il s'agit ici d’une créature qui nous ressemble beaucoup, l’opi- 
nion que j’exprime est généralement adoptée, même par les naturalistes enclins à 
compliquer la nomenclature. 11 n’en serait probablement pas ainsi s’il s’agissait d’un 
être beaucoup plus différent, un Félin, un Humiliant ou un Singe ! 

— 2G — 


L’HOMME FOSSILE DE LA Cil APËLLE-AIW-SAI NTS. 


-2X\ 

ïl reste à décider si cet Homme fossile représente une espèce, ou une race, on 
simplement une variété distinctes de l'Homme ou des Hommes actuels. La plupart 
des anthropologistes parlent généralement de la rare de Néanderthal. De Quatrefageç 
et Hamy disaient : la race de Cannstadt, en englobant sous cette expression des formes 
dissemblables. Mais on a créé aussi de nombreuses désignations spécifiques. L’une 
est déjà fort ancienne : Homo Neanderthalemis ; les autres sont plus récentes : Homo 
primigenius , Homo Européens, Homo Krapinensls, Homo Mouslïerensis, Homo 
anliqitus, etc. 

Sans doute, théoriquement, un tel problème est insoluble. La notion d’espèce 
n’a probablement pas de valeur objective; elle est en tout cas des plus obscure, 
car les naturalistes ne s’entendent guère sur la façon dont ils doivent la comprendre 
et l'appliquer à leurs travaux taxonomiques. Il semble donc qu’il soit inutile de dis- 
cuter sur ce point; que l’essentiel consiste à montrer l'existence d’un être fossile 
assez différent des êtres actuels, ses plus proches voisins, pour qu’on l'en puisse 
proclamer bien distinct, el (pie la forme expressive de cette distinction, (pie la 
nature de l’étiquette importent peu. Il est clair, qu’à un point de vue purement 
philosophique, la question ne se pose même pas, puisque la Nature ne nous offre 
que des individus et que les divers groupements de ces individus en hiérarchies 
successives ne sont (pie des productions de notre esprit. Mais, à côté de ce point 
de vue purement spéculatif, il en est un autre, d’ordre pratique, celui qui impose el 
régit nos classifications. Or l’utilité de ces classifications n’est pas contestable puis- 
que, sans elles, notre connaissance du monde organisé serait tout à fait chaotique. 

Dans le cas actuel surtout, il n’est pas indifférent de se demander à quels résultats 
nous conduit l'application des procédés taxonomiques ordinaires, c’est-à-dire les 
procédés que nous employons pour classer tous les autres Mammifères. 

Nous sommes d’abord en présence d’une question préjudicielle, celle de la classi- 
fication des Hommes actuels. Il est vraiment curieux de constater que, dans la classe 
des Mammifères, le genre Homo est celui sur les divisions duquel les naturalistes 
s’entendent le moins. Au point de vue des difficultés qu’elles opposent aux efforts 
des classificateurs, les diverses formes humaines peuvent être comparées aux innom- 
brables variations dos animaux domestiques, sur l'unité ou la multiplicité d'origine 
desquels il est souvent si difficile de se prononcer (1). Ces difficultés s’augmenlent 
encore ici du fait du développement, chez les êtres humains, des facultés d’intelli- 
gence, de spontanéité et de sociabilité. A cause de ce développement tout à fait 
exceptionnel, les groupements ethniques sont ordinairement basés bien plus sur 
la communauté de langage, de religion, de moeurs, etc., que sur des caractères 
purement somatiques. Il faut tenir compte aussi du grand rôle joué par les migrations. 
Même en se plaçant dans l’hypothèse de l’existence de plusieurs types humains, zoo- 

(1) l)c Qualrefages a dit: « L’anthropologiste qui entreprend l’histoire des races humaines a devant 
lui une tâche entièrement semblable à celle du zootechnicien qui cherche à faire connaître les races 
d’une de nos espèces domestiques » ( Histoire générale des races humaines, 1, p. 188). 


Marceixin BOULE. 


-231» 

logiquement bien distincts à l’origine, il est clair que les innombrables mélanges et 
croisements, répétés depuis tant de millénaires dans de multiples directions, ont du 
singulièrement atténuer les différences primitives et les voiler sous un revêtement 
de caractères plus uniformes. 

Aussi les divergences entre les classifications des Hommes actuels sont-elles vrai- 
ment extraordinaires, depuis les systèmes de Linné, de Blumenbach, de Cuvier, 
avec leurs quatre ou cinq variétés à' Homo sapiens, en passant par celui d’Isidore 
Geoffroy-Saint-Hilaire, qui distinguait quatre types principaux et douze races secon- 
daires, jusqu’aux systèmes modernes, tels que celui de Quatrefages, avec ses cinq 
troncs et ses dix-huit branches se divisant elles-mêmes en de nombreux rameaux, 
ou celui de Deniker, qui admet vingt-neuf races ou sous-races. 

Et à côté des naturalistes, partisans de l’unité de l’espèce humaine, ses adversaires 
élèvent à la dignité d 'espèces distinctes les rares admises parles premiers. C’est ainsi 
que Bory de Saint-Vincent a voulu distinguer quinze espèces et que, plus près de 
nous, Hæckel a divisé les Hommes actuels en quatre tribus, douze espèces et trenle- 
quati ’e races, tandis que Sergi fait trois genres, onze espèces et quarante et une 
variétés ou sous-variétés (1). 

Les discussions entre monogénistes et polygénistes ont fait couler des tlols d’encre, 
sans (pie la question, qu’Hæckel a qualifiée d’ « indifférente », ait été résolue ou 
nous paraisse sur le point de l’être, en ce qui touche les Hommes actuels. Je n’ai 
pas à y insister, je devais pourtant la rappeler à propos du rang à attribuer à notre 
Homme fossile. 

Si nous admettons, en effet, que le genre Homo comprend actuellement plusieurs 
formes spécifiquement distinctes, ilsera évident aux yeux de tous quel’Homme de La 
Chapelle-aux-Saints représente une nouvelle espèce, facile à distinguer de ton I es 
les autres. Si nous croyons, au contraire, à l’unité spécifique des Hommes actuels, 
cette conclusion ne s’imposera pas avec la même évidence et je dois donner les 
raisons qui me portent à l’adopter, contrairement à l’opinion la plus généralement 
répandue dans le monde des anthropologistes. 

Les critériums spécifiques employés parles zoologistes sont d’ordre morphologique 
ou bien d’ordre physiologique. En admettant son existence réelle, le principal crité- 
rium physiologique, c’est-à-dire la fécondité indéfinie, serait le plus parfait ou le 
plus sur, d’après la définition même de l’espèce linnéenne. Inapplicable dans 1< ■ cas 
actuel, ce caractère, considéré par de Quatrefages comme « pratique » (2), est en 

(1) Voir nolatnmenl son dernier ouvrage : Le ürigini umane, Turin, 1912, p. 149. 

Il faut remarquer d'ailleurs que, toul comme les purs littérateurs, les anthropologistes transgressent 
souvent les lois de la nomenclature zoologique en confondant les termes famille , genre , espèce, mer, 
variété. C’est ainsi qu’on voit des « monogénistes» désigner ce qu’ils croient être des races par des 
expressions telles que: Homoalpinus, Homo mecliter raneus. Dans ces dernières années, on en est arrivé 
à créer parfois autant de désignations spéciliques que d’individus : Homo Mousliercnsis, Homo S; yensis, 
Homo Krapinensis, etc. 

(2) Histoire générale des races humaines, p. 45. Cette affirmation d’un éminent anthropologiste est 
d'autant plus curieuse qu'une grande obscurité règne encore sur les questions relatives aux croisements 

— 28 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


237 


réalité ignoré ou négligé presque toujours, eu dehors des groupes tout à fait restreints 
d’animaux qui nous sont le plus familiers, et sur lesquels nous pouvons faire des 
expériences de métissage ou d’hybridation. Telles de ces expériences récentes, par 
exemple celles dTvanoff sur les croisements de Bos et de Bison , sont d’ailleurs de 
nature ;t discréditer le critérium physiologique ou à lui faire donner un sens nouveau. 

Le critérium morphologique est si peu défini que chaque naturaliste le conçoit à 
sa façon, ce qui explique précisément les différences si considérables qu’on observe 
dans les divers catalogues d’un même groupe d’êtres animés. Pour les Mammifères 
notamment, la multiplication des espèces est poussée aujourd’hui à un tel degré 
que, si l’on appliquait tes procédés de certains zoologistes contemporains à l’Homme 
actuel, celui-ci devrait être divisé en un grand nombre de formes spécifiques. 

Cette considération m’amène à exposer le premier des faits sur lesquels on peut 
s’appuyer pour proclamer l’indépendance spécifique du type humain de Néanderthal 
ou de La Chapelle-aux-Sainls. C’est que ce type fossile diffère beaucoup plus de tous 
les types actuels que ceux-ci ne diffèrent entre eux. Si l'on alignait sur une table, 
en éliminant, bien entendu, les cas pathologiques ou les déformations artificielles, 
une série de têtes osseuses représentant les principaux groupes ethniques actuels, 
depuis les plus inférieurs jusqu'aux plus nobles, et si, à coté de cette collection, 
on plaçait la série des crânes ou des tètes osseuses du l\pe de Néanderthal, on 
serait frappé certainement de la différence, je dirai même du contraste entre le petit 
bloc des Hommes fossiles, d’une part, et le grand bloc des Hommes actuels, d'autre 
part. Ou constaterait, entre les termes extrêmes de la série des crânes actuels, 
toutes les formes de passage, tandis que cette série se montrerait séparée du petit 
groupe des fossiles par un hiatus, une lacune correspondant à une véritable 
rupture morphologique. 

A la suite de ses minutieuses études sur les calottes crâniennes fossiles, Schwalbe ( t ) 
a discuté la nature spécifique de l'Homme de Néanderthal et reconnu cet écart 
entre l’ensemble des Homo sapiens, fossiles ou non, et le groupe Krapina-Spy-Néan- 
derthal, qu’il désigne collectivement sous le nom d 'Homo prinàgenius. 

Les curieuses études publiées récemment par MM. Berry, Robertsonet Cross (2) ont 
conduit leurs auteurs à une conclusion analogue, et se présentant cette fois avec un 
appareil mathématique de nature à séduire les anthropologistes qui ont le fétichisme 

etlin iques des populations actuelles du globe, sur ce qu’on peut appeler l’hybridilé ou le métissage hu- 
mains, ainsi que sur la durée de leur fécondité. 

(1) Schwai.be (G.), Ueber die specifischen Merkmale des Neanderlhalschadels ( Verhand . (1er anatomis- 
chen Gcsells. in Bonn, 1001). — Das Schâdelfragment von Brüx und verwandte Schàdelformen (Z eitsc. 
fiir Mnrpli. und Anthrop., 1900). 

(2) Richaud (J.), A. Berry et A. \V. D. Robertson, The place in Nature of the Tasmanian Aboriginal as 
deduced from a study of lus Calvarium. Part I. His Relations to lhe Anlhropoid Apes, Pithecanthropus, 
llomo primigenius, Homo fossilis and Homo sapiens ( Proceed . of the Royal Soc. of Eclinburgh, vol. XXXI, 
Part. 1, n° 3, 1910). 

Stuart Cross (R.), On a numerical détermination of the relative positions of certain biological types in 
the evolutionary scale, and of the relative values of various cranial measurements and indices as 
criteria (Ibid., n° 4). 


— 29 


238 


Marcellin BOULE. 


dos chiffres. Ces savants ont cherché, en appliquant les méthodes biométriques 
modernes d’analyse, à mesurer le degré de ressemblance entre quatorze crânes ou 
groupes de crânes étudiés d’après les procédés de Schwalbe, depuis les Singes 
anthropoïdes jusqu’aux Européens, en passant par les principaux crânes fossiles, les 
Tasmaniens, les Veddahs, les Nègres, etc. Leurs tableaux numériques et leurs 
graphiques montrent nettement que l’intervalle séparant le groupe Spy-Néanderthal 
des autres groupes humains vivants ou fossiles est plus grand que les divers inter- 
valles séparant ces derniers groupes les uns des autres. El leurs travaux analytiques 
n’ont porté que sur un petit nombre de caractères, dont plusieurs ne sauraient 
d’ailleurs avoir une grande valeur au point de vue de la hiérarchie zoologique. 

Un second point, moins discutable encore que le premier, c’est que les différences 
ostéologiques, existant entre notre Homme fossile et le bloc des Hommes actuels, 
sont beaucoup plus importantes que les différences invoquées par les mammalogistes 
pour séparer les diverses espèces d'Elep/tas, d'Equus, de Sus, de Canis , de Felis, etc. 
Cari Vogt (1) a prouvé depuis longtemps que « c’est avoir deux poids et deux 
mesures » que de soutenir l’unité de l’espèce chez l’Homme et la diversité des espèces 
d’un même genre de Singes, le genre Cebus par exemple. Par contre, Sergi (2) n'a 
pas eu de peine â montrer qu’en appliquant les méthodescraniométriques de l’anthro- 
pologie â l’élude des crânes de diverses espèces de Chats : Lion, Tigre, Panthère, etc., 
on sci ait amené â considérer ces diverses formes, pourtant bien différentes les unes 
des autres, comme de simples races d’une même espèce. 

L’argument tiré de la variabilité et du polymorphisme des crânes de certains 
animaux domestiques, tels que les Pigeons ou les Chiens, argument sur lequel s’est 
tant appuyé de Quatrefages, n'a aucune valeur, parce que les Hommes pléistocènes, 
surtout ceux du Pléistocène ancien, ne sauraient être le produit d’une sélection arli- 
ticielle et que le type de Néanderthal nous apparaît, au moins dans l’état actuel de 
nos connaissances, comme présentant celte homogénéité de caractères qui est le 
propre des formes sauvages bien localisées géographiquement. 

Les anthropologistes, qui ont cherché â situer le type de Néanderthal dans lé 
groupe humain et qui ne veulent pas admettre son indépendance spécifique, se 
retranchent derrière une objection qu’ils croient irréfutable. Le l Yl )e fossile de 
Néanderthal ne saurait, disent-ils, constituer une espèce â part, car tous ses carac 
tères morphologiques se rencontrent, dispersés, chez des Hommes actuels. 

Un pareil argument peut se trouver sous la plume d'un savant cantonné dans 
l'élude d’un type d’organisation unique; il ne saurait émaner d’un naturaliste ayant 
des préoccupations plus vastes et familiarisé avec les études taxonomiques. Les 
zoologistes, et mieux encore les paléontologistes, savent en effet que les diverses 
formes de vie se détinissent, précisément et presque uniquement, par des associations, 

1) Leçons sur l’Homme, 2 e édit., p. 220. 

(2 Giuseppe Seiu.i, Sul valore delle misure in hiologia e especialmente in cranometria (Atti délia Snc. 
ilal. per progresse) delle Scienze , 3 e réunion, Rome, 1910). 

— 30 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


des combinaisons différentes d'un nombre relativement limité de caractères. 

A in*s la fin de sa vie, Albert Gaudry (I) a publié une curieuse dissertation sur 
« 1 Économie dans la Nature ». Il a montré (pie ce qui donne leur physionomie 
propre à beaucoup de créatures nouvelles révélées parla Paléontologie, ce n’est pas 
qu'elles aient des caractères inconnus dans les genres ou les espèces auxquels nous les 
comparons, c’est simplement parce (pie des caractères déjà connus sont associés 
différemment (2). 

Les monogénistes ne manqueront pas de m'objecter queje raisonne en polygénisle. 
Ils me feront observer que ce sont les caractères dispersés dans les diverses rares de 
{'unique espèce actuelle d’Homme qui se trouvent réunis ou associés différemment 
sur notre fossile, ce qui peut bien faire considérer ce dernier comme une race , 
mais non comme une espèce nouvelle. Ils me diront que pour proclamer la distinc- 
tion spécifique de l’Homme de La Chapelle-au\-Saints, celui-ci doit fournir des carac- 
tères qui lui soient propres, d’une valeur taxonomique suffisante et qui ne se retrou- 
vent pas dans les diverses races de Y Homo sapiens. 

Sans insister sur ce qu’un tel raisonnement a de subtil et en suivant le monogé- 
nisme sur son terrain, je crois qu’il est permis d'affirmer que l’Homme du t\pe 
Néanderlhal-Spy-La Chapelle représente une espèce différente de Y Homo sapiens 
parce qu’il offre un certain nombre de caractères constants et qui ne se ren- 
contrent, normalement et régulièrement, dans aucune race humaine d’aujourd'hui. 
Tels sont la platycéphalie, l’absence de front, l’aplatissement de l’occiput, la visière 
sus-orbitaire, l’absence ou la fuite du menton, la disposition de la face en museau 
par suite d’une conformation toute spéciale des maxillaires, la réduction des lobes 
frontaux du cerveau. La plupart de ces traits distinctifs ont une valeur morpholo- 
gique, et par suite taxonomique, supérieure à la valeur de ceux qu'on ulilise en 
inammalogie pour la classification des formes d’un même genre. Chacun d’eux 

(1) Annales (le Paléontologie, l. 111, 1008, p. 41. 

(2) Les exemples de telles associations, parfois en opposition complète avec la fameuse loi de corré- 
lation des caractères de Cuvier, fourmillent en paléontologie. Les curieux animaux découverts dans 
1 cocène d’Amérique, et que l'on a nommés Dinoceras , sont les représentants d’un ordre spécial de 
Mammifères parce que ces Dinoceras réunissent des caractères de Proboscidiens, de Rhinocéros, de 
Ruminants et même de Carnassiers, et non parce qu’ils offrent des caractères vraiment inconnus 
ailleurs. 

Ce qui s'applique aux ordres, aux familles, aux genres, s’applique aussi aux espèces. On trouve, dans 
les terrains pliocènes de nos pays, un Rhinocéros, appelé Rhinocéros leptorhinus et que caractérisent des 
molaires basses avec un nez sans cloison osseuse. Le Rhinocéros Mercki, du Quaternaire, a des molaires 
cà fût élevé et un nez avec une demi-cloison osseuse. Une troisième forme, le R. clruscus, présente les 
molaires basses du premier et la demi-cloison du second; c’est ce qui le fait considérer comme une 
espèce différente des deux premières. 

Il en est de même dans la nature actuelle. Supposons qu'un naturaliste connaissant le vrai Cheval 
[Equus caballus ), le Zèbre ( E . zébra), l’Ane (E. asinus) soit mis pour la première fois en présence d'un 
Quagga de l’Afrique du Sud. Il dira que ce Quagga doit constituer une espèce nouvelle, bien qu'il n'offre 
aucun caractère inconnu dans le genre Equus, mais parce que, s’il ressemble au Cheval par ses oreilles 
courtes et sa queue touffue, il ressemble aux Zèbres par les rayures qui décorent une partie de sa robe, 
et il ressemble aussi à l’Ane par l’absence de châtaignes aux membres postérieurs. C’est l’association, 
sur un même Equidé, de ces caractères dispersés sur d’autres Équidés, qui produit un nouveau 
type spécitique. 


— 31 — 


Marcellin BOULE. 


240 

suffirait presque, à lui seul, pour légitimer une distinction spécifique s’il s’agissait 
d'un Mammifère n’appartenant pas au genre Homo. 

.Nous pouvons nous placer à un autre point de vue. 

Les zoologistes, n’étudiant les formes animales que dans l’espace, ne sauraient 
avoir exactement la même conception de l’espèce que les paléontologistes obligés 
de les étudier à la fois dans l’espace et dans le temps. Comme les paléontologistes 
modernes, presque tous évolutionnistes, ne croient pas à la fixité des espèces ou, ce 
qui revient à peu près au même, comme pour eux l’espèce n’a qu’une durée limitée, 
ils en modifient les anciennes définitions de la manière suivante : « L’espèce est 
l’assemblage des individus qui ne sont pas encore assez différenciés pour cesser de 
donner ensemble des produits féconds (1). » Cette nouvelle formule, purement 
physiologique, est praticablement inapplicable, et c’est là son plus grave défaut. 
On peut chercher à la remplaçer par une autre, conçue dans le même sens mais 
plus morphologique. 

Dans l’impossibilité où ils se trouvent de donner des noms différents à toutes les 
nuances évolutives que révèlent les incessantes modifications des formes de vie 
quand on les suit dans le temps, et n’ayant pas les mêmes raisons d’ordre pratique 
ou économique de distinguer toutes les variations, les paléontologistes estiment 
qu’il faut réserver les noms nouveaux aux changements qui marquent un degré ou, 
qu’on me passe l’expression, un cran nouveau dans l’échelle évolutive de ces formes, 
ou encore un chaînon bien distinct, dans la série de leurs enchaînements. 

Or le hpc humain fossile que nous avons étudié répond idéalement à celte con- 
ception que se font de l’espèce les paléontologistes transformistes. Personne ne 
saurait mettre en doute que ce type ne représente un degré de l’échelle humaine 
morphologiquement inférieur à tous les échelons de f Humanité actuelle, qu’il ne mar- 
que un cran bien nettement séparé du cran supérieur. Lalonguesérie de traits primitifs 
ou pithécoïdes, que nous a révélés l’étude des restes de l’Homme de La Chapclle-aux- 
Sitiuls et qui sont inscrits sur chaque élément de son squelette, ne peuvent s’inter- 
préter que comme les marques d’un stade évolutif moins avancé que celui oii nous 
voyons l’Humanité actuelle, et la différence est telle qu’elle justifie pleinement, 
d’après le principe posé, une distinction au titre spécifique. 

Un autre argument, tiré de la capacité crânienne, sera peut-être formulé contre la 
thèse que je soutiens. Le volume de l’encéphale de l’Homme de La Chapelle a pu 
paraître énorme en effet, puisqu’il dépasse la moyenne des Européens. 

Je pourrais d’abord répondre qu’il s’agit ici d’un caractère de genre ou de famille 
plutôt que d’espèce. Si nos Hommes fossiles n’avaient pas une capacité crânienne 
humaine, ils ne seraient pas des Hominiens, mais de véritables Singes anthropoïdes. 
En fait, ni le volume du cerveau, ni les qualités psychiques ne sont jamais entrés en 
ligne de compte pour la spécification des Mammifères. 

(I; ( taudry (Albert), Essai de paléontologie philosophique, p. 201. 

— 32 — 


241 


L’HOMME FOSSILE L>E Là CHAPÈLLE-AUX-SAINÎS. 

D’ailleurs j’ai montré que si, au lieu de considérer la valeur absolue du volume 
de l’encéphale, on considère sa valeur par rapport au volume total du crâne, la pro- 
portion devient intermédiaire entre celle des Singes anthropoïdes (Chimpanzé) et 
celles des Hommes actuels (Voy. p. 187). Je n’avais à ce moment de données numé- 
riques précises que pour l’Homme de La Chapelle. Plus tard, j’ai pu évaluer d’une 
façon approchée (Voy. p. 189) les capacités des crânes de Néanderthal, de Gibraltar, 
de La Quina, et montrer que la moyenne de ces capacités est bien inférieure à 
celle du crâne de La Chapelle. La moyenne générale des Hommes fossiles devient 
ainsi inférieure, en valeur absolue, à la moyenne générale des Hommes actuels. 
Quant à la capacité relative, plus importante à mes yeux, ce que je viens de rappeler, 
à propos de l'Homme de La Chapelle, suffit à montrer qu’elle devait être plus 
inférieure encore. 

Nous savons surtout que la masse cérébrale des Hommes fossiles présentait une 
organisation qui, tout en s’élevant au-dessus de celle des Singes anthropoïdes, restait 
encore très au-dessous de celle des Hommes appartenant aux races humaines actuelles 
les plus primitives, les Boschiinans el les Australiens par exemple. Par ce caractère 
capital du volume et du perfectionnement de l’encéphale, nos Hommes fossiles 
sont encore à un degré inférieur, à un cran plus bas dans l’échelle des Hominiens 
que les représentants actuels de ce groupe. 

Je n’hésite donc pas à affirmer, en restant sur le terrain purement scientifique, en 
appliquant au fossile que j’avais à étudier les règles qui nous dirigent et les méthodes 
(pie nous suivons dans l’étude des autres êtres vivants, que ce fossile diffère de toutes 
les formes voisines déjà connues à un degré plus (pie suffisant pour le faire considé- 
rer comme une « bonne espèce », suivant une expression familière aux taxonomistes. 

Quel nom doit recevoir cette espèce? 

L’expression la plus employée actuellement est celle (Y Homo primigenius , qui 
paraît être due à Wilser(l) et que la notoriété du savant anatomiste Schwalbe 
semble avoir en quelque sorte imposée. Elle doit être impitoyablement rejetée. Elle a 
d’abord le très grave inconvénient d’affirmer ou de préjuger ce qui est certai- 
nement une erreur, car le type de Néanderthal ne saurait être considéré comme 
la forme tout à fait primitive du genre Homo. Elle évoque le souvenir d’une confu- 
sion analogue et tout aussi grossière, qui a fait appliquer au Mammouth, le dernier 
venu et le plus spécialisé des Eléphants, le vocable ridicule d 'Elephas primigenius . 

Elle doit être abandonnée pour une autre raison. Les conventions établies par les 
Congrès internationaux de zoologie veulent que la dénomination légitime d’une 
espèce soit celle qui lui a été appliquée en premier lieu. Or, dès 1804, King (2) a 
créé l’expression d ' Homo Neanderthalensis pour désigner la calotte crânienne et les 
autres ossements fossiles découverts à Néanderthal et qui restent les pièces 

1) Wilser, Menscheniassen und Weltgeschichte (Naturviss. Wochenschr., XIII, 1, 1898). 

(2) The reputed Fossil Man of the Neanderlhal [Quart. Journ. of Science, 1864, p. 96). 

— 33 — 


Annales de Paléontologie, t. VIII, 1913. 


o 


242 


Marcellin BOULE. 


types de l’espèce nouvelle. En toute justice c’est celle qui doit être adoptée. 

En dehors de cette question d’équité scientifique, le terme à' Homo Neandertha- 
lensis a d’autres avantages. Il rappelle le nom de la localité où fut trouvé le premier 
squelette et aussi l’admirable ténacité de Schaaffhausen, qui a tant lutté en faveur 
de son authenticité et de son importance et qui, dès 1867, s’écriait : « Il faut le 
proclamer hautement, la preuve que l’organisation de l’Homme fossile était, dans 
quelques détails du squelette, au-dessous de celle de nos sauvages, est déjà entre 
nos mains. » 

Je n’ai pas besoin d’insister sur les raisons qui doivent faire tomber en synonymie 
les dénominations d'Homo antiquus , Homo ineipiens , Homo Enropæus , Homo 
Spyensis , Homo Mous/ierensis , Homo Krapinensis 

L 'HOMO NEANDERTHALENS/S EST UNE ESPÈCE ARCHAÏQUE ET DISPARUE 

Qua Y Homo Neander/halensis soit une espèce aux caractères archaïques, cela res- 
sort nettement de l’ensemble de sa morphologie, qui en fait un être moins éloigné 
du groupe des Singes que les Hommes actuels. Les nombreux traits pithécoïdes 
qu’il a conservés sont autant de souvenirs d’un état ancestral encore ici très vivaces, 
tandis qu’ils sont singulièrement atténués ou même effacés chez les diverses formes 
de Y Homo sapiens , surtout chez les races blanches. 

Sans doute quelques-uns de ces traits 11 e sont peut-être pas des traits primitifs, 
mais plutôt la conséquence d’adaptations physiologiques spéciales. La distinction est 
souvent très difficile; si plusieurs traduisent simplement des phénomènes de con- 
vergence, il n’est pas douteux que la plupart ont une valeur phylogénétique réelle. 

11 y a tout lieu de croire que Y Homo Neander/halensis est une espèce plus archaïque 
encore que ne l’indique l’âge géologique des restes que nous en possédons. 

Nous savons, en effet, que des Hommes d’une organisation relativement supérieure, 
ascendants directs de diverses formes de Y Homo sapiens , ont coexisté de très bonne 
heure en Europe avec le type de Néanderthal. Nous avons vu, en retraçant l’histo- 
rique des principales découvertes de la Paléontologie humaine, que plusieurs 
d’entre elles, se rapportant à des crânes ou à des squelettes aux caractères moins 
primitifs, avaient été considérées comme ayant une antiquité géologique très reculée : 
l’Olmo, Galley-Hill, Denise, Clichy, Grenelle, Ipswich, etc. J’ai rejeté ces découvertes 
parce qu’elles- n’offrent pas des garanties géologiques suffisantes, parce que leurs 
états civils sont tout à fait défectueux. Mais nous avons d’autres preuves de la 
coexistence de Y Homo Neander/halensis et des ancêtres de Y Homo sapiens. Les pre- 
miers des Aurignaciens, qui ont succédé brusquement dans notre pays aux Moustié- 
riens, étaient des Hommes du type de Cro-Magnon, c’est-à-dire des Hommes extrê- 
mement voisins de certaines races d’Hommes actuels et qui s’opposent aux Moustié- 
riens autant par la supériorité de leur culture que par la supériorité ou la diversité 
de leurs caractères physiques. Or, ces « Cro-Magnons », qui semblent remplacer 

— 34 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


213 

brusquement les Néanderthaliens dans notre pays, devaient exister antérieurement 
quelque part, à moins d’admettre une mutation trop importante et trop brusque 
pour ne pas être absurde. 

Les découvertes de Grimaldi nous confirment d’ailleurs dans celle idée que 
Y Homo Neanderthalensis n’était pas la seule forme d’humanité vivant sur la terre 
vers le milieu des temps pléistocènes, car les squelettes inférieurs de la Grotte des 
Enfants, étudiés par M. Yerneau, et qui constituent les types de sa nouvelle race de 
Grimaldi , ne sauraient être d’un âge géologique bien différent de celui de notre 
Homme de la Corrèze. Or, ces Négroïdes de Grimaldi rentrent déjà nettement dans 
le bloc de Y Homo sapiens, leurs principales affinités n’étant d’ailleurs qu’avec cer- 
taines races dites inférieures de l’Humanité actuelle. L’existence d’une telle forme 
dans notre pays, à une époque si reculée, en juxtaposition avec la forme beaucoup 
plus primitive de Néanderthal, est un fait des plus instructif. 11 nous démontre, en 
etfet, <pie Y Homo Neanderthalensis ne saurait être l’ancêtre de Y Homo sapiens, puis- 
que les deux espèces ont eu des représentants contemporains. 11 accentue la diffé- 
rence spécifique des deux formes déjà nettement séparées dès le Pléistocène moyen. 
11 nous indique enfin que l’origine de Y Homo sapiens doit être cherchée dans un 
passé beaucoup plus lointain que nous ne pouvions le supposer a priori, ce qui con- 
damne, une fois de plus, la malencontreuse épithète de primigenius appliquée à 
l'Homme de Néanderthal. 

Tout nous porte donc à croire quel’ Homo Neanderthalensis remonte à une époque 
géologique plus reculée que le Pléistocène moyen ; qu’il occupait, en même temps que 
la faune dite du Mammouth, dont il faisait en quelque sorte partie, de vastes terri- 
toires de l'Europe occidentale et méridionale, mais qu’àcôté de lui, sur d’autres ter- 
ritoires, en compagnie d’une faune probablement un peu différente, vivaient déjà 
des types humains plus évolués, représentant les ancêtres directs de Y Homo sapiens 
actuel. En contraste avec ces derniers, Y Homo Neanderthalensis nous apparaît comme 
une forme attardée, un survivant des prototypes ancestraux. 

Que savons-nous de ces formes ancestrales? 

Les comparaisons que nous pouvons faire avec des types plus anciens sont 
malheureusement bien peu nombreuses. Les seuls fossiles d’Hominiens, d’une époque 
géologique incontestablement antérieure à celle de Y Homo Neanderthalensis, sont, au 
moment ofi j’écris ces lignes, d’une part la mâchoire de Mauer, d’autre part, la 
calotte crânienne et la mandibule de Piltdown. 

Si limitées qu’elles soient à de bien petites portions de squelette, ces comparai- 
sons sont instructives. Avant d’y procéder, j’ai cru devoir me livrer, sur un moulage 
de la mandibule de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, à un travail de restauration 
des bords alvéolaires atrophiés et des dents disparues. Ce travail est assez facile, 
parce qu’on est guidé par la forme des parties de la mâchoire restées intactes. On 
obtient ainsi une pièce qui se rapproche beaucoup de celle de Mauer, par la forme 

— 35 — 


Marcellin BOULE. 


2 i \ 

générale, la robustesse, les dimensions, de sorte <[ue si l’on articule la mâchoire de 
Maucr au crâne de La Chapelle, l'aspect général de la tète osseuse est peu changé 
(fig. 101). Certes des différences subsistent, dans l’obliquité plus grande de la 
symphyse (Voy. p. 88, (ig. 56), dans la forme plus concave du bord inférieur, 
dans la largeur plus considérable de la branche montante sur l'échantillon d’Heidel- 
berg, etc. Je ne veux nullement prétendre, comme un critique, aussi mal informé 
que discourtois, me l’a fait dire, qu’il faille « placer la mandibule d’Heidelberg 



Fig. 101. — Crâne (restauré) de l’Homme fossile de La Chapellc-aux-Saints avec la mandibule de Mauer (1/2 de 

la grandeur naturelle). 

au niveau de la race de Néanderthal (1) ». J’ai cherché à montrer simplement que 
les ressemblances entre les deux mâchoires sont plus grandes qu’on n’aurait pu 
le soupçonner tout d'abord, avant la restauration de celle de La Chapelle, et que 
ces ressemblances peuvent permettre de supposer une assez grande parenté entre 
les antiques possesseurs de ces deux mâchoires. Comme le type de Néanderthal, tel 
que nous le connaissons aujourd’hui, ne peut être qu'une survivance, d’ailleurs 
évoluée, d’un type [tins primitif et par suite plus ancien, il est très possible que 
la mâchoire de Mauer, d’un âge géologique beaucoup plus reculé, ait appartenu â 
un représentant de ce type plus primitif, qui se serait modifié lentement, â la suite 

(1) J. Sobotta, dans Z eitsclir. fiïr Morph. und Anthrop. de Schwalbe (Bd. XV. Heft 2). J’ai fait, dans 
L' Anthropologie , t. XXIII, p. 039, la seule réponse que m’ait paru mériter le factum de cet auteur. 


— 30 


L’IIOMME FOSSILE I)E LA CMAPELLE-AUX-SAINTS. 


2 '(5 

de changements de milieu et de climat et peut-être, dans une certaine mesure, par 
voie pathologique comme le veut M. Sera (1). 

.Je ne crois pas qu’on puisse aller plus loin dans le domaine des hypothèses et 
qu’on ait le droit, parexemple, de rapprocher la mandibule de Mauer de la calotte 
crânienne du Pithécanthrope, comme l’a fait M. Duckvvorth (2). 

Les restes humains découverts par M. Dawson à Piltdown (Sussex), dans un gravier 
d’âge pléistocène inférieur, viennent d’être présentés à la Société géologique de Lon- 
dres par M. Smith Woodvvard (3). Ils consistent en une calotte crânienne et une 
moitié de mâchoire inférieure assez mutilée. La première de ces pièces présente les 
caractères essentiels du crâne humain, mais la capacité du crâne fossile entier ne 
devait être que de 1 070 centimètres cubes environ. La calotte mesure 190 milli- 
mètres de la glabelle à lin ion et 150 millimètres de largeur maximum : les os sont 
d’une épaisseur qui peut atteindre 12 millimètres avec une moyenne de 10 milli- 
mètres. Le front est plus « escarpé » que dans le type de Néanderthal et surmonte 
de faibles arcades orbitaires ; la conformation de la région occipitale montre que le 
teniorhnn, séparant le cerveau du cervelet, est au niveau de la protubérance occi- 
pitale externe comme dans l’Homme moderne. Vu de derrière, le crâne apparaît 
remarquablement large, surbaissé, et les apophyses mastoïdes sont petites. 

La branche horizontale de la mandibule est grêle et ressemble à celle d’un jeune 
Chimpanzé. Le bord inférieur symphysaire n’est pas épaissi et arrondi comme chez 
l’Homme, mais forme une sorte de lame mince, projetée en dedans comme chez les 
Singes. La branche montante est large, avec de fortes insertions musculaires 
et une échancrure sigmoïde très peu profonde. Les première et deuxième arrière- 
molaires sont encore en place dans leurs alvéoles ; leur morphologie est tout à fait 
humaine, mais elles sont relativement longues et étroites, chaque couronne ayant 
cinq tubercules. L’alvéole de la troisième arrière-molaire indique aussi une dent 
volumineuse. Les couronnes sont abrasées par la mastication, ce qui permet de 
penser que les canines ne devaient pas dépasser sensiblement le niveau des dents 
voisines. 

En donnant à l’homme fossile de Piltdown le nom d ’ Eoanthropus Dawaoni , 
M. Smith Woodward le considère évidemment comme tout à fait différent de 
Y Homo Heidelberg émis de Mauer. N’ayant pas encore vu les pièces de Piltdown, je ne 
suis pas à même de discuter cette opinion. Je me hasarderai pourtant à faire deux 
remarques. La première, c’est que l’âge géologique des gisements de Mauer et de 
Piltdown me paraît être à peu près le même : tous deux remontent au début du 
Pléistocène. La seconde, c’est que, à en juger d’après un dessin publié par 

(1) Sera (G. L.), Sut significato délia Platicefalia con spéciale considerazione délia razza di Neander- 
thal ( Archivio per l'Antrop. c la Emoi., vol. XL, 1910, et XLI, 1911). 

(2) Prehistoric Man, p. 14. 

(3) Dawson (Charles) et Smith Woodward (Arthur), On the discovery of a Palæolitliic Human Skull 
and Mandible in a Flint-bearing Gravel overlying the Wealden (Hastings Ceds) at Piltdown, Metching 
(Sussex) ( Proceedings of tlie Geological Society of London, n° 932, 28 déc. 1912). 

— 37 — 


Marcellin BOULE. 


2i(> 

Pycraft (1), les deux mâchoires semblent être de même « style » et ne présenter que 
des différences de l'ordre d’importance des différences individuelles ou sexuelles. 

Si le crâne et la mandibule de Piltdown ont appartenu à un même être, ce qui ne 
paraît pas douteux mais ce qui n’est pas démontré, et si l'on admet que les deux 
mâchoires de Mauer et de Piltdown se rapportent à un même type d’Hominien, la 
découverte anglaise nous fournit de précieux renseignements sur le crâne de cet 
Hominien. Ce crâne présente, avec des caractères très primitifs, platycéphalie, faible 
capacité cérébrale, un certain nombre de traits : front bien accusé, effacement des 
arcades orbitaires, par lesquels il se rattache plus directement à l’ascendance de 
17/ omo sapiens qu’à celle de Y Homo JSeandertlt a! émis . 

Si les rapprochements que je viens d’établir entre les fossiles de Mauer et de 
Piltdown sont exacts, si ces deux fossiles représentent un seul et même type 
d’Hominien, celui-ci ne serait pas l’ancêtre chelléen de Y Homo Neanderthalenm et 
ce dernier devrait être rattaché à une autre forme ancestrale, encore inconnue, à 
moins d’admettre, en conformation avec les théories de M. Sera, qu’un crâne comme 
celui de Piltdown a pu donner, par voie de transformations dues à des influences 
physio-pathologiques, des crânes comme ceux de La Chapelle-aux-Sàints, de 
Spy, deNéanderthal, etc. Maison comprend difficilement que cette sorte de dégéné- 
rescence morphologique ait été accompagnée d’un accroissement considérable du 
volume de l’encéphale. 

Si les rapprochements en question sont inexacts, ce qui est très possible, nous 
sommes en présence de deux types d’Hominien chelléens, tous deux remarquables 
par des caractères d'une infériorité morphologique en quelque sorte fondamentale ; 
l’un, celui de Piltdown, nous apparaît comme l’ancêtre probable des ascendants 
directs des Homo sapiens actuels; l’autre, celui de Mauer, peut être considéré, jusqu'à 
plus ample informé, comme un précurseur possible de Y Homo Neandert/ialensis . 

.le crois, en outre, que cette dernière espèce, dont les origines sont, de toutes 
façons, très archaïques, s’est éteinte sans laisser de postérité. Elle est doublement 
fossile : parce quelle remonte à une époque géologique antérieure à l’époque actuelle 
et parce que nous nelui connaissons pasde descendants à partir du Pléistocène supé- 
rieur. .le viens de montrer qu’elle devait être déjà bien vieille à l’époque du Pléis- 
tocène moyen. Elle représentait alors un type attardé à côté des ancêtres directs de 
Y Homo sapiens qui existait ailleurs ; elle était, par rapport à ces derniers, ce que 
sont aujourd’hui les races dites inférieures par rapport aux races supérieures. Peut- 
être peut-on aller jusqu’à dire avec Ameghino (2) et Duckworth (3) qu’elle était une 
espèce dégénérée. 

(1) lllustrated London Neres, n° du 28 déc. 1912. 

(2) Ameghino (F.), Le Diprothomo platensis... ( Anales del Mnseo nacional de Buenos Aires, I. XIX, 1909. 
p. 196). L’auleur pense que l’Homme de Néanderthal ne peut pas être l'ancêtre de l'Homme acluel. 
parce que les bourrelets sus-orbitaires « constituent un caractère de bestialisation de la plus haute 
spécialisation; ces bourrelets ne pouvaient plus disparaître sinon avec l'extinction de l’espèce». 

(3 Duckworth, Prehistoric Man, p._133. 

— 38 — 




L'HOMME FOSSILE DE LA CHÀ P E L L E-AUX-SAI N TS . 


2i 7 

A l’époque moustiérienne, cette survivance devait toucher à sa fin, car le type de 
Néanderthal semble disparaître brusquement à cette époque. Les Aurignaeiens et 
les Magdaléniens, qui lui ont succédé chez nous, sont différents, d’une organisation 
très supérieure, et je ne crois pas, contrairement à ce qu’on a dit parfois, qu’on ait 
trouvé de véritables formes de transition ni dans le Paléolithique supérieur, ni dans 
le Néolithique, ni à l’époque actuelle. 

Y a-t-il eu simple déplacement, migration, ou bien extinction sur place? Jel’ignore. 
En tout cas il est impossible d’indiquer, parmi les nombreux groupes ethniques 
actuels, celui qui pourrait être considéré comme le descendant des Neanderlhalicns. 
Les comparaisons que j’ai établies entre le squelette deces derniers et celui des repré- 
sentants des races les plus inférieures d’aujourd’hui, nous ont montré, à côté de 
quelques traits de ressemblance très disséminés dans ces diverses races, tout un 
ensemble de différences beaucoup plus nombreuses et plus importantes, .le ne crois 
pas qu’il soit encore permis de soutenir que les Australiens descendent de nos 
Moustiériens. L’idée de ce rapprochement ne serait probablement pas venue à 
l’esprit des premiers observateurs si, au lieu de n’avoir qu’une simple calotte crâ- 
nienne, ils avaient pu examiner un crâne complet avec sa face. J’ai suffisamment mis 
en relief tous les caractères distinctifs de ces deux formes humaines, si éloignées l’une 
de l’autre dans le temps et dans l’espace, pour qu’il soit utile d’y insister davantage. 
Tout ce qu’on peut admettre, à cet égard, c’est que le groupe des Australiens, l’un 
des moins évolués certainement de l’Humanité actuelle, est moins éloigné que les 
autres des formes primitives et qu’il doit avoir, par suite, quelques traits communs 
avec celui de Néanderthal. 

L’objection principale qu’on peut faire à ma manière de voir est l’existence, pro- 
clamée maintes fois, de crânes « néanderthaloïdes » trouvés dans des sépultures 
préhistoriques, historiques, ou actuelles de nos pays. 

Depuis Davis et Thurnam, Huxley, Iving, Spengel, Turner, Cari Vogl, etc., qui 
signalèrent les premiers exemples, jusqu’aux auteurs les plus récents comme 
Tedeschi (f) et Stolyhwo (2), nombreux sont les savants qui ont décrit et figuré de 
tels crânes. Au temps où de Quatrefages et Hamy rédigeaient leurs Crania elhnica , la 
liste de ces curiosités anthropologiques était déjà longue. Je ne saurais m’attarder à 
la mettre à jour. Aujourd’hui il n’est pas de collection craniologique un peu impor- 
tante qui ne possède un spécimen de ce genre. 

Or le plus « néanderthaloïde » de ces spécimens ne présente qu’un très petit 
nombre de caractères du type de Néanderthal. Ordinairement il s’agit de crânes ayant 
simplement des arcades sourcilières très développées, mais ne formant pas, en se 
réunissant, un bourrelet orbitaire uniforme, continu cl bordé d’une gouttière 
frontale. Il peut arriver pourtant que, par son frontal, un de ces crânes copie assez 

(1) Tedeschi (E.), Studi sul Neandertaloidismo (Atti Acc. Ven. Trent, Islr., Padoue, 1907). 

(2) Stolyhwo (K.), Homo primigenius appartient-il à une espèce distincte d'Homo sapiens ? (. L'Anthro- 
pologie , XLX, 1908, p. 191). — Voir aussi : Bull, de l'Acad. des Sciences de Cracovie, février 1908. 

— 39 — 


Marcellin BOULE. 

exactement les pièces fossiles; on constate alors qu'il en diffère à d’autres égards, 
notamment par l’élévation de sa boîte cérébrale, caractère de supériorité non équi- 
voque I . Dans les cas, infiniment plus rares, où le développement des arcades orbi- 
taires et la fuite du front s’accompagnent d’un certain degré de platycéphalic, 
toujours moindre d’ailleurs que sur les fossiles, la région occipitale, au lieu d'ètre 

comprimée verticalement, est disposée en façade. 

Kt il n’est ici question que de la boite cérébrale, la seule partie du crâne otîiant 
parfois quelques traits « néandertlialoïdes ».La face n’en présente jamais. Elle diffère 
toujours de la face deYHomo Neandert haie mis par sa très grande réduction, par ses 
orbites plus petites, son nez moins large, ses fosses canines beaucoup plu» pro- 
fondes, etc. Enfin, la mandibule qui la complète a toujours un menton bien accusé. 

En réalité, tous ces « néandertlialoïdes » ne sont que des faux Néanderllialiens, 
c’est-à-dire de véritables Homo sapiens, remarquables par l’exagération accidentelle 
de quelques traits morphologiques exagérés normalement chez \ Homo Neander- 
( h al émis. 

A quoi tiennent l’apparition ou la réapparition, à l’état sporadique, de ces carac- 
tères chez des individus appartenant à des races qui en sont normalement dépour- 
vues ? Plusieurs hypothèses peuvent être invoquées. La plus simple et la plus géné- 
ralement acceptée est qu’il s’agit de phénomènes ataviques. Cela ne veut pas dire 
nécessairement que Y Homo sapiens descend en ligne directe de 1 Homo Neander- 
/ h a le mis. On peut admettre que les caractères en question sont vraiment primitifs, 
qu’ils ont fait partie du fonds commun des lointains ancêtres des deux espèces. Chez 
y Homo JSeanderthalensis , beaucoup plus près de ses origines, ils se sont conservés; 
chez l’//owio sapiens, beaucoup plus évolué, ils ne réapparaissaient qu accidentellement. 

Celte explication me paraît satisfaisante pour le plus important de ces caractères, 
lu platycéphalic. Il est possible que d’autres liaient pas la même signification phylo- 
génétique, le développement exagéré des arcades orbitaires, par exemple. Il s’agit 
peut-être ici d’un phénomène de convergence tenant à une même cause physiologique, 
agissant de la même manière sur plusieurs rameaux humains, ou bien encore, 
comme le veut Keith (2), d’un phénomène accidentel produit sous l’influence des 
sécrétions de glandes internes. 

Enfin je ne voudrais pas affirmer qu’il n’y ail. jamais eu infusion de sang néander Ini- 
loïde, par voie d’hybridation, dans d’autres groupes humains appartenant au rameau 
ou àl’un des rameaux de Y Homo sapiens. Mais ce qui me paraît certain, c est que 
cette infusion n’a été qu’accidentelle, car aucun type humain actuel ne sauiaitètie 
considéré comme un descendant direct, même modifié, du type de JSéanderlhal. 


I C’est le cas, par exemple, du crâne scylhe de Nowosiôlka, décrit par Slolyhwo. Comparez 
aussi les photographies du crâne de La Chapelle-aux-Saints avec les nombreuses reproduc Bons i< le 
crânes néandertlialoïdes données par Quatrefages et tlamy [Crama ethnica et Histoire generale des laces 

h " t 2 ^Emi (A.), An inquiry into the nature of skeletal changes in acromegaly [The Lancet, la avril 

loti). 


L’HOMME FOSSILE DE LA C II A P E L LE- A UX-S AINTS . 




Los vues que je viens d’exposer entraînent des conséquences d’ordre philosophique 
et d’ordre purement scientifique. Je n’ai rien à dire des premières, quelque graves 
qu’elles puissent paraître, parce que je suis très mal préparé à me mouvoir sur un 
terrain qui n’est pas le mien. Je dois rester dans le domaine, suffisamment difficile à 
explorer, de la science objective. 

On a toujours considéré les Hominiens comme formant soit une famille, soit un 
ordre, soit même une classe ou un règne à part, situés très au-dessus des autres 
Primates. Cegroupement d’ordre supérieur ne correspondait qu’au seul genre Homo. 
lequel ne comprenait lui-même que la seule espèce Homo sapiens. 

Si mes conclusions sont exactes, les découvertes paléontologiques, en diminuant 
la distance qui sépare l’Homme des animaux les plus voisins de lui, ont diminué 
l’isolement qu’on a toujours voulu lui imposer. Cet isolement, dans lequel on ne 
voyait pas le moindre de ses attributs, ne manquait pas de grandeur et de noblesse 
aux yeux des personnes qui se plaçaient au point de vue religieux ou métaphvsiquc. 

Aujourd’hui, sans parler des apocryphes Telraprot/iomo , Dlprolhomo, Protohomo 
d’Ameghino (I), sans parler du Pllhecanthropus , que beaucoup de savants rangent 
parmi les Hominiens, Bonarelli (2) a créé, peut-être avec raison, nous le 
saurons un jour, le genre Palæoanlhropits pour la mandibule d’Heidelberg (3). Sergi 
appelle Archæoanthropws certains Hommes fossiles pampéens et Smith NVoodward 
Eoanthropus l’Hominien de Piltdown. Enfin nous venons de voir que, même en 
prenant l’espèce dans son acception morphologique la plus large, il est difficile de 
nier encore qu’il y ait eu plusieurs espèces d 'Homo et que Y Homo Neanderthalensls 
ne soit très distinct du bloc des Homo sapiens fossiles ou vivants. 

Cette conclusion ne saurait surprendre les naturalistes (pii, étant partisans de la 
théorie de l’évolution, ne peuvent se refuser à l’appliquer à tous les êtres vivants, à 
l'Homme aussi bien qu’à ses voisins les Singes et aux autres Mammifères. Mais il ne 
s'agit pas ici de théorie. Ce sont les faits (pii ont une valeur démonstrative. La 
Paléontologie nous met en présence de données matérielles nouvelles pour l’histoire 
naturelle du groupe zoologique humain, et ces données nous montrent clairement 
que l’évolution de ce groupe s’est faite de la même manière (pie l’évolution des 
autres groupes de Mammifères. 

Le fait que Y Homo Neanderthalensls a existé concurremment avec des ancêtres de 
certains Homo sapiens et cet autre fait que Y Homo Neanderthalensls paraît s’être 
éteint sans laisser de postérité sont d’accord avec ce qui tend à devenir une loi 
paléontologique, à savoir que le développement des êtres ne s’est pas accompli aussi 
simplement qu’on avait pu le croire aux débuts de la science ; que les séries uni- 
linéaires nous apparaissent comme de plus en plus rares : que, si elles existent, il est 
extrêmement difficile de les retrouver ou de les poursuivre très longtemps. 

(1) Voir plus loin, p. 258. 

(2) Rivista italiana di Palæontologia, fasc. I, 1909. 

(3) De son côté, Ameghino en a fait le type du genre Pseudohomo (Le Diprothomo..., p. 195). 

— 41 — 


Annales de Paléontologie, t. VII 1, 1913. 


G 


Marcei.uis BOULE. 


250 

Chaque groupement d’êtres voisins les uns desautres par l’ensemble de leurs carac- 
tères morphologiques, groupement familial, ou générique, ou spécifique, peut être 
comparé à un arbre ou à un buisson plus ou moins touffu, et dont chaque branche 
représente soil un genre, soil une espèce, soit une race. Le développement de chacune 
de ces branches a été plus ou moins vigoureux ; sa durée a été plus ou moinslongue. 
Les formes actuelles ne sonl que les épanouissements, les dernières floraisons de 
quelques-uns de ces rameaux dont le plus grand nombre sont morts et devenus 
fossiles. Le groupe humain n’a pas fait exception. 11 a dû se diviser de bonne heure 
en plusieurs branches, celles-ei en rameaux et ces derniers en ramuscules. Si nous 
parlons en polygénistes, nous dirons que certains de ces rameaux ou de ces ramus- 
cules sont arrivés jusqu’à l’époque actuelle ; si nous parlons en monogénisles, nous 
dirons que le bloc de l 'Homo sapiens , avec ses diverses races, ne forme qu’un seul 
rameau. Mais ce que nous ne savions pas, il y a quelques années, et ce que nous a 
appris depuis peu la Paléontologie humaine, c’est qu’à coté de ces rameaux encore 
vigoureux et pleins de sève, la branche humaine a émis autrefois des rameaux 
aujourd'hui desséchés et dont nous commençons à retrouver les floraisons fossilisées 
au sein des couches géologiques. 

Et ceci nous amène à examiner d'une façon sommaire, en terminant, comment 
on peut comprendre, dans l’étal actuel de la science paléontologique, l’origine et 
l’évolution des Hominiens. 


CHAPITRE VIH 


L'ORIGINE DE L’HOMME ET LA PALÉONTOLOGIE 

En terminant cette monographie d’un Nomme fossile, je désire examiner si les 
données récemment acquises à la science, principalement dans le domaine des 
découvertes paléontologiques, jettent quelque lumière sur « la question suprême » 
de nos origines. 

Je voudrais écrire ce dernier chapitre en toute indépendance d'esprit et n’attribuer 
de valeur démonstrative qu'aux faits positifs. Il a paru, dans ces dernières années 
et en tous pays, de nombreux travaux synthétiques sur un problème qui passionne 
de plus en plus les esprits éclairés. Les plus séduisants par la forme ne sont souvent 
que des tissus d’hypothèses. Presque tous ont le grave défaut de présenter des con- 
clusions prématurées comme des faits acquis. Pour 11e pas composer à mon tour 
un « roman préhistorique », je devrai distribuer dans cet exposé beaucoup plus 
de points d’interrogation que d'affirmation. 


★ 


Les naturalistes ayant vu de très bonne heure que le corps humain présente de 
grandes ressemblances avec le corps des autres Mammifères, et surtout avec le corps 
des Singes, n’ont pas hésité à classer l’Homme à côté de ces derniers, en établissant 
d’ailleurs qu’il est supérieur à tous ses voisins de la meme case zoologique, qu’il est 
le premier des Primates, c’est-à-dire le « Premier des Premiers ». 

Quelques savants, il est vrai, humiliés d’un tel voisinage et s’appuyant sur les 
caractères tirés de l’intelligence et de la religiosité, ont voulu situer l’Homme 
non seulement au-dessus, mais encore en dehors de tous les autres êtres vivants, et 
créer, pour réfugier sa « majesté menacée », la « sphère nébuleuse » d’un règne 
humain, maison n’a pas eu de peine à montrer que rien n’est moins rationnel, et 
Darw in a dit avec esprit que « si l’Homme n’avait pas été son propre classificateur, 
il n’eùt jamais songé à fonder un ordre séparé pour s’y placer ». 

Avec les progrès de l’anatomie comparée, les rapports morphologiques de l'Homme 
et des autres Primates se sont précisés. Huxley nous a d’abord appris que, par son 
organisation corporelle, l’Homme diffère moins des Anthropoïdes <pie ceux-ci ne 
diffèrent des Singes inférieurs. Cette affirmation d’Huxley, reprise et développée par 
Bi ’oca dans son excellent mémoire sur l'Ordre des Primates, a été confirmée depuis 
par de nombreux travaux, portant non seulement sur le squelette, mais encore sur 
les parties molles des Primates : système musculaire, système nerveux, organes des 
sens, viscères, dentition, organes génitaux, spermatozoïdes, système pileux, lignes 

— 43 — 


252 


Marcullin BOULE. 


papillaires des extrémités, elc. 11 faut citer, parmi les auteurs de ces travaux : Alix, 
Anthony, Beddard, Bolk, Branco, Chudzinski, Cunningham, Deniker, Duckworlh, 
Elliot Smith, Féré, Friedenthal, Hartmann, Keith, Klaatsch, Kohlhrugge, Kükenthal, 
Le Double, Betzius, Rose, Rosenberg, Selenka, Sclilaginhaufen, Testut, Thomson, 
Topinard, W. Turner, Waldeyer, etc. 

L’analyse des caractères morphologiques et anatomiques a été poussée si loin que 
Keith (1), après avoir consacré dix ans à la dissection de nombreux Primates, a compté 
ces caractères par centaines. 11 a dressé le tableau de leur distribution chez l’Homme, 
chez les divers genres de Singes anthropoïdes, chez les Calarrhiniens eynomorphes, 
chez les Platyrrhiniens, et même chez les Lémuriens. Et, comme conclusion de ces 
(dudes, il a pu évaluer numériquement les affinités relatives de ces divers groupes et 
établir une gradation basée sur le nombre des caractères humains présentés par 
chacun d’eux. C’est le Chimpanzé qui, d’après Keith, a le plus grand nombre de 
points de ressemblance avec l’Homme. Le Gorille suit le Chimpanzé de très près. 
L’Orang d’abord, le Gibbon ensuite, sont beaucoup plus éloignés. Les autres Singes 
ferment la marche. 

lais études embryologiques, intervenant à leur tour, ont montré qu’il ne s’agit pas 
seulement de ressemblances : elles onL conduit à admettre des descendances à 
partir d’ancêtres communs, en nous apprenant que beaucoup de différences, obser- 
vées entre les Hommes et les Singes adultes, s’atténuent ou même disparaissent 
quand on étudie les embryons. Telles sont, pour ne citer qu’un exemple, celles qui 
ont trait à l'os intermaxillaire, dont l’existence a été longtemps méconnue chez 
l'Homme, ce qui pouvait passer pour un caractère distinctif, mais dont l’embryologie 
nous a révélé la présence, avec ses caractères simiens, chez les embryons humains 
n’ayant pas plus de deux mois et demi. 

D'autres phénomènes ne peuvent s’expliquer que par des relations de parenté 
réelle, par des relations phylogénétiques plus ou moins directes. 

Ce sont d’abord les anomalies, c’est-à-dire les dispositions morphologiques qui, 
accidentelles chez l’Homme, se retrouvent à l’état normal chez des animaux ses voi- 
sins. D’abord considérées comme de simples curiosités, elles ont apparu, à la lumière 
de la théorie de l’évolution, comme des phénomènes de régression, ou, si l’on pré- 
fère, d’atavisme, comme des retours anormaux à un état de choses ancien et normal 
cliez les ancêtres communs. Ces anomalies sont innombrables et portent sur tous les 
systèmes anatomiques; elles ont fourni à Testut, à Le Double et à beaucoup d’autres 
savants, la matière d’importants travaux. 

Tels sont aussi les « organes rudimentaires », dispositions morphologiques qui, 
normales et bien développées chez d’autres Mammifères, où elles remplissent une 
fonction plus ou moins importante, se sont réduites chez l’Homme, au point de 
devenir physiologiquement inutiles. La signification cl l’importance théoriques de ces 


I Nature, 16 février 1911, p. 609. 


— U 


L'HOMME FOSSILE DF LA CIIAPELLE-AUX-SA1NTS. 


253 


organes rudimentaires ont été bien mises en évidence par Darwin. Ils fournissent 
les plus forts arguments (pie l’anatomie comparée, livrée à elle-même, puisse faire 
valoir en faveur de la théorie transformiste en général, et de la descendance ani- 
male de l'Homme en particulier. 

La biochimie a également apporté sa contribution. Les très curieuses expériences 
faites, dans ces derniers temps, avec les sérums par Strauch, Uhlenhuth, Nuttal, 
Friedenthal, Wasserman et d’autres physiologistes ont confirmé, en les fortifiant, les 
conclusions de la morphologie. Elles ont permis de préciser, d’une façon aussi 
merveilleuse qu’élégante, les degrés de consanguinité des divers Primates avec les 
Hommes et des Hommes entre eux. 11 en est de même de certains résultats de la 
pathologie comparée, d’après lesquels ce sont nos [tins proches voisins au point 
de vue morphologique qui peuvent prendre nos maladies infectieuses avec le plus 
de facilité. 

En somme, les données acquises par l’anatomie, l’embryologie, la physiologie, 
peuvent se résumer ainsi : 

1° L’Homme est plus voisin des Singes que des autres Mammifères et plus voisin 
des Singes anthropoïdes que des Singes cynomorphes, mais il est très supérieur aux 
uns et aux autres, par le volume et l’organisation de son cerveau, c’est-à-dire par 
son intelligence. 

2° Son développement ontogénique montre (pic ses divers systèmes et organes 
passent par des phases transitoires qui caractérisent l’étal définitif de formes ani- 
males inférieures (ontogénie et phylogénie). 

3° Les anomalies de ses divers systèmes anatomiques ne sont bien souvent que 
des réapparitions de traits morphologiques de ces types inférieurs, et beaucoup 
d organes dits rudimentaires ne peuvent s’expliquer (pie dans l'hypothèse de révo- 
lution; ils représentent des souvenirs d’états ancestraux. 

Darwin a donc eu raison de dire, en terminant son livre sur La Descendance de 
l'Homme , que celui-ci « conserve encore, dans son système corporel, le cachet indé- 
lébile de son origine inférieure ». 

Les embryologistes ont voulu aller plus loin; ils ont essayé de reconstituer les 
diverses étapes évolutives du type humain, en se basant sur le parallélisme de l’on- 
togénie et de la phylogénie. Iheckel s’est rendu célèbre par la hardiesse avec laquelle 
il a abordé et suivi cette voie qui l’a conduit à écrire son Anlhropogénie. Si la ten- 
tative est des plus honorable, elle apparaît comme bien téméraire aux yeux surtout 
des paléontologistes qui savent, par l’histoire généalogique d'autres groupes zoolo- 
giques, combien il est facile de se tromper eu essayant de telles reconstitutions, 
sans avoir les documents matériels suffisants (I). 

1) Si l’on voulait démontrer combien l’induction est dangereuse en pareille matière, on pourrait 
comparer la liste des caractères qu’Abel tlo vf.iacque (Notre ancêtre, lievue dWnthrop., t. \ l, 1817, 
p. 62-69) attribue théoriquement aux Hommes fossiles avec la liste des caractères reconnus réellement 
depuis, notamment sur Y Homo Neanderthalensis. Voici quelques-uns des caractères énumérés par 
llovelacque : capacité crânienne petite ; présence d’une crête pariéto-ôccipitale; division de l’os malaire; 

— 45 — 


Marcellin BOULE. 


Aussi les opinions exprimées par les zoologistes sont des plus diverses. Les uns 
admettent pour l’Homme une unité, d’autres, une pluralité d’origine. Schwalbe, 
Klaatsch le rattachent plus ou moins étroitement aux Singes anthropoïdes. Darwin, 
Hæckel le considèrent comme représentant unrameau spécial partant de la branche 
des Singes catarrhiniens. Cari Vogt, Ameghino préfèrent le faire venir des Platyr- 
rhiniens. Cope veut descendre encore plus bas, jusqu’aux Lémuriens. Et chacune 
de ces hypothèses a été soutenue par de bons arguments. 

De telles divergences de vues, de la part desavantségalement expérimentés, prouvent 
évidemment que, pour cette reconstitution de la généalogie humaine, comme pour 
tout ce qui a trait à l’évolution des êtres organisés en général, le dernier mot doit 
rester à la Paléontologie quand cette science est en mesure de parler clairement. 
Les plus fins travaux anatomiques, les comparaisons les plus approfondies, les rai- 
sonnements les plus ingénieux sur la morphologie des êtres actuels ne sauraient avoir 
la valeur démonstrative des documents tirés de la roche où ils sont enfouis et dis- 
posés dans leur ordre chronologique même. Ces documents d’archives d’un nouveau 
genre, ces pièces anatomiques conservées depuis des millénaires ou des centaines 
de millénaires, réalisent, sous des formes concrètes, palpables et mesurables, les 
modalités transitoires, les divers anneaux d’un enchaînement reliant des types orga- 
nisés et dont les termes extrêmes paraissent au premier abord et sont, en effet, 
très différents. 

La découverte matérielle et l’étude de ces formes ancestrales fossiles sont pré- 
cisément le but de la Paléontologie et particulièrement, dans le cas qui nous occupe, 
de la Paléontologie humaine. 11 faut répéter, avec Cope, que l’origine de l’Homme 
est un problème dont la solution ne peut être attendue que de la Paléontologie. 
L’importance capitale des études sur les fossiles, les bénéfices qu’on doit en 
retirer nous sont prouvés par les magnifiques résultats de la Paléontologie 
animale. 

Jusque vers la fin du siècle dernier, les naturalistes philosophes, que préoccupait 
le problème des origines humaines, ne pouvaient guère s’appuyer sur l’étude des 
ossements fossiles. Les documents de ce genre étaient trop rares et trop incom- 
plets : quelques débris de Singes bien voisins des espèces actuelles ; un plus grand 
nombre de restes humains ne dévoilant pas de différences importantes avec les 
Hommes actuels, et seulement une calotte crânienne offrant, il est vrai, quelques 
caractères pithécoïdes, mais doublement discutée dans son antiquité et dans sa 
nature, celle-ci étant normale pour les uns, pathologique pour les autres. 

La Paléontologie humaine a fait depuis d’importants progrès. Elle n’est pourtant 
qu’à ses débuts. Ce qu’elle nous a appris est bien peu de chose à côté de ce qu elle 
nous apprendra, quand elle aura des moyens d’action suffisants, et, à cet égard, 

soudure précoce des os nasaux; épine nasale peu prononcée; ptérions en X ou retournés; grand pro- 
gnathisme alvéolo-sous-nasal ; canine forte; cubitus incurvé; tibia platycnémique; avant-bras très long, 
par rapport au bras... C’est tout simplement du pithëcoinorplùsme. 

— 46 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 


il y a lieu d’espérer que des fondations du genre de celle que le Prince Albert I er de 
Monaco vient d’instituer à Paris seront le point de départ de grandes décou- 
vertes. 


* ¥• 


Certes l’anthropologie doit beaucoup à la zoologie, mais il faut convenir que 
cette dernière science nous montre sous un faux jour la place de l’Homme dans la 
nature, puisqu’elle en fait une créature très isolée parmi les Primates, au même litre 
que le Cheval parmi les Périssodactyles, l’Eléphant parmi les Proboscidicns, le 
Chameau parmi les Ruminants, etc. Or, de même que la Paléontologie a rompu 
l'isolement de ces animaux en les rattachant à d’autres par des formes intermé- 
diaires, de même, nous avions tout lieu d’espérer qu’elle diminuerait d’abord et, 
finalement, détruirait l’isolement de l’Homme. 

En fait, les découvertes du Pithécanthrope, doYEoan//iropas,dc l’ Homo Ue'idelber- 
rjensis, de Y Homo Neanderthalensis , pour ne citer que les plus importantes, nous 
mettent déjà en présence d’intermédiaires morphologiques nouveaux entre les 
grands Singes et les Hommes actuels. 11 est indiscutable que la profondeur du 
fameux abîme séparant ces deux groupes de Primates a été singulièrement diminuée 
par ces formes fossiles dont les débris ont été nouvellement ramenés au jour. 

Mais il ne s’agit jusqu’à présent que d’intermédiaires morphologiques, ce qui ne 
veut pas dire nécessairement des intermédiaires généalogiques. Pouvons-nous, dans 
l’état actuel de nos connaissances, aller plus loin et nous croire en possession des 
principaux termes évolutifs de la branche ou du rameau humains? Pour répondre 
à cette question, il faut d’abord passer en revue les découvertes paléontologiques 
relatives aux Singes fossiles. Je vais le faire le plus brièvement possible en sui- 
vant un ordre chronologique. 

Les premiers représentants du grand groupe des Primates nous apparaissent 
en Amérique du Nord, dansl’Eocène inférieur, presque au début de Père tertiaire, 
en même temps que les primitifs représentants de presque tous les autres ordres de 
Mammifères. Mais ce ne sont, pour la plupart, que des formes généralisées, se dis- 
tinguant mal des groupes voisins tels que ceux des Insectivores, des Créodontes et 
même des Rongeurs. Les plus différenciés peuvent être rapprochés, par leur crâne, 
leur dentition, leur cerveau, de certains Lémuriens actuels, et notamment du singu- 
lier Tanins. Tel est le très intéressant Anaptomorphus , dont Cope a voulu faire 
l’ancêtre commun des Singes et de l’Homme, à cause de la forme arrondie de son 
crâne et parce qu’il est, de tous les Mammifères éocènes, celui dont le cerveau 
semble avoir été relativement le plus volumineux. On trouvera certainement un jour, 
dans des terrains plus anciens, de l’Eocène tout à fait inférieur ou du Crétacé, des 
formes plus primitives encore. 

Dans l’Éocène moyen de l’Amérique du Nord, la multiplicationetla différenciation 

— 47 — 


Marcellin BOULE. 


250 

de ces premiers Lémuriens s'accentuent. Le groupe des Anaptomorphus, brachy- 
céphales et frugivores, est représenté par plusieurs genres. D’autres formes, telles 
que Pelt/codus, Nolharclus , sont dolichocéphales et omnivores et se rapprochent 
davantage des vrais Lémuriens. 

Comme on n’a pas encore trouvé, dans des terrains plus anciens ou même aussi 
anciens des autres parties du monde, le moindre débris d’un Primate quelconque, 
on peut admettre, jusqu’à plus ample information, que le groupe a pris naissance 
dans l’Amérique du Nord ou dans un continent boréal américano-européen. Et 
comme les types que je viens de signaler disparaissent d’Amérique avec l’Eocène 
moyen et l’Éocène supérieur, il a dû y avoir émigration dans diverses directions. 

Les plus anciens débris de Lémuriens de l’Ancien Monde ont été trouvés dans 
l’Éocène moyen de France et de Suisse (1). Leurs restes sont abondants dans l’Eo- 
cène supérieur et l’Oligocène inférieur européens. Nos riches gisements des plios- 
phorites du Quercy ont livré, dans un admirable état de conservation, des crânes 
complets d’animaux tels que Necrolemur. Pronyctïcebus, Adapis. Emigrés ensuite en 
Asie, en Afrique et surtout à Madagascar, ces divers types y ont persisté jusqu'à 
nos jours, en s’y différenciant; ils se sont divisés en de nombreux rameaux, dont 
quelques-uns s’épanouissaient naguère en des formes géantes telles que Megnla- 
dapis (2). 

De l’Amérique du Nord, les plus antiques formes de Primates ont gagné également 
l’Amérique du Sud. Il est probable qu’en perdant une prémolaire et en amplifiant 
leur boite cérébrale aux dépens de leur face, ils se sont transformés en de véritables 
Singes, ancêtres des Platyrrhiniens actuels. 

Dans un terrain de l’Amérique du Sud, le Santa-Cruzien , qu’Ameghino consi- 
dérait comme éocène mais qui n’esttout au plus qu'oligocène et peut-être seulement 
miocène, on a trouvé en effet des débris de vieux Sajous auxquels le regretté paléon- 
tologiste argentin a attribué une importance énorme, les considérant « comme les 
ancêtres de tous les Singes de l’ancien et du nouveau continent» et même de l’Homme. 
Il leur a donné des noms très expressifs : Honiun'idus patayonieus, Anthropops prr- 
fe r tus, etc. Ce sont des documents intéressants, certes, mais très fragmentaires et 
desquels on ne saurait tirer des conclusions de l’envergure de celles d’Amegbino. 
Pour le moment, il semble qu’on doive y voir simplement des formes ancestrales des 
Cébiens, l’évolution etla différenciation de ce groupe s’étant poursuivies et se pour- 
suivant encore dans le même pays. 

Jusqu’à ces derniers temps, on pouvait dire que les Singes catarrhiniens n’étaient 
pas très vieux, dans le sens géologique du mot. Cynomorphes et Anthropomorphes 
semblaient apparaître simultanément dans le Miocène, et même les premiers Anthro- 

(1) Los Plcsiadupis et les Protoadapis de l’Éocène tout à fait inférieur de Cernay, près de Reims, sont 
aujourd’hui rattachés aux Insectivores. 

(2) Voy. surtout G. Gilwdidier, Becherches sur les Lémuriens disparus et en particulier sur ceux 
qui vivaient à Madagascar ( Nouv . Arch. du Muscuin, 4 e série, t. Vit, 1905). 


— 48 — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX.-SAI.MS. 


- 2 .', 7 

poïdes fossiles étaient plus anciens que les Singes à queue, ce qui permettait do 
prévoir d’importantes découvertes dans des terrains plus anciens. Une de ces décou- 
vertes vient de se réaliser. 

Il y a au Fayoum, en Égypte, des terrains éocènes et oligocènes célèbres par leurs 
richesses paléontologiques et notamment par les restes de Proboscidiens primitifs 
qu'ils ont fournis et qui ont fait l’objet d'importants travaux de M. Andrews. Fn 
1910, Scldosser a annoncé la découverte de débris de plusieurs Primates dans l’Oli- 
gocène du Fayoum. lia publié depuis un mémoire détaillé sur ces curieux fossiles (I). 
Des trois espèces décrites, toutes de petite taille comme il convient pour des formes 
archaïques, deux rappellent soit les Lémuriens éocènes des États-Unis, soit les pre- 
miers Cébiens de l’Amérique du Sud. Elles représenteraient des témoins d'un stade 
évolutif d’où seraient dérivés, d’après Scldosser, tous les Primates supérieurs, 1rs 
Hommes aussi bien que les Singes. 

La troisième espèce a reçu le nom très suggestif de Propliopithenat IJæckel). Elle 
n’est représentée que par deux mandibules d’un Singe, que M. Scldosser considère 
comme très voisin des Pliopithèques, ou Gibbons, du Miocène moyen de Sansan 
et d’autres localités. Il s’agirait d’une forme ayant pu descendre d’une espèce 
du groupe des Anap/o/norplut.s, en passant peut-être par un stade cébien, et qui 
aurait donné directement naissance aux PHopilhecus , d’où seraient dérivés à la fois 
les Anthropoïdes et les Hominiens. 

On a reproché à certaines vues de Scldosser, sur la phylogénie des Singes et de 
l'Homme, de reposer sur des documents par trop incomplets et d’être, par su il»*, 
bien hasardés. Il ressort toutefois de son étude un fait capital : la présence, dans un 
terrain du Tertiaire inférieur, tout au plus oligocène, de plusieurs formes généralisées 
de vrais Singes et surtout d’une forme qui peut passer pour un type primitif d’An- 
thropoïde. 

Les terrains miocènes ont livré d’assez nombreux débris de Singes dont les a II i - 
nités avec les formes actuelles sont des plus nettes. 

C’est d’abord le Pliopithecus antiqau y, découvert eu 1837 à Sansan par Édouard 
Lartet, retrouvé depuis dans d’autres gisements contemporains de diverses parties de 
l’Europe. Il était voisin des Gibbons, et nous venons de voir que Scldosser le regarde 
comme un descendant direct du Proplxopilhecm égyptien. 

C’est ensuite!’ Oreopithecus Bamboli, du Monte Bamboli en Toscane, décrit d’abord 
par Gervais, puis par Ristori, et qui rappellerait à la fois les Cynocéphales, les 
Guenons et les Anthropoïdes. 

D’un horizon géologique très voisin du sud de la France, la mollasse de Sainl-Gau- 
dens, proviennent divers débris d'un grand Singe. Une mandibule fut d’abord dé- 
crite en 1836 par Édouard Lartet sous le nom do Dryopithenus Fontani. Cette trou- 

(1) Scii i.osser (AL), Beitrage zui’ Kenntnis (les Oligozânen landsàugeliere aus dem Fayum Ægyptenj 
[Beitrage zur Palciontologie und Geolog. Oesterrcich-Ungarns, Bd XXIV, 1011 . — Voy. aussi L' Anthropo- 
logie, XXI 1 1 , p. 417. 

— 49 — 

Annales de Paléontologie, t. VIII, 1913. 1 


Marcellin BOULE. 


-r>8 

\ aille lil grand bruit, car Edouard Lartctet Albert Gaudry proclamèrent que le Dryo- 
pitlièque était plus voisin de l'Homme que tous les autres Singes connus. En 1890, 
la découverte d’une mandibule plus complète et mieux conservée permit à Gaudry de 
montrerai! contraire l’infériorité de ce Singe fossile par rapport aux grands Anthro- 
poïdes actuels. Des débris encore moins importants, le plus souvent des dents isolées, 
oïd été trouvés dans d’autres gisements. L 'Anthropodus, du « bonherz » de la 
Souabe, décrit par Schlosser, le Gn/phnpifhectts de Hongrie, décrit par Abel, et qui 
ne sont connus que par de minimes fragments, paraissent aussi devoir être rapportés, 
soit à DryopiUtecus, soit à des formes bien voisines. 

Ee Miocène supérieur d’Eppelsheim a livré un fémur dénommé Pliait fjlobotes 
Pnidopithex) et qui aurait appartenu à un Singe considéré par les uns comme 
voisin des Gibbons et par d’autres comme un Dryopithèque. 

Eu 1839, W agner lil connaître le Mesopilhecus Pente/ici , du Miocène loul à fait 
supérieur de Pikermi, en Grèce. Les fouilles de Gaudry , effectuées de 1853 à 1800, lui 
procurèrent des restes de vingt-cinq individus de celte espèce et lui permirent de 
reconstituer le premier squelette connu d’un Singe fossile. L’illustre paléontologiste 
pul ainsi déterminer exactement les affinités du Mésopithèque et démontrer qu'il réa- 
lisait une forme intermédiaire entre deux types actuels ; qu’il était Macaque par ses 
membres et Semnopithèque par ses dents. 

Les couches mio-pliocènes des Siwaliks ont livré quelques restes de Singes se 
rapportant à .quatre espèces ; les deux premières appartiennent à des genres actuels : 
(' tjnocephalus mbhimalatjnnm qui était un vrai Babouin, et Semnopi / hecus palæindints . 
La troisième forme, Paheopithenta S i ml ensis ^ présenterait à la fois des caractères 
d'Ürangetde Chimpanzé. La quatrième, signalée récemment par Pilgrim sous le nom 
de Sim pii hecus indiens , aurait eu des affinités avec le Gorille. 

Tandis que les Singes fossiles sont absolument inconnus dans l’Amérique du Nord, 
Ameghino a proclamé leur existence dans l’Amérique du Sud, d’après quelques pièces 
anatomiques dont on a beaucoup parlé. Le regretté paléontologiste a décrit un atlas 
e 1 un fémur provenant du Monte-IIermoso, localité miocène pour lui, à peine plio- 
cène pour la plupart des géologues et des paléontologistes qui ont étudié les terrains 
sédiment ai res de l’Amérique méridionale. Il a cherché à prouver que ces ossements 
nul appartenu à un être reliant ses HnmuncitUdés au genre Homo. Il l’a appelé 
! Te/rapro/ltomo , en lui attribuant une taille de I mètre à l m ,10. Et il a été conduit à 
imaginer toute- une phylogénie humaine nouvelle : le Telraprolhomo aurait été suivi 
du Triprothomn , puis du Diprolhomo , lequel aurait donné le Prnl/tomo , d’où serait 
sorti le genre Homo. 

Des anthropologistes de divers pays n’ont pas eu de peine à montrer que la vertèbre 
de Monte-IIermoso ne diffère, par aucun caractère essentiel, d’un atlas d’Homme 
actuel de peti le taille. Les ressemblances du fémur sont plutôt avec un fémur de 
( Carnassier, particulièrement de Canidé, qu’avec un fémur de Primate ( I ). 

I Voy. notamment : Yerneac (IL/, Imt. franc. d'Anthrop., 1912, n°5, p. 7G. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 259 

Le Triprothomo n’est qu'une conception de l’esprit. Quant au l)iprot//omo, qui était 
(1 abord lui aussi purement théorique, Amcghino a cru le découvrir, en I9D9, dans 
le Pampéen pliocène, sous la forme d’une calotte crânienne qui lui parut ressem- 
bler bien plus à une portion de crâne amplifié d’Arctopithèque qu’à une calotte 
humaine. Cette ressemblance n’était pas pour déplaire à un savant, dont l’idée 
directrice était que les Hominiens ont pris naissance dans l'Amérique du Sud par 
transformations progressives de formes simiennes plat\ rrhiniennes. Ameghino, 
qui a rendu, dans d’autres directions, d'éminents services à la science, avait tenté 
de bâtir un vaste édilice sur des hases bien fragiles, avec des matériaux par trop 
insuffisants et sur 1 interprétation desquels il s’est complètement trompé. I ons les 
anthropologistes, en effet, qui ont pu étudier la calotte du Diprolliomo , soif d’après 
la pièce originale, soit cl après des moulages, sont d’accord pour la considérer comme 
tout à fait humaine et d’une basse antiquité. 

Si nous revenons dans 1 Ancien Monde, nous constatons que les terrains plio- 
cènes renferment d assez nombreux débris de Singes, mais nous n avons affaire ici, 
plus encore qu auparavant, qu a des animaux très voisins des genres et même des 
espèces actuelles : Macactis prisais, de Montpellier; Murants ,= hunts = Aid a. ri uns) 
/loreulinus, du NaldArno; Dolirhopithecus ruse mens ts, de Perpignan, voisin du 
Mésopilhèque de Pikermi; Semnopithecu.s Mon.spessidanus . de Montpellier et d’Italie. 

Je ne ferai que signaler en ce moment la découverte du Pithécanthrope dans un 
terrain pliocène supérieur ou pléistocène inférieur de Java, me réservant d \ 
revenir bientôt. 

Enfin, pendant le Pléistocène, des Singes très voisins des Macaques actuels, ou 
identiques à ces animaux, ont vécu sur divers points de l’Europe : en Angleterre, 
dans les Pyrénées, en Wurtemberg. 11 ne s’agit plus ici que d'une différence, dans la 
répartition géographique de ces espèces. 


On voit que les découvertes paléontologiques relatives aux Singes sont relati- 
vement peu nombreuses. Contrairement à ce qui a lieu pour d’autres ordres de 
Mammifères, les Périssodactyles ou les Proboscidiens par exemple, la Paléontologie, 
il faut le reconnaître, nous est d un assez faible secours dans l’omvre de reconsti- 
tution de 1 histoire des Primates. La zoologie nous fournit ici beaucoup plus d’élé- 
ments que la Paléontologie, car la nature actuelle nous montre plus de variations 
et une richesse bien plus grande de formes transitoires que la nature passée, du 
moins d'après ce que nous en savons. 

La Paléontologie augmente pourtant un peu ces transitions, et, de plus, elle 
nous dévoile un ordre de développement à peu près conforme à la hiérarchie 
zoologique. D’abord, elle nous montre les premiers Primates sous la forme de 
petites créatures, cantonnées dans un continent boréal américano-européen, et d’un 

— 51 — 


Marcellin BOULE. 


■200 

t\pe assez généralisé pour qu'il nous soit parfois 1res difficile de les distinguer de 
certaines formes contemporaines qu'il faut placer à l’origine d'autres ordres tels 
que celui des Insectivores. Ensuite, elle nous fait assister à la ségrégation de ces 
premiers types dans le monde et à leur différenciation corrélative. Elle nous fait 
comprendre, par exemple, comment certains d’entre eux ont pu franchir le stade 
Lémurien pour donner naissance, dans l’Amérique du Sud, aux Singes plalyr- 
rliiniens restés depuis indépendants et isolés, loi le nous a révélé, au Fayoum, les 
débris de quelques animaux ayant des caractères en quelque sorte synthétiques 
permettant d’y voir des formes ancestrales, les unes de Singes catarrhiniens, une 
autre des Singes anthropoïdes, ce qui prouve l’indépendance très ancienne des 
diverses branches phylétiques. Beaucoup plus tard, après une période de diffé- 
renciation sur laquelle elle n’a encore apporté aucune lumière, nous voyons 
apparaître, dans l'Ancien Monde, des Singes nettement apparentés aux Singes 
actuels et réalisant des formes de passage entre les divers types de ces derniers. 

( est le Mésopilhèqne de Pikermi, qui relie les Macaques et les Semnopilhèques ; 
c’est l’Oréopithèque, qui semble tenir à la fois des Cynomorphcs et des Anthro- 
pomorphes; ce sont le Dryopithèque, le Paléopithèque, qui réunissaient des carac- 
tères dispersés aujourd'hui sur plusieurs espèces d’Anthropoïdcs. 

Il faut avouer pourtant que la Paléontologie ne nous a encore révélé aucune 
forme de passage indiscutable, aucune preuve matérielle d’une filiation allant 
d'une forme de Singe à la forme humaine, car on ne saurait attribuer une valeur 
démonstrative à Y Homunculu-s d’Ameghino ou à Y Anl/iropodus de Schlosser. La 
signification que ce dernier savant attribue au Propliopithcciis est encore bien hypo- 
thétique et nous verrons tout à l’heure ce qu’on peut penser à cet égard du Pithé- 
canthrope. 

Il est vrai (pie les documents paléonlologiques relatifs aux Primates supérieurs 
ne sont pas seulement bien rares, ils sont encore tout à fait misérables. A part le 
Mt ‘sopithèque et le Doliehopithèque, dont nous connaissons à peu près tout le 
squelette, cl qui sont relativement peu intéressants an point de vue qui nous 
occupe en ce moment, parce que très voisins des Singes actuels, nous n’avons que 
de menus fragments, tout au plus quelques mandibules incomplètes. Cette pé- 
nurie n’est pas regrettable seulement par elle-même ; elle peut entraîner à de graves 
erreurs. Nous apprenons pour ainsi dire tous les jours, souvent aux dépens de 
notre amour-propre de paléontologistes, qu'il faut être très prudent dans l’inter- 
prétation des documents incomplets; que la fameuse loi de corrélation des carac- 
tères, formulée par Cuvier, et dont on a dit si souvent qu elle lui permettait de 
reconstituer tout un être fossile au moyen d'un seul os de son squelette, est très 
souvent en défaut ; que la Nature prend en quelque sorte plaisir à varier ses com- 
binaisons de la manière la plus imprévue et qu’elle produit des associations de 
caractères bien faites pour dérouter les naturalistes qui croiraient encore à la 
séduisante légende euviérienne. 

— 52 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE- AUX-SA1NTS. 


2(> 1 

Eu réalité, pour apprécier exactement la nature d’un animal fossile et lui assigner 
sa vraie place dans le groupe auquel il appartient, quelques fragments osseux sont 
la plupart du temps insuffisants ; il faut avoir des squelettes ou tout au moins des 
crânes entiers, surtout quand il s’agit, comme dans le cas actuel, de groupes très 
compacts, dont les nombreuses formes, très voisines les unes des autres, peuvent 
ne différer entre elles que par des nuances morphologiques ne portant pas toujours 
sur les mêmes parties du squelette et dont l’imporlance ne nous paraîtrai! peut-être 
pas si considérable s'il s’agissait d’êtres plus éloignés de nous que les Singes. 

Il pourrait donc arriver que, le hasard des découvertes nous ayant mis en 
présence d’un fragment d'être faisant partie de la lignée humaine, nous ne soyons 
pas en mesure de reconnaître sa véritable nature d’après ce seul fragment. Iléci- 
proquement un autre débris du même genre pourrait présenter, par suite d’un phé- 
nomène de convergence physiologique, des caractères que nous serions exposés à 
prendre pour des caractères humains ou à tendance humaine alors que l’examen de 
pièces moins incomplètes nous garderait de cette erreur. 

Les observations que je présente ne sont pas encourageantes ; elles condamnent 
les paléontologistes à un sort auquel ils sont depuis longtemps résignés, mais qui 
ne leur est pas moins pénible. Les progrès de notre science sont liés au hasard des 
découvertes, ou à l’importance des fouilles systématiques. Or celles-ci sont très 
onéreuses et les pouvoirs publics, du moins dans notre pays, n’ont pas encore 
témoigné à ce genre de recherches toute la sollicitude qu elles méritent et qui \a 
plutôt à des sciences d’un caractère plus utilitaire. Il faut reconnaître qu’elles sont, 
de plus, très aléatoires. Même dans un gisement de Mammifères d’une grande 
richesse, les ossements des Primates sont rarissimes, à cause de la \ie plus ou moins 
arboricole que mènent ces animaux, le nombre relativement peu élevé des individus, 
les circonstances de milieu qui font (pie leurs squelettes échappent plus facilement à 
la fossilisation. Filhol a fait, pour le Muséum, et pendant trois années consécutives, 
des fouilles considérables dans l’ossuaire miocène de Sansan avec l’espoir d’y 
découvrir des squelettes ou des portions de squelettes de Pliopilhèques ou de Dryo- 
pithèques. Il n’a pas rencontré le moindre fragment. 

Les difficultés matérielles sont donc très considérables et contrastent avec les 
faibles ressources mises jusqu’à présenta la disposition de la Paléontologie. On ne 
saurait dire (pie, dans la question de l’origine de l’Homme, la science ait fait faillite, 
puisque, malgré l’insuffisance de ses moyens d’action, c’est-à-dire de ses capitaux, 
elle est arrivée à quelques résultats du plus haut intérêt. 


* 


J'ai affirmé tout à l’heure que la Paléontologie ne nous avait révélé aucune forme 
de passage reliant directement les Singes aux Hommes. En m’exprimant ainsi, je 
n’ai pas tenu compte du Pithécanthrope. 

— 53 — 


Mahcellix BOULE. 


“20-2 

La découverte de ce célèbre fossile el les discussions qu’elle a entraînées sont trop 
connues de tous les naturalistes pour qu’il soit ni i le d’entrer ici à son sujet dans 
de longs développements. Je voudrais pourtant exposer, d'une manière plus expli- 
cite ([lie je ne l’ai fait jusqu'à présent (I), l'hypothèse que je crois être la plus satis- 
faisante sur la place du Pithécanthrope dans la nature. 

On sa i t que les avis sont très partagés sur cette question. Pour Topinard, Cunnin- 
gham, \V. Turner, H onze, Keith, Lydekker, Martin, etc., le Pithécanthrope est un 
Homme. Pour Virchow, Krause. Waldeyer, üanke, etc., c’est un Singe. Pour le plus 
grand nombre des naturalistes, Dubois, Manouvrier, Yerneau, Marsh, lheckel, 
Srhwalhe, Nehring, Klaatsch, etc., le Pithécanthrope réalise une forme vraiment 
intermédiaire, et à peu près à moitié chemin entre les Singes et les Hommes. 

L’opinion que je me suis faite diffère un peu de celle de la majorité. Je crois que, 
morphologiquement, à beaucoup d’égards, la calotte crânienne de Trinil prend 
place entre une calotte crânienne de Singe et une calotte crânienne (l’Homme. 
L’intéressant mémoire de Richard Berry et Robertson, que j’ai déjà cité (2), a pré- 
cisé ces relations morphologiques en attribuant au Pithécanthrope, considéré uni- 
quement au point de vue de ses caractères crâniens, sa position entre le Chimpanzé 
cl l’Homme de Spy-IVéanderthal, mais beaucoup plus près du Chimpanzé (3). 

C’est ici le cas de répéter que ressemblance ne veut pas toujours dire descendance. 
Ht de ce q ne le Pithécanthrope réalise, par la somme de ses caractères connus, un 
intermédiaire morphologique entre les grands Singes et l'Homme, il ne s’en suit pas 
nécessairement qu'il faille le considérer comme intermédiaire au point de vue phylo- 
génique. Pour se prononcer en toute connaissance de cause, il faudrait posséder au 
moins le crâne complet et la mandibule du Pithécanthrope, car ce n’est pas sur Jcs 
reconstitutions, toutes plus ou moins anthropomorphiques, que divers savants ont 
cru pouvoir donner de ce crâne, qu’on peut s’appuyer pour proclamer un fait d’une 
telle importance. Pour le moment, dans l'état actuel de nos connaissances, il est 
permis de penser qu’il n'y a pas filiation directe du Pithécanthrope à l’Homme, (pie 
le rameau évolutif auquel appartient le célèbre fossile de Java est différent du 
rameau humain. 

Plusieurs naturalistes, particulièrement en Allemagne, ont insisté sur les ressem- 
blances du Pithécanthrope et des Gibbons. Dès lors, pourquoi ne pas supposer que 
le Pithécanthrope représente une forme amplifiée, géante, de Singe rentrant dans 
le groupe Gibbon? Cette hypothèse n’est pas nouvelle, puisqu’elle a été formulée par 
Dubois et discutée par Manouvrier dans ses diverses et copieuses publications sur le 
fameux fossile de Java. 

I \’oy. Institut français d' Anthropologie, 1911, n° 2, p. 25. 

(2) Voy. p. 237. 

■( Dans le système (le notation numérique employé par Berry et Robertson p. 03 de leur mémoire), 
le Chimpanzé n'est séparé du Pithécanthrope que par 0,6 ; le Pithécanthrope est séparé de Spy-N’énn- 
derthal par 2,2. Les Tasmaniens, pris comme terme de comparaison (0 de l’échelle), sont séparés par 
2,9 de Spy -Néanderlhal, par 4,9 du Pithécanthrope et par 5,5 du Chimpanzé. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-AUX-SAINTS. 


203 

La morphologie des pièces osseuses recueillies à Trinil ne parait pas lui être oppo- 
sée ; les dernières études géologiques du gisement, à la suite desquelles il semble (pie 
ce dernier doive être un peu rajeuni, ne peuvent que venir à son appui. L’argument 
nouveau, que j’apporte en laveur de cette vue, est <|u<* la paléontologie des terrains 
pliocènes et quaternaires de tous pays nous fournit divers exemples de phénomènes 
analogues. 11 y a eu, à ces époques géologiques, encore peu éloignées de nous rela- 
tivement, des formes géantes d’animaux dont les représentants actuels sont aujour- 
d’hui très amoindris. Sans parler des grands Édentés de l’Amérique du Sud, les 
Megallierïum et les Glyplodon , que Cuvier appelait des Paresseux et des Tatous 
gigantesques; sans parler de l'énorme Marsupial d'Australie, le J )i protodon ; sans 
parler du Trogontherium de notre Pléistocène, qui n’est qu'une sorti; de Castor géant ; 
sans parler de toute la série des grands Oiseaux marcheurs de Madagascar, de la 
.Nouvelle-Zélande, récemment éteints, les exemples ne manquent pas dans la série 
des Primates. 

Le Megaladapis, dont on trouve des squelettes dans les formations géologiques 
récentes de Madagascar, n'est autre chose qu’un Lérnurien géant. L ' Arrhæolemur 
(ou Aesopilhecus ) et Y Hadropithecus des mêmes gisements sont aussi des Lémuriens 
plus grands (pie les Lémuriens actuels et qui présentent, en outre, des caractères 
morphologiques d'ordre supérieur, marquant une tendance vers le type plus élevé 
des vrais Singes, car la tendance au perfectionnement ne saurait être exclusivement 
réservée au rameau humain (L. 

Il est donc permis de penser que le Pithécanthrope, découvert dans la province 
zoologique même des Gibbons actuels, a été une grande espèce soit du genre Gibbon, 
soit d'un genre voisin se rattachant au même groupe. Cette forme aurait été supé- 
rieure à ses congénères, non seulement par la taille, mais aussi par d’autres traits 
morphologiques et notamment par la capacité cérébrale. De même qu ' Arrhæolemur 
et Hadropilhecus marquent la tendance de certaines formes de Lémuriens ou de 
Primates inférieurs à s’élever vers des formes supérieures ou simiennes, de même 
le Pithécanthrope marquerait une tendance à s’élever d'une forme de Singe anthro- 
poïde à une forme supérieure, analogue et parallèle à la forme humaine. Il repré- 
senterait ainsi un ramuscule du rameau Gibbon plus évolué, plus spécialisé que les 
minuscules voisins et qui se serait flétri de bonne heure, peut-être à cause de cette 
spécialisation même. Le Pithécanthrope n’appartiendrait donc nullement à la lignée 
ancestrale du genre Homo. Les caractères plus ou moins « humains », qu'on peut 
relever sur sa calotte crânienne et sur son fémur, ne seraient que des caractères de 
convergence et non de filiation. 

Cette manière, d’ailleurs hypothétique, je ne saurais trop le répéter, d'envisager 
le Pithécanthrope me paraît au moins aussi rationnelle que toute autre. Elle est en 
effet plus conforme aux données générales de la Paléontologie qui nous montrent 

(I) Je dois pourtant noter que, d’après Elliot Smith, le cerveau d ' Archæolemur aurait des caractères 
de spécialisation régressive. Je ne crois pas qu’on ait étudié l'encéphale d' Hadropilhecus. 


Makc.klun HOULE. 


±\\ 

les groupements phylétiques de plus en plus touffus, de plus en plus riches en 
variations et se divisant en rameaux de plus en plus nombreux et de plus en plus 
indépendants. A mesure que la science progresse, nous voyons les divers phylums 
remonter à un passé de plus en plus lointain en gardant leur autonomie, et leurs sou- 
d urcs aux branches maîtresses se faire de plus en plus loin, trop souvent au delà 
des points atteints jusqu'ici par nos recherches. 

Mon interprétation de la mémorable découverte de Dubois n’en diminue pas 
l'intérêt. -le serais tenté de dire qu’elle l’augmente, au contraire, puisque la lignée 
humaine, tout en gardant son indépendance, nous paraît ainsi morphologiquement 
moins isolée qu’autrefois des lignées voisines. Cette interprétation nous fait voir que, 
non seulement à ses débuts, mais encore vers la fin même de son évolution, le 
rameau humain a eu pour voisins d’autres rameaux de Primates supérieurs qui oui 
pu être en quelque sorte ses rivaux ; qu’il a existé diverses formes pithéciennes, 
lesquelles, à partir du stade anthropoïde, ont cherché à évoluer vers des types plus 
parfaits; (pie plusieurs de ces formes ont pu dépasser le stade où semblent figés les 
Anthropoïdes actuels et acquérir quelques-uns des caractères de supériorité que 
nous ne rencontrons aujourd’hui que chez les Hommes, et que, seuls, les descen- 
dants de nos primitifs ancêtres ont atteint le but suprême de cette course au progrès. 

En somme, l’histoire du Pithécanthrope, telle que je viens de l’interpréter, nous 
apprendrait qu’il y a eu autrefois des Anthropoïdes supérieurs aux Anthropoïdes 
actuels, mais inférieurs aux Hommes fossiles (pie nous connaissons et qui sont euv- 
mêmes inférieurs aux Hommes actuels. Considérée de celte façon, celte histoire nous 
permettrait de dire que la parenté physique des Singes et des Hommes s’affirme ici 
d'un point de vue nouveau. 


Si. d’une part, l’histoire des Singes fossiles diminue un peu l'intervalle morpho- 
logique séparant les Singes actuels des Hommes actuels, d’autre part l’histoire des 
Hommes fossiles contribue, de la même manière, à rapprocher un peu le rameau 
humain des rameaux simiens. Nous connaissons aujourd’hui deux ou trois types 
vraiment nouveaux d’Hominiens qui, par leurs caractères osléologiques, se placent 
nettement au-dessous des types actuels et présentent un ensemble de traits morpho- 
logiques par lesquels ils s’éloignent moins des Singes que le bloc des Hommes 
actuels ( I ) . 

I Après co que j’ai dit plus liant des Tetraprothomo et Uiprothomo, je n’ai pas à revenir sur les rai- 
sons qui me l’ont laisser de côté les Hommes fossiles de l'Amérique du Sud et les idées d’Amcghino à 
leur sujet. Quelques pièces des terrains pampéens peuvent bien remonter à une certaine antiquité, ce 
mot étant pris dans un sens archéologique plutôt que géologique, mais leur morphologie n’apporte, en 
tout cas, aucune contribution pouvant servir à la discussion du problème qui nous occupe. 

Mes vues sur ce point sont conformes à celles qui terminent l’ouvrage tout récent : Earltj Man in 
South America. Son auteur, Aies llrdlicka, y expose les résultats d’une enquête faite par lui dans 
1 Amérique du Sud, avec la collaboration de plusieurs géologues distingués des États-Unis. 


— 5G — 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS. 


2(‘.S 

C’est d’abord Y Homo Ffeidel ber gémis, qui remonte à l’aurore des temps quater- 
naires. Sa mandibule, le seul débris que nous eu connaissions, présente 
un étonnant mélange de caractères humains et de caractères simiens. Si, 
de cette mâchoire, on n’avait trouvé que les dents, on n’eùt pas manqué de les 
attribuer à un Homme ne différant par aucun caractère important de certaines 
races de Y Homo sapiens. Si, par un accident quelconque, la mandibule 
avait été privée de ses dents, on n’eùt pas hésite à en faire le type d’un 
genre nouveau de Singe anthropoïde. Cet exemple de la mise en défaut de la 
fameuse loi de corrélation des caractères de Cuvier est particulièrement instructif, 
puisqu’il a trait à un document paléontologique réalisant l’intermédiaire en quelque 
sorte idéal d’une structure de Singe à une structure humaine. Malheureusement 
ceci ne s’applique qu’à une très petite fraction du squelette. Le jour où l’on décou- 
vrira un crâne complet ou des os des membres, les paléontologistes seront appelés 
certainement à faire des constatations du plus haut intérêt et peut-être tout à fait 
imprévues. 

C’est ensuite YEoanthropus Dawsonï de M. Smith Woodward. D’après l’éminent 
paléontologiste anglais, ce nouveau type d’Hominien serait tout différent de celui 
de Mauer, du moins parla seule portion commune du squelette, la mandibule, .l’ai 
cru devoir présenter quelques réserves sur ce point. En tout cas, la calotte crâ- 
nienne de Piltdown est tout à fait remarquable par un mélange de traits des plus 
primitifs, tels que sa petite capacité, sa platycéphalie, et de traits qui font déjà pres- 
sentir Y Homo sapiens: développement du front, faible saillie des arcades orbitaires, 
conformation de la région occipitale. 

C’est enfin Y Homo Neanderl halemis , peut-être descendu de l’Homme de Mauer, 
peut-être issu d’une forme archaïque encore inconnue, mais paraissant n’avoir 
pas de liens génétiques bien étroits avec l’Homme de Piltdown. Son étude morpho- 
logique est aujourd’hui très avancée, grâce à la découverte de La Chapelle-aux- 
Saints. Nous savons qu’il réunit, dans l’organisation de son squelette et de son 
encéphale, non seulement la plupart des caractères pithécoïdes épars chez quelques 
représentants de l’Humanité actuelle, mais encore beaucoup de traits d’infériorité 
inconnus chez ces derniers. 

Que certains des caractères de Y Homo Neanderthalensis aient été produits, à 
l’origine, sous des influences physiologiques ou pathologiques, comme le croient 
MM. Keith et Sera, et que ces caractères aient été ensuite fixés par l’hérédité, ce sont 
là des théories qu’il n’y a pas lieu d’examiner ici. Malgré tout leur talent, les auteurs 
ne les ont pas appuyées, à mon sens, d’arguments irréfutables, mais je reconnais 
volontiers que la découverte nouvelle de Piltdown ne leur fait pas opposition. 

Peu importe d’ailleurs, du point de vue où je me place ici et qui n’est pas un point 
de vue explicatif. Je me contente de prendre les faits tels qu’ils me sont offerts par 
les découvertes de fossiles et de constater que, dans le cas actuel, la Paléontologie 
nous met en présence d’un type humain morphologiquement inférieur aux types 

— S7 — 


Annales df. Paléontologie, t. V 1 1 1 , 1913. 


H 


Marcellin BOULE. 


i>00 

humains actuels, quelle que soit la cause initiale de cette infériorité. Mais 
j’ai le droit d ajouter que si les vues de M. Ivôith ou de M. Sera peuvent être admises 
— ce que j’ignore — pour expliquer certaines manifestations de celte infériorité 
morphologique, le plus grand nombre de ces manifestations échappent complète- 
ment à ces théories (I). .le ne saurais voir, dans la plupart des dispositions anato- 
miques de ce type archaïque, que le témoignage d’une étape évolutive moins éloignée 
des origines humaines. 

Celles-ci doivent être repoussées dans un passé géologique beaucoup plus lointain 
qu’on ne le suppose ordinairement. La paléontologie générale nous le suggère, car 
le problème des origines des diverses formes de vie est bien plus souvent reculé que 
résolu. La paléontologie humaine nous apprend en outre que, dès le Pléistocène 
moyen au moins, il existait d’autres types humains que ceux de Mauer, de Pilt- 
doxvn et de Néanderthal, et que ces types se rapprochaient déjà singulièrement de 
Y Homo sapiens. Ces Hommes fossiles représentent probablement les ancêtres directs 
des Hommes actuels; ils formaient, dès ces temps reculés, un rameau particulier, 
depuis longtemps distinct du rameau dont Y Homo Neanderl/talensis représente 
l’extrémité aujourd’hui desséchée. 

La souche originelle du genre Homo doit ainsi plonger ses racines dans des terrains 
beaucoup plus anciens qu’on ne l’avait supposé a priori. On m’a parfois reproché, 
dans certains milieux, d’être l’adversaire passionné de l’Homme tertiaire. Celle accu- 
sation s’accorde bien mal avec ce que j’ai dit maintes fois. Non seulement je ne suis 
pas cet adversaire, mais je suis convaincu, au contraire, qu’un être déjà en possession 
des principaux attributs physiques et même psychiques des Hominiens a dù exister 
quelque part pendant le Pliocène et peut-être pendant le Miocène. Par contre, j’estime 
qu’aucune des découvertes matérielles invoquées à l'appui de celle existence n'est 
démonstrative. Aucune trouvaille ostéologique, effectuée dans un milieu prétendu 
tertiaire, ne saurait résister à la critique et, sur ce point, il faut reconnaître que tout le 
monde est à peu près d’accord. J’ai lutté contre la théorie des «éolithes», non pas que 
celle-ci me parût invraisemblable, mais parce qu’une longue expérience géologique 

(I Voy. Keith (A.), An inquiry into the nature of the skelelal changes in Acromegaly The Lancet, 

1 5 avril 1911). Dans cel article, le savant anatomiste anglais essaie de montrer, d’une façon plus précise 
qu’on ne l’avait fait avant lui, les changements effectués de nos jours sur les crânes des acroméga- 
liques, sous l'influence de la sécrétion pituitaire. Ces changements lui paraissent de même nature que 
ceux qu’on observe normalement chez les Anthropoïdes et qui se seraient produits dans la « race de 
Néanderthal » grâce aussi à une hypersécrétion de la glande pituitaire. 

Son mémoire ne me parait pas convaincant. A côté de certaines particularités morphologiques, qui 
pourraient s’expliquer de cette façon, il en est d’autres qui s'opposent à la théorie de M. Keith. Actuel- 
lement l'acromégalie s'accompagne de gigantisme, tandis que l’ Homo Neandertlialensis était de petite 
taille; la vaste étendue du palais de nos Hommes fossiles est en opposition avec la réduction du palais 
chez les acromégaliques; la morphologie de la mandibule, de l’articulation lemporo-maxillairo est 
radicalement différente, etc. 

.le dois ajouter que M. Keith n’attribue pas les caractères crâniens de l’Homme de Néanderthal à 
l’acromégalie : « 1 do not for a minute suggest that the Neanderthaloid race suffered from acromegaly , 
nor that acromegaly is a résurrection of anthropoid stale. » Il rapproche deux phénomènes sans les 
confondre. 


L'HOMME FOSSILE DF LA CIIAPELLE-AUX-SALNTS. 


2(i7 

m’avait démontréqu’ilest souvent impossiblede distinguer despierres éclatées, taillées, 
« retouchées » par desactions purement physiques de certains produits d’un travail 
intentionnel rudimentaire. Lorsque, l’automne dernier, Sir Ray-Lankester m’a invité 
a vérifier sur place ses théories relatives aux « rostro-cariuates » du Crag pliocène du 
Sufîolk, j’ai répondu à son appel avec empressement et j’ai apporté dans celte 
enquête la plus grande indépendance d esprit . Encore une lois, les prétendues preuves 
ne m’ont pas satisfait. En pareille matière, l’évidence doit être éclatante. Or j’estime 
que jusqu’à ce jour il n’existe aucune démonstration solide de l’existence d’un être 
humain dans nos pays avant 1 aurore des temps quaternaires. Demain nous fournira 
peut-être le témoignage irréfutable. Sachons attendre. 


Peut-on, dans l'état actuel de la science, se faire une opinion rationnelle sur 
l’origine paléontologiquedu groupe humain ? Ce qui revient à dire, en d’autres termes : 
Duels rapports peut-on établir entre la branche des Hominiens, les autres branches 
et le tronc de l’arbre des Primates? C’est la dernière question que j’aie à me poser. 

Tout ce qui précède permet de prévoir que la réponse ne saurait être que très 
timide et très incomplète. 

Si l’on essaie d’établir un graphique représentant, sinon l’arbre généalogique, du 
moins l’arrangement des principaux types de Primates vivants et fossiles, d’après 
leurs relations morphologiques et chronologiques, on constate d’abord que la 
branche humaine est tout à fait indépendante des branches voisines, notamment de 
celle des Anthropoïdes actuels, laquelle s’est détachée de très bonne heure de la 
branche maîtresse des Singes pour prendre une direction différente de celle des 
Hominiens. Nous en avons eu maintes preuves au cours de ce mémoire. 

Ce premier résultat est contraire aux opinions de quelques zoologistes et anthro- 
pologistes, pour qui le genre Homo ne serait qu’une forme plus élevée du groupe 
des Singes anthropoïdes avec lesquels il devrait former un seul bloc. Les vues de 
M. Klaatsch, sur les affinités étroites des divers types d’ Hommes quaternaires 
avec certains genres d’Anthropoïdes actuels et qui l’ont conduit à imaginer un groupe 
« Orang-Homme d’Auriguac.» à côté d’un groupe « Gorille-Homme de Néanderthal », 
ne reposent sur aucun argument sérieux. Elles ne sont qu’une variante, affublée 
d’une sorte d’appareil scientifique, de la façon dont le grand public résume ses 
préoccupations sur la question de nos origines quand il demande si « l'Homme 
descend du Singe ». 

La branche des Hominiens est donc bien distincte de la branche des Anthro- 
poïdes. Le graphique montre non moins clairement que nous ne connaissons pas la 
lige de la branche humaine, que celle-ci est encore isolée de ses voisines, qu’elle 
est « en l’air ». Nous ignorons son point d’insertion et nous sommes réduits à cet 
égard à des hypothèses. Faut-il la faire partir delà base de la branche des Anthro- 


Marcellin BOULE. 


ât»8 

poïdes ? Celte opinion, qui est celle cle quelques savants contemporains, peut 
être défendue. Elle soulève pourtant de graves objections et je crois, pour nia 
part, que la bifurcation doit être placée beaucoup plus bas. Les zoologistes spé- 
cialisés dans l’anatomie comparée des Primates ont observé depuis longtemps que 
beaucoup de caractères humains ne peuvent s’expliquer par une descendance 
directe du seul fonds des Singes anthropoïdes. « 11 faudrait fondre ensemble, a dit 
depuis longtemps Cari Yogt (1), les caractères anthropoïdes des (rois Anthropo- 
morphes et même de plusieurs autres Singes, pour former un composé duquel 
l’Homme pourrait descendre. » C’est ce que confirme la paléontologie. 

L’étude de Y Homo Neanderthalensis , particulièrement du squelette de ses 
membres, nous a montré que, par beaucoup de caractères ostéologiques, il est 
plus facile de rapprocher cet Homme fossile des Singes inférieurs que des diverses 
formes d’Antbropoïdes actuels. On pourrait donc, sans rencontrer de trop grandes 
difficultés, placer l’insertion de la branche humaine sur celle des Calarrhiniens 
cynomorphes, à un niveau inférieur au point de départ de celle des Anthropoïdes. 

Il serait peut-être plus prudent, sans aller jusqu’aux Lémuriens, comme le vou- 
lait Cope, de descendre encore plus bas, jusqu’au tronc commun des Singes. La 
paléontologie nous apprend, en effet, que les divers types de Singes actuels soûl 
très anciens et que l'indépendance de chacun des groupes gravitant autour de ces 
types a été acquise de très bonne heure. Il ne saurait en être différemment du 
groupe humain, dont les formes ancestrales devaient, dès le stade catarrhinien, et 
peut-être même dès le stade platyrrhinien, présenter certains traits d’organisation 
différents de ceux des types voisins, et dont le développement progressif devait 
aboutir à un stade anthropoïde tout spécial, précurseur lui-même des étapes 
préhumaine el humaine. Les découvertes récentes du Fayoum confirment ces 
vues dans une certaine mesure, puisque le PropHopilhecus paraît présenter un 
mélange de caractères à la fois très archaïques et très spécialisés dans le sens d’une 
évolution supérieure. 

La paléontologie et la paléogéographic zoologique nous apprennent encore que si 
nos très lointains ancêtres ont dû passer par un stade platyrrhinien, au moins au 
point de vue de la formule dentaire, on ne saurait soutenir aujourd’hui, avec 
Ameghino, que la branche humaine ne représente qu'un développement exception- 
nel de quelques éléments de celle des Plalyrrhiniens. Ceux-ci ont été confinés dès 
l’Eocène supérieur ou dès l’Oligocène dans l’Amérique du Sud ; ils s’y sont déve- 
loppés cl diversifiés, mais leur évolution progressive parait s’y être arrêtée de bonne 
heure. 

Le fait que la branche des Hominiens manque encore de connexions bien établies 
avec les branches voisines de l’arbre des Primates a pour conséquence l’impossi- 

1 Congrès internat. d'Anthrop. et d'Archéol. préhistor., 2 e session, Paris, 1867, p.442. 

— 00 — 


L’HOMME FOSSILE DE LA CIIAPELLE-ÀUX-SAINTS. 209 

bililé de savoir dans quel pays les premiers Hommes oui pris naissance. Les poly- 
génistes, tels qu’Agassiz, ont d’abord multiplié les centres de création et d’appari- 
tion. C’est la solution commode. On a ensuite invoqué tour à tour les contrées 
boréales, le Massif central de l’Asie, les régions intertropicales, l’Afrique, le continent 
antarctique, l’Australie. Ce ne sont guère là que de pures conjectures. Et il est pro- 
bable que ce nom eau piobleme est aussi beaucoup plus compliqué que nous ne le 
supposons , que les ancêtres des Hominiens se sont souvent déplacés au cours de 
leur longue évolution. La seule chose qui paraisse bien établie par la Paléonlo- 
logie, c est qu a partir des stades tout a fait primitifs, stades lémuriens ou plalyr- 
rbiniens, cette évolution n’a pu se poursuivre ni dans l’Amérique du Nord, d’où 
tous Primates semblent avoir disparu depuis l’Eocène supérieur, ni dans l’Amé- 
rique du Sud, oii la branche des Platyrrhiniens a régné exclusivement. C’est 
donc dans l’Ancien Monde qu’il faut chercher le berceau de l’Humanité. L’état actuel 
de nos connaissances ne permet pas de préciser davantage. 

Ces premières conclusions ne sont pas de simples vues de l’esprit, mais des 
hypothèses scientifiques ayant l’avantage de reposer sur des observations paléon- 
tologiques ou de se trouver d’accord avec ces observations. 

11 ne faut pourtant pas s illusionner. Nous sommes encore loin de connaître les 
principaux termes de la lignée humaine d’une façon précise, à partir des formes 
inférieures originelles. 11 nous est actuellement tout à fait impossible d’établir une 
série progressive, basée sur des documents matériels, comme on l’a déjà fait pour 
de nombreux Mammifères, les Chevaux, les Éléphants, les Ours, etc. Nous ignorons 
presque tout des diverses étapes pithécoïdes de nos ancêtres. 

Il est très probable que nos plus lointains ancêtres se sont distingués de bonne 
heure de la tourbe des autres Primates par quelques caractères pour ainsi dire fon- 
damentaux, marquant déjà des tendances vers la supériorité humaine, et au 
moyen desquels nous les reconnaîtrons. Mais la filiation ne pourra être établie et 
suivie avec certitude que de proche en proche. L’honorable tentative que vient de 
faire Schlosser, a propos des fossiles du Fayourn, est malheureusement prématurée. 
La solution du problème de nos origines et surtout la détermination précise de 
notre lignée exigent de nouvelles découvertes de fossiles, de nombreux fossiles! 

Quoi qu il en coûte à notre amour-propre, il faut donc convenir que nous sommes 
encore trop ignorants pour répondre clairement à la « question suprême » d’Huxley, 
pour résoudre d une façon complète le problème angoissant de nos origines. 

Et celte ignorance, je ne saurais me lasser de le répéter, tient aux immenses lacunes 
de notre matériel paléontologique, deceslacunes que déplorait Darwin, qui faisaient 
dire a mon vieux maître Gaudry que la Paléontologie est à la fois grandeur et 
misère, et qui ne peuvent se combler que très lentement. Les découvertes de ces 
dernières années nous donnent pourtant le droit d’espérer beaucoup d’un avenir 
prochain. 


— 01 — 


270 


Marcellin BOULE. 


Il faut reconnaître, en effet, que la science a fait de réels progrès depuis les 
dernières acquisitions de la Paléontologie humaine. A côté de tout ce que nous ue 
savons pas encore, il y a ce que nous avons appris, ce que nous savons vraiment. 

Le type humain n’est plus aussi isolé. Nous savons qu’il y a eu plusieurs espèces 
et probablement plusieurs genres d’Hominiens, et que ces vieux Hominiens étaient 
morphologiquement très inférieurs aux Hommes actuels ; qu’ils présentaient de 
nombreux caractères, par lesquels ils s’éloignaient moins que nous des autres 
Primates, et notamment de leurs représentants les plus élevés, les Singes anthro- 
poïdes. Nous possédons dans nos musées les restes matériels de ces intermédiaires 
morphologiques. Avant ces découvertes, de telles formes intermédiaires n’étaient 
qu’imaginaires ou théoriques. 

Nous savons qu 3 il y a eu une branche humaine et que cette branche a été beau- 
coup plus touffue qu’on ne le supposait; elle nous apparaît aujourd’hui sous le 
même aspect que les autres branches des Primates ou d’autres groupes de Mammi- 
fères. Son évolution paléontologique, telle que nous commençons à l’entrevoir, 
ressemble tout à fait à l’évolution de ces groupes. La science paléontologique est mie, 
qu’elle s’occupe des Hommes ou qu elle s’occupe des animaux. 

Voilà ce que nous savons aujourd’hui, de science certaine. C’est peu par rapport 
à ce qui nous reste à apprendre. C’est beaucoup par rapport à ce que nous ne 
savions pas naguère, ou que nous savions très mal. 


INDEX ALPHABETIQUE 


A 

Acromégalie, 266. 

Adrtpis, 256. 

Akta, 230; vertèbres d' — , 100. 

Akkas, 230. 

Aléoutes; angle facial, 22. 

Allemands; capacité crânienne, 1 88 ; cerveau, 196. 

Américains; mandibule, 92. 

Anaplotnorphus, 255, 237. 

Andamans, 230 ; dentition, 98 ; proportions des membres, 
119, 120; bassin, 146; capacité crânienne, 186. 

Angle de la mâchoire, 93. 

Angles; maxillaire de Camper, 20; faciaux, 21 : cranio- 
facial d'Huxley, 22; de Landzert, 26; sphénoïdal, 26; 
des plans orbitaire et alvéolo-condylien et du trou 
occipital, 27 ; bregmatique, 40 ; frontal, 10 ; iniens, 45; 
crânien postérieur, 45; basilaire de Broca, 50: orbito- 
occipital, 51; d'inclinaison de l’apophyse ptérygoïde, 
59; symphysien de la mandibule, 82; goniaque, 91; 
sacro-vertébral, 112; scapulo-spinal, 122; de torsion 
de l’humérus, 125; du bras, 127, 136 ; d’articulation 
du cubitus, 136; cubital de l’humérus, 136; du eol 
fémoral, 155; de torsion du fémur, 159; de rétro- 
version, d’inclinaison et bi-axia! du tibia, 165 ; de 
torsion du tibia, 168 : de déviation de la tête de l’as- 
tragale, 173; de torsion de la tète de l’astragale, 174: 
sylvien, 194. 

Annamites; taille, 118. 

Anomalies, 252. 

Anlhropodus, 258, 259. 

Anthropoïdes (Singes); angle facial, 21, 22; indice 
alvéolaire, 22; angle cranio-facial, 22; indices crâ- 
niens, 36; fuite du front, 41; région pariétale, 42; 
angle orbito-occipital, 31; apophyses mastoïdes, 52; 
région sus-orbitaire, 66; orbites, 70; région nasale, 
72; os nasaux, 74, 75; jugaux, 76; mandibule, 90, 
91: colonne vertébrale, 108, 111; proportions des 
membres, 119; clavicule, 121; omoplate, 122, 123; 
humérus, 126, 127; radius, 130-132; cubitus, 134- 
139; os de la main, 141,142; fémur, 152-161 ; tibia, 
162-169; astragale, 172-176; calcanéum, 177, 178; 
capacité crânienne, 186: encéphale, 190; — fossiles, 
256-258. 

Anlhropops, 256. 

Apophyses; coionoïde, 94; géni, 87; hypocondylienne, 
96; lémurienne ou angulaire, 94; mastoïde, 44, 52: 
nasale, 74; post-glénoïde, 57 ; ptérygoïde, 59 : zygo- 
matiques, 43, 59, 61. 

Arabes; face, 65. 

Arcades; dentaires, 99; orbitaires, 30, 66. 


Arcade zygomatique, 43. 

A rchæoanlhropus, 249. 

Archæolemuv, 263. 

Archéologie; de la grotte de La Chapclle-aux-Saints, 1 1. 
Arcy ; mâchoire d’ — , 208. 

Astragale, 171, 

Aurignac ; homme fossile d’ — , son humérus, 126. 
Aurignaciens, 247. 

Australiens; indice alvéolaire, 22; architecture du 
crâne, 27; hauteur du crâne, 37, 38; plalycépbalie, 
39; fuite du front, 41; apophyse ptérygoïde, 59: 
palais, 62; indice facial, 65; arcades orbitaires et 
sinus frontaux, 68; orbites, 70; région nasale, 72; 
os jugaux, 76; mandibule, 84, 89; dentition, 98; 
colonne vertébrale, 107, 109; membres, 119; clavi- 
cule, 121 ; omoplate, 122 ; humérus, 125 ; cubitus, 136 : 
main, 142; bassin, 146; tibia, 168; astragale, 172, 
173, 176; calcanéum, 177; capacité crânienne, 186: 
encéphale, 192: cerveau, 196; cervelet, 202; carac- 
tères généraux, 231, 247. 

Auvergnats; os nasaux, 73; capacité crânienne, 186. 
Axe basi-chanial, 25. 

B 

Ba-Binga, 229. 

Badois; angle facial, 21 ; cubitus, 136. 

•Balla ; caverne de — , 216. 

Basques; orbite, 70. 

Bassin, 144. 

Ba-Tua, 229. 

Bellovaque : encéphale, 191, 196, 201. 

Bengalais; fémur, 157. 

Bismarck; capacité du crâne de — , 188. 

Bismarck; indigènes de l’archipel — , 84. 

Boliviens; bassin, 146. 

Boschimans; prognathisme, 21; platyeépJialie, 39; apo- 
physes mastoïdes, 52; os nasaux, 74; os jugaux, 76: 
vertèbres, 109; proportions des membres. 119 ; bassin. 
146; caractères généraux, 228. 

Bourrelet occipital, 46. 

Bréchamps; crâne de — , 211. 

Brünn ; squelettes de — , 211. 

Baux; crâne de — , 210. 

Bury St-Edmunds; crâne de — , 210. > 

C 

Calcanéum, 177. 

03 — 


27 -> 


Marcellin BOULE. 


Californiens; orbite, 70; membres, 120; cubitus, 137; 
tibia, 160. 

Cannstaut ; crâne de — , 207 ; ra.cc de — , 220, 235. 

Capacité crânienne, 18 i. 

Caraïbes: taille, 118. 

Catarrhiniens fossiles, 250, 259. 

Cavités glénoïdes du temporal, 57. 

Cebus, 238. 

Ceintures; scapulaire, 120; pelvienne, 114. 

Cerveau, 102, 201. 

Cervelet, 201. 

Chancelade ; crâne de — , 52 ; pieds, 175. 

Chhroptères; omoplate, 123. 

Chimpanzé; crâne facial et crâne cérébral, 23 ; architec- 
ture du crâne, 27; hauteur du crâne, 38; région 
temporale, 44, 54 ; apophyses mastoïdes, 52; tympa- 
nique, 55; apophyse ptérygoïde, 59: bourrelet sus- 
orbitaire, 00: région nasale, 72; fosses canines, 79: 
mandibule, 83-90: colonne vertébrale, 109, 111; cla- 
vicule, 121: radius, 132; cubitus, 134-137; bassin, 
146; fémur, 152-100; tibia, 100, 168; calcanéum. 
178; capacité crânienne, 188; cerveau, 192,198, 200. 

Chinois; indice facial, 05; fosses canin s. 78: fémur, 
157. 

Classification des Hommes actuels, 235. 

Clavicule, 120. 

Clichy; squelette de — , 210. 

Colonne vertébrale, 106. 

Conduit 'auditif externe, 44. 

CONDYLES UE LA MACHOIRE, 95. 

CoNUYLES OCCIPITAUX, 51. 

Cope; crâne de — , 24. 

CÔTES, 113. 

Courbure fémorale, 152. 

Crânes; de Trcnton, 38; vénézuélien, 38: batave, 38: 
de Calaveras, 38; de Fuégien, 38; de Nowosiolka, 
38; de Chancelade, 52; de La Quina, 00. 

Cro-Magnon; race de — , 242; fémur, tibia, 163; scs 
caractères généraux, 227. 

Cubitus, 134. 

Cynoceplialus, 258 . 

Cynomorphes (Singes); région sus-orbitaire, 06; man- 
dibule, 04; colonne vertébrale, 111 ; omoplate, 123 : 
radius, 133; cubitus, 134, 137, 140; main, 142, 143; 
bassin, 146; fémur, 154, 157, 101; tibia, 170; astra- 
gale. 172-174 ; membre inféi ieur, 181. 

D 

Denise; homme de — , 207. 

Dentition, 98-105. 

Dipvofho no, 258, 259, 204. 

Dolichopithecus, 259. 

Dnjopilhecus, 257, 200. 

E 

Echancrure sous-mentale, 89. 


Égyptiens: indice alvéolaire, 22. 

Eguisheim ; crâne d' — , 209. 

Embryologie, 251. 

Empreintes digastriques, 89. 

Encéphale, 185, 240. 

Eoanlhropus-, 245, 205. 

Eolithes; théories des—, 200. 

Epine nasale, 74. 

Espèce: problème de 1' — , 235 ; définitions de 1’ — , 240. 

Esquimaux; apophyses mastoïdes, 52; tympanique, 56; 
apophyse post-glénoïde, 58; palais, 02; face, 63; 
indice facial, 05; orbites, 70; os jugaux, 70; mandi- 
bule, 82, 90; taille, 118; proportions des membres, 
119; bassin, 140; fémur, 157; astragale, 172-176; 
calcanéum, 177; capacité crânienne, 186; caractères 
généraux, 228. 

Européens; indice alvéolaire, 22; indice facial. 05; 
mandibule, 91; dentition, 100; côtes, 114: propor- 
tions des membres, 119; humérus, 125 ; cubitus, 137 ; 
bassin, 146; fémur, 158; tibia, 170; astragale, 172- 
176 ; calcanéum, 177-178. 

F 

Fosses canines, 78. 

Fosse hypotrochantérif.n.ne, 158. 

Français; développement relatif du cràncet de la l'ace, 
23; architecture du crâne, 27; région temporale, 54 ; 
apophyse ptérygoïde, 59; os nasaux, 74; mandibule, 
93: omoplate, 122. 

Frontal, 39. 

Fuégiens; mandibule, 95, 98: taille, 118; proportions 
des membres, 119, 120; cubitus, 136; bassin, 140; 
fémur, 158; tibia, 100: astragale, 172, 173; calca- 
néum, 178: caractères généraux, 228. 

G 

Galley-Hill ; squelette de — , 212. 

Gibbons; angle facial, 21; hauteur du crâne, 38; apo- 
physes mastoïdes, 52; mandibule, 89-93 ; colonne 
vertébrale, 111; clavicule, 120; cubitus, 134-137; 
bassin, 146; fémur, 152, 155, 160; tibia, 168; astra- 
gale, 176; cerveau, 190: ancêtres des — ,257, 258. 

Gibraltar: crâne do — . sa découverte, 208: angle de 
Landzcrt, 20; indices de hauteur, 36, 37; arcades 
orbitaires, 40 ; fuite du front, 41; région occipitale, 
45; apophyses mastoïdes, 53: tympanique, 56 : face, 
03: région sus-orbitaire, 00: orbites, 09: os naSaux, 
74: région nasale, 75; os jugaux, 70; absence de 
fosses canines, 78: dentition, 102, 105: capacité crâ- 
nienne, 189 : encéphale, 191, 204 : caractères géné- 
raux, 220, 222. 

Gorille: lignes temporales, 43; apophyses mastoïdes, 
52, 53; apophyse ptérygoïde. 59; bounolet sus-orbi- 
taire, 06: région nasale, 72; fosses canines, 79; 
mandibule, 82-90 ; colonne vertébrale, 111 ; clavicule, 
121: humérus, 120; radius, 130-137; bassin, 1 46 : 
fémur, 152-100; tibia, 106-169; calcanéum, 178; 
encéphale, 191; cerveau, 192, 196. 

Gourdan; maxillaire de — , 77, 78, 211. 

Grenelle ; squelette de — , 212. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


273 


(} iuuAf.ni : race de — , 213, 213. 

Gryphopithecus, 258. 

Gi’an'c.hes: fémur. 158. 

H 

llndropithecus , 263. 

Hapalidés; lignes temporales, 43; cerveau, 200. 

Heidelberg ; mâchoire d’ — : ses caractères, 82-104, 
244; son gisement, 214. 

Hindous: fémur, 157. 

Homme; origine de 1' — , 254, 258, 266, 267. 

Homo ; classification du genre — , 235. 

Homo antiquus, 235, 242. 

Homo Europ-æus, 235, 242. 

Homo Heidelbergensis. 245, 265. 

Homo incipiens. 242. 

Homo Krapinensis, 235, 242. 

Homo Mousteriensis, 235, 242. 

Homo Neaiiderthalensis; tableau de ses caractères mor- 
phologiques, 222 : sa diagnose, 226 ; ses caractères 
psychiques, 227 ; son indépendance spécifique. 237, 
241 ; 1’ — est une espèce archaïque et disparue, 242; 
ses formes ancestrales, 243, 265. 

Homo primigenius, 235, 237, 241. 

Homo sapiens ; sa classification, 236. 

Ilomo Spyensis, 242. 

Homunculus, 255, 260. 

I 

Indices; alvéolaire, 22: céphalique, 32: fronto-pariélal, 
32; stéphanique, 32; de hauteur de la calotte cia- 
nienne, 36; de hauteur du crâne, 37: glabellaire et 
bregmatique de Schwalbc, 40: facial, 65: de largeur 
interorbitaire, 69 ; orbitaire, 69 ; nasal, 73 : de largeur 
des os nasaux, 73: de robusticité de la mandibule, 
81; du condyle de la mâchoire, 95; dentaire do 
Flower, 100; du sacrum, 112; des membres, 119; 
clavieulo-huméral, 121; de robusticilé de l’humérus, 
125; de robusticilé du radius, 130; diaphysaire du 
radius, 131 ; de plalôlénie, 137; pelvien général, 145; 
de robusticilé du fémur, 152 : pilastrique, 154: platy- 
mérique, 154: du col fémoral, 155: poplité, 159; de 
robusticilé du tibia, 102: de platycnémie, 162 ; de 
l’astragale, 172, 173. 

Ipswich ; squelette d’ — . 212. 

Isturitz ; mandibule d’ — , 211. 

Italiens; mandibule. 95. 

J 

Japonais; taille, 118 : bassin, 146: fémur, 152: astragale, 
172, 173. 

Javanais; hauteur du crâne, 37. 

Jersey ; grotte de — , 216. 

J égaux ; os — , 76. 

K 

Kalmouck : fuite du Iront, 41. 

Krapina (Hommes de — ); arcades zygomatiques, 44: 

— 65 


temporaux, 53, 57, 58; palais, 62: os nasaux, 74: 
malaires, 77: mandibules, 82-84, 89; dentition, 104: 
colonne vertébrale, 114; clavicule, 120: omoplate. 
123; radius, 130, 133: cubitus, 134, 137, 140; main. 
141, 144: iliaque, 144, 149; rotule, 161: leur décou- 
verte, 212: leur reconstitution, 219. 

L 

La Chapelle-aux-Saints (Homme fossile de — ); sa dé- 
couverte, 7; stratigraphie, paléontologie, archéologie 
du gisement, 7-11; crâne en général, 20; norma 
supérieure, 30; ses divers indices, 32: norma laté- 
rale, 32; son profil, 33; platycéphalie, 35, 39; inion 
externe et interne, 36, 45, 47; région frontale, 39; 
région pariétale, 41; région temporale, 43, 52, 54; 
région occipitale, 44; norma postérieure, 45; norma 
inférieure, 48; occipital, 48; tympanique, 56; sphé- 
noïde, 59; maxillaire supérieur, 60, 78; norma anté- 
rieure, 62 ; dimensions et forme de la face, 64: région 
sus-orbitaire, 66 ; orbites, 69 ; région nasale, 72 ; région 
jugale, 76; mâchoire inférieure, 81; dentition, 1.8; 
colonne vertébrale, 106; sacrum, 112; côtes, 113; 
taille et proportions du corps, 115; ceinture scapu- 
laire, 120; membre supérieur, 124; humérus, 124: 
radius, 130; cubitus, 134; os de la main, 141; cein- 
ture pelvienne, 144; membre inférieur, 149; fémur, 
150; rotule, 161; tibia, 162; péroné, 170; astragale, 
171 ; calcanéum, 177; métatarsiens et phalanges, 180; 
attitude, 181 ; capacité crânienne, 185; encéphale, 190. 

La Ferrassif. (Hommes fossiles de — ); leur découverte, 
4, 215: gisement, 14; crâne, 53, 57, 62: face, 78; 
mandibules, 82-96; dentition, 101, 105; colonne ver- 
tébrale, 115; clavicule, 121; omoplate, 121-124; 
humérus, 127, 129; radius, 130-133; cubitus, 134- 
140; os de la main, 142-144; fémur, 150, 161; tibia, 
162, 169: péroné, 170; astragale, 171, 176; calcanéum, 
177-179: pied, 180. 

Lvhr; trouvaille de — , 207. 

La Naulettf. : mâchoire, 81-89, 105; cubitus, 134, 136; 
découverte de — , 209. 

Lapons; taille, 118: proportions des membres, 119: 
fémur, 152. 

La Quina ; découverte de — , 216: archéologie, 12; 
dentition de l’Homme de — , 105; astragale, 171- 
176: capacité crânienne, 189. 

Le Moustier; Hommes fossiles de — , 4, 78, 215; man- 
dibule, 96; dentition, 105. 

Lémuriens; cubitus, 137 ; métacarpiens, 143 ; astragale, 
172, 173; — en général, 255 ; — fossiles, 255, 256. 

Lignes temporales, 42. 

Loyalty; indigènes des îles — : mandibule, 95, 96. 

M 

Macacus, 259. 

Magdaléniens, 247. 

Malaires (os), 76. 

Malais; fémur, 157. 

Malarnaud (mâchoire de — ): sa découverte, 211 ; ses 
caractères, 81-104. 

Marcilly; découverte de — , 210. 

Mauf.r (Vov. Heidelberg). 


Annales de Paléontologie, t. VIII, 1913. 


0 


27 '* 


Marcellin BOT LE. 


MAXILLAIRE SUPÉRIEUR, fil), 78. 

Megaladapis, 256, 263. 

Mélanésiens, 231; palais, 62; mandibule, 82, 1)1 : den- 
tition, 98, 102; bassin, 14fi: astragale, 172-175; 
calcanéum, 179. 

Membre inférieur, 149, 181. 

Membre supérieur, 124. 

Menton, 82, 84. 

Mérovingiens; proportions des membres, 119. 

Mesopilhecus, 258, 2fi(). 

Métacarpiens, 141. 

Métatarsiens, 180. 

Microcéphales; encéphale, 197, 198, 202. 

Mincopies, 230. 

Mongols; crâne et face, 23; fosses canines, 78: man- 
dibule, 92. 

Monogénisme, 236. 

Monte-Hermoso ; atlas et fémur du — , 258. 

Moulage endocranien, 190. 

Moulin-Quignon; mâchoire de — , 208. 

N 

Namaquas; angle facial, 21, 22: indice alvéolaire, 22; 
apophyses mastoïdes, 53; apophyse post-glénoïde, 
58; apophyse ptérygoïde, 59. 

Nasaux (os), 73. 

Néanderthal; découverte de — , 4, 208; indices du 
crâne, 32, 36; arcades orbitaires, 40; fuite du front, 
41 : région pariétale, 41: région occipitale, 45; région 
sus-orbitaire, 66; orbites, 69: clavicule, 120: omo- 
plate, 123; humérus, 126, 128; radius, 130-133: 
cubitus, 134-140; iliaque, 144, 149: fémur, 150-160; 
capacité crânienne, 186-190; encéphale, 190-206: 
race de — , 218, 235. 

Néanderthaloïdes (crânes), 232, 247. 

Necrolemur, 256. 

Nègres; angle facial, 20: indice alvéolaire, 22: angle 
cranio-facial, 22: mandibule, 82, 83, 92; dentition, 
98 ; proportions des membres, 119; clavicule, 121; 
humérus, 125; bassin, 146: fémur, 157, 158; astra- 
gale, 172-174: capacité crânienne, 186. 

Négrilles, 229, 230. 

Négritos ; colonne vertébrale, 107 ; cubitus, 139: astra- 
gale, 172-176: pied, 180; caractères généraux, 230. 

Négroïdes de (jrimaldi: leur découverte, 213 : dentition, 
103. 

Néo-Gai.élioniens, 231: Irou occipital, 50: orbites, 70: 
mandibule, 82, 83, 92. 

Xesopi/hecus, 263. 

Nolharctus, 25fi. 

Nowosiolka ; crâne de —, 37. 

O 

Occipital, 45, 48. 

Ochos : mandibule d’ — , S5, 214. 


Ülmo; crâne de T — 7, 210. 

Omoplate, 121. 

Orang; lignes temporales, 43; apophyses mastoïdes, 
52, 53; fosses canines, 79; mandibule, 82, 94; di- 
gastriques, 90 ; clavicule, 121 : humérus, 12fi : radius, 
130; tibia. 163, 168, 169; cerveau, 192, 196. 

Orbites, 69; leur volume, 70. 

Oreopithecus, 257, 260. 

Organes rudimentaires, 252. 

Ostiaks: indices de hauteur du crâne, 35, 37. 39 ; 
taille, 118. 

P 

Palais, 61. 

Palatins, 61. 

Palæoantkropus, 234. 

Palæupilhecus, 258, 260. 

Paléontologie humaine; son but, 254; ses progrès, 254. 

Papous, 231; angle facial, 21. 

Pariétaux, 41. 

Parisiens; angle facial, 20 ; mandibule, 82, 83; pro- 
portions des membres, 119; tibia, 166: capacité 
crânienne, 186. 

Patagons: proportions des membres, 119: cubitus, 
137: astragale, 172-176: calcanéum, 177. 

Pech-de-l’Azé : crâne d'enfant du — , 216. 

Pelycorius, 256. 

Penjab (indigènes du —1: fémur, 157, 160, 183; libia, 
169, 183. 

PÉRONÉ, 170. 

Péruviens; cubitus, 137; bassin, 146: calcanéum, 

177, 178. 

Petit-Puy-Moyen; mâchoire de — , 104, 214. 

Phalanges, 144, 180. 

Pied, 170-184. 

Pii.tdown ; découverte de — . 217: crâne et mandibule 
de — , 245. 

Pithécanthrope ; indice de hauteur du crâne, 30: fuite 
du front, 41; fémur, 159; capacité crânienne, 186: 
cerveau, 199; en général, 259, 261, 2C4. 

Plans des axes orbitaires et du trou occipital, 27. 

Pl.ATÔLÈNIE. 137. 

Platycnémie, 162, 183. 

Platymkrie, 154, 183. 

Platyrhiniens ; origine des — . 256, 259 : — fossiles, 
256; leur évolution. 268. 

Pliohy lobâtes, 258. 

Pliopithems, 257. 

Poddada; crâne de — , 210, 

Polygénisme, 230. 

Polynésiens; humérus, 125: astragale, 172, 173, 176; 
calcanéum, 177, 178; caractères généraux, 231. 

Predmost; mandibules de — , 84: squelettes de — , 211 

Primates ; ordre des — , 251, 252, 200. 

Prognathisme, 20. 

Pronycticebus , 256. 

Propliopithecus, 257, 200, 268. 


INDEX A EPH 

Proportions du corps, 118. 

P rotant hropus, 234. 

Prolhomo, 258. 

Pseudohomo, 249. 

Pygmées; proportions des membres, 110; caractères 
généraux, 229. 

R 

Radius, 130. 

Régime alimentaire de l'Homme rie La Chapelle, 58, 94. 

Rotule, 101. 

S 

Sacrum, 112. 

Saixt-Brelade ; gisement de — , 216. 

Samoyèdes; taille, 118. 

Sardes; trou occipital, 50. 

Sciiipka; mandibule de — . 84, 85; découverte, 210. 

Semangs, 230. 

Semnopithecus, 258, 259. 

Sexoïs, 230. 

Serraxia de Ronda: caverne de — . 216. 

Siamois ; mandibule, 95. 

Silex taillés de La Chapelle, 8. 

Singes fossiles, 255. 

SlNGHALAlS. 23. 

Sinus frontaux, 68. 

Sinus sanguins du crâne, 194. 

Sicapithecus, 258. 

Sphénoïde, 58, 59. 

Spy; découverte de —, 4, 210 ; crânes de —, 23; indices 
crâniens, 32, 36; arcades orbitaires, 40, 66; Cuite «lu 
Iront, 41; région pariétale, 42; temporaux, 43, 57; 
région occipitale, 45; apophyses mastoïdes, 53; 
palais, 62; face, 03; orbites, 69; os malaires, 77; 
mandibule, 82-89; dentition, 101, 104, 105; côtes, 
114; clavicule, 120; humérus, 129: radius, 130-133; 
cubitus, 134-140; os de la main, 144; iliaque, 144; 
fémur, 150-161; rotule, 161; tibia, 162-169; astra- 
gale, 171-176; capacité crânienne, 187. 

Squelette de La Chapelle-aux-Saints ; gisement, 12; 
énumération des ossements, 15; état de fossilisa- 
tion, 16. 


ABÉTIQUE. 273 

Stratigraphie de la grotte de La Chapelle-aux-Saints, 8. 
Suisses; tibia, 166, 183. 

Sutures crâniennes, 19. 

T 

Taille de Y Homo Neunderthalensis, 115-118. 

Tarsius, 255. 

Tasmaniexs; orbites, 70; région nasale, 73; dentition, 
102 . 

Tatou; omoplate, 124. 

Taubach; dents humaines de — , 211. 

Temporaux, 43, 52. 

Tète osseuse; en général, 17; sutures crâniennes, 19; 

épaisseur des os, 19. 

Telraprothomo, 258, 264. 

Tibia, 162. 

Tilbury; squelette de — , 210. 

Toalas, 230. 

Torsion; «le l'huôiérus, 125; «lit fémur, 159; du tibia, 
168. 

Torus occipitalis, 34, 46. 

Torus supra-orbilalis, 30, 66. 

Triprolhomo, 258, 259 
Trochanter (troisième), 158. 

Trou occipital; position «lu — , 49. 

Tympanique, 55. 

V 

Vaisseaux méningés, 191. 

Veddaiis; taille, 118; omoplate, 122; tibia, 168, 169; 
astragale, 172-176; calcanéum, 177, 178; pied, 180; 
caractères généraux, 230. 

Vénus IIottentote; angle facial, 21; hauteur du crâne, 
38; région temporale, 44; apophyses mastoïdes, 53; 
apophyse ptérygoïde, 59; mandibule, 84; vertèbres, 
109; cerveau, 192. 

Vertèbres ; cervicales, 108; dorsales, 110; lombaires, 

111 . 

W 

Wambutti, 230. 

Wendes; angle facial, 21. 


— HT — 




TABLE DES MATIÈRES 


Page» 

Introduction 3 

CHAPITRE I 

LA DÉCOUVERTE ET LE GISEMENT 7 

Topographie et stratigraphie. Paléontologie. Archéologie. Cisement du s(|iielelte humain. 
Enumération des ossements humains. Leur état de fossilisation. 

CHAPITRE I! 

TÊTE OSSEUSE. GÉNÉRALITÉS 17 

Etat de conservation. Caractères généraux. Sutures crâniennes. Épaisseur des os. 

DEVELOPPEMENT RELATIF DU CRANE CÉRÉBRAL ET DU CRANE FACIAl 20 

Angles faciaux. 

Architecture générale du crâne 23 

CHAPITRE 111 

DESCRIPTION DU CRANE 30 

Face supérieure (A forma rcrticalis ) 30 

Face latérale ( Norma Interalis ) 32 

Aplatissement général. Région frontale. Développement des arcades sourcilières. Régions 
pariétales. Régions temporales. Région occipitale. 

Face postérieure ( Norma occipitalis ) 45 

Face inférieure ( Norma basilaris ) 48 

Occipital. Temporaux. Sphénoïde. Maxillaire supérieur. 

Face antérieure ( Norma facialis ) 62 

Région sus-orbitaire. Orbites. Région nasale. Région jugale. Maxillaire supérieur. 

Résumé 79 

CHAPITRE IV 

MACHOIRE INFÉRIEURE ET DENTITION 81 

Mâchoire inférieure.. 81 

Caractères généraux. Corps. Branches verticales. 

Dentition 98 

— Ü9 — 


278 


Marcellin BOULE. 


CHAPITRE V 

SQUELETTE DU TRONC ET DES MEMBRES 106 

Colonne vertébrale i. 106 

Vertèbres cervicales. Vertèbres dorsales. Vertèbres lombaires. Sacrum. Côtes. 

Taille et proportions du corps 115 

Reconstitution de la taille. Proportions du corps. 

Ceinture scapulaire 120 

Clavicule. ( tmoplate. 

Membre supérieur 124 

Humérus. Us de l’avant-bras. Radius. Cubitus. Os de la main. 

Ceinture pelvienne 144 

Membre inférieur 140 

Fémurs. Rotules. Tibias. Péronés. Extrémités inférieures. Astragale. Calcanéum. Méta- 
larsiens et phalanges. Considérations générales sur le membre inférieur. Altitude probable 
de VIIuiiio Ncanderthalcnsis. 

CHAPITRE VI 

ENCÉPHALE 185 

Capacité i ranienne 185 

Étude du moulage endocranien 190 

Vue d’ensemble. Vaisseaux. 

Le cerveau 192 

Simplicité générale el aspect grossier des traces de circonvolutions. Fentes et scissures. Etude 
des lobes. Développement relatif. Lobe frontal. Lobe temporal. Lobe pariétal. Lobe occipital. 

Le cervelet 201 

Moelle allongée 202 

Données physiologiques 205 

Conclusions 205 

CHAPITRE Ml 

ÉTUDE COMPARATIVE ET TAXONOMIQUE 207 

Les fossiles humains du Pi.éistocene moyen 207 

Comparaison des fossiles humains du Pléistocène moyen et diagnose du type dit de Néandertiial .. 218 

Comparaison du type de Néandertiiai wec les types actuels 227 

Du RANG QUE LE TYPE DE NÉANDERTIIAI. DOIT OCCUPER DYNS LA CLASSIFICATION DES PRIMATES 234 

L’ « Homo Neandertiialensis » est uni: espèce archaïque et disparue 242 

CHAPITRE VIII 

L ORIGINE DE L HOMME ET LA PALÉONTOLOGIE 251 

Index alphabétique 271 


— 70 — 


KM I! ATA 


Page 23, ligne 11, au lieu de: Il comble, lire: Il diminue. 
Page 74, ligne 2, au lieu de : régulier, lire: irrégulier. 

Page 82, ligne 23, au lieu de: Chimpanzés, lire : Gorilles. 

Page 208, ligne 4 (à partir du bas), au lieu de : 603, lire : 623. 



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Annales de Paléontologie. 


T. VI, PL XVII. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CH AP ELLE- AU X-S A INTS 


Planche I 


Fig. 1. — Photographies stéréoscopiques du crâne de l’Homme fossile de La Chapelle-aux 
Saints, vu en dessus. 

Fig. 2. — Photographies stéréoscopiques de la tête osseuse de l’Homme de La Chapelle-aux 
Saints, vue de côté. . 

Fig. 3. — Photographies stéréoscopiques de la même tète, vue de face. 

Ces photographies doivent être r egardées avec un binocle stéréoscopique. 


,JLm. de Paléontologie T. VI P/ XVII 


Homme delà Chape/ le a ne > Saints . PL I 



VUES STEREOSCOPIQUES DE LA TÊTE OSSEUSE 

Clichés Cintract Hélioo 1 Schutzenberger 


Masson â Cf /Editeurs 



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Annales de Paléontologie. 


T. VI, PI. XVIII. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE AUX-SAINTS 


Planche II 


Fig- 1. 

Fig. 2. 
Fig- 3. 


Photographies stéréoscopiques du crâne de l’Homme fossile de La Chapelle-aux- 
Saints, vu en dessous. 

Photographies stéréoscopiques du même crâne, vu par sa face postérieure. 
Photographies stéréoscopiques de la tète osseuse de l’Homme fossile de La Cha- 
pelle-aux-Saints, vue de trois quarts. 

Ces photographies doivent être regardées avec un binocle stéréoscopique. 





Fio 3 


Clichés Cintract 


VUES STÉRÉOSCOPIQUES DE LA TÊTE OSSEUSE 


J f assort & C u Editeurs 


Béliog L Schuizeabercer 




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Annales de Paléontologie. 


T. VI, PI. XIX 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 


Planche III 


Fig. 1. — 

Fig. 2. - 
Fig. 3 


Vue latérale gauche de la tête osseuse de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints ; 
1/2 de la grandeur naturelle. 

Vue de face de la même tête; 1/2 de la grandeur naturelle. 

Vue en dessus ( norma vertica/is) du crâne de l’Homme fossile de La Chapelle-aux- 
Saints ; 1/2 de la grandeur naturelle. 


JÎrm. de Paléontologie I VL PIJÜX 


Homme de. La Chapelle au. r-L a in ts P! PT 




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TÊTE OSSEUSE 



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Masson & C*? Editeurs 


Hèliog.L Sehutzenb ero er 




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Annales de Paléontologie. 


T. VI , PI. XX. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 

Planche IV 


Fig-, 1. 
Fig. 2. 
Fig. 3. 


Vue latérale droite de la tête osseuse de l’Homme fossile de La Chapelle-aux- 
Saints; 1/2 de la g-randeur naturelle. 

Vue inférieure du crâne de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints ; 1/2 de la gran- 
deur naturelle. 

Vue postérieure ou occipitale du même crâne ; 1/2 de la grandeur naturelle. 


•Plnn. de Paléontologie. T. VI Pl.XX 


Homme delà Chapelle -at&r-Sai/ifs. PI IV 





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TÊTE OSSEUSE 

Clichés Papoint 


Masson & C' e Edite* lt s 


Eéliog L . Schutzenberger 











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JaloTiood ,.k/\ : smsJni 91 /pildo £>ogil ,.s.o.\ ;89iu9hà1ni iaèg gaavdqoqü ,. 5.^.0 

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Annales de Paléontologie. 


T. VII, PI. IV. 


Fig-. 1. 
Fig. 2. 

Fig. 3, 

Fig. 4. 

Fig. 5. 

Fig. 6. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE -AUX-SAINTS 

Planche V 


— Mandibule vue de profil. — l.o.e ., ligne oblique externe. 

— Mandibule vue en dessus. — li., 2i., alvéoles des l re et 2 e incisives; c., alvéole 

de la canine ,1p., 2p., l re et 2 e prémolaires. 

3a, 36. — Mandibule vue en dessous. — b.t., bourrelet transversal; a. g., apophyses 
géni ; e.di., empreintes digastriques. 

— Mandibule vue par sa face antérieure. — li., 2i., alvéoles des l re et 2' incisives ; 

c., alvéole de la canine ; lp., 2p., l re et 2 e prémolaires. 

— Face postérieure du corps de la mandibule. — t.v., trous vasculaires ; t.g.s ., trou 

géni supérieur; a. g. s., apophyses géni supérieures ; f.l., fossette sublinguale ; 
a.g.i ., apophyses géni inférieures; l.o.i., ligne oblique interne ; b.t., bourrelet 
transversal; e. di., empreinte digastrique. 

— Gondyle droit de la mandibule vu par son bord postérieur. 


Toutes ces photographies sont de grandeur naturelle. 



MANDIBULE 


,yjnn. de Paléontologie T. VH JPl. TC 


Homme delà Chapelle aur- Saints .PL V 


Clichés Cintract 


Masson & C ,e Ediieu/'s 


Héhog. L Schutzenberger 





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.eiuehàJaoq bobJ euel -ieq Je èJôo eb aeuv .eeniisdmol aeidéinev "g Je ,’2 — \>g Je £ .yi r, I 
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Annules de Paléontologie. 


T. VII, PI. IX 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 

Planche VI 


Fig. 1, la, 1 b. — Allas, va en dessus, en dessous et par sa face antérieure. 

Fig. 2, 2a. — 5 e , 6 e et 7 e vertèbres cervicales; l re , 2 e et 3 e vertèbres dorsales en connexion 
vues latérale et postérieure. 

Fig. 3, 3a. — 10 e vertèbre dorsale, vue de côté et par sa face postérieure. 

Fig. 4, 4 a. — l re vertèbre lombaire, vue de côté et par sa face postérieure. 

Fig. 5 et 5a. — 2 e , 4« et 5 e vertèbres lombaires, vues de côté et par leur face postérieure. 
Fig. 6 et 6a. — Morceau de sacrum vu par sa face postérieure et par sa face supérieure. 

Toutes ces photographies sont aux 2/3 de la grandeur naturelle. 


In//, de Paléontologie . T Vll.Pt IX 


Homme delà Chapelle at/.e Saints PI VI 



VERTÈBRES 


Clichés Cintcact 


Masson & C' e Editeurs 


Beliotj L Schut^enberger 



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aTMlA8-AÜA-3JJ3qAH0 AJ 30 3JI8803 3MMOH'J 




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Annales de Paléontologie. 


T. VII, PL X. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 

Planche VIT 


Fig. 1, 1 a. — Morceau de la clavicule gauche. 

Fig. 2, 2a, 2b, 2c. — Humérus droit, vu par sa l'ace antérieure, sa face interne, sa face 
postérieure et sa face externe. 

Fig. 2d. — Tête supérieure de l’humérus droit. — t.s., tête supérieure ; c.b., coulisse bici- 
pitale; v.d., V deltoïdien ; co ., condyle; tr., trochlée; é.c., épicondyle; 
é.t., épitrochlée. 

Fig. 3, 3a, 3b, 3c. — Cubitus droit, vu par ses faces antérieure, externe, interne et posté- 
rieure. — b.e., bord externe; a.c., apophyse coronoide. 

Toutes ces photographies sont à 1/2 de la grandeur naturelle. Les parties restaurées se distinguent 
par leur teinte plus claire. 


/Pnn. de Paléontologie T. VEjPl.X 


Homme de La Chapel/e -aiLV- Saints. P/. VU 



MEMBRE ANTERIEUR 

Clichés Cintract 


Masson & C* JEdaeurs 


Heiiog L Schutzenberger 




A7. X\ ,\V\ V 


.5sço\oM\o“i\»‘\ a\> «\pkbK 


8THtA2-XUA-3JJ3qAH0 AJ 30 3JI02O3 3MM0H J 

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SSrt',- .9 TU9hàque OTtfilooiJ'iB eJôT — . À . gi-l 

.9TU9nà‘lni 9'ihiluoiJiB 9 JAT — A>£ .yi"! 
Jio'ib nyiq'iBOBJàm ®i: — .0 .yiT 
.Jioib n9k| ic;»f!tèfn ®C — ,îw> f î» .yi r *f 
.Jioib narqiBoeJàm 9 ô — a\Î ,ru ,T .gi'ï 
.89'gnfilfiil‘J — Aifc .8 .gi^ 

•iij)l)fi 6 ig ül L Jiïo* 8 -mJub 89 1 29J110T .ollo'iuJan ‘inabnirjg al »I* S:\l i Jrioa 3) b- J wiuj.I ?.oA 

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Annales de Paléontologie. 


T VU, PL XI. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 

Planche VIII 


Fig-, i, la, 16, le. — Radius droit, vu par ses faces postérieure, antérieure, externe et 
interne. — t.bi., tubérosité bicipitale ; cr.i ., crête interne; c.s., cavité 
sigmoïde. 

Fig'. 1 d. — Surface articulaire supérieure du radius. 

Fig. le. — Surface articulaire inférieure du radius. — f.s., facette articulaire pour le scaphoïde; 
f.s.l. , facette pour le semi-lunaire. 

Fig. 2, 2a. — Morceau de scaphoïde gauche, vu par sa face supérieure et sa face inférieure. 
Fig. 3, 3a, 36, 3c, 3 d, 3e. — Grand os gauche, vu suivant ses diverses faces. 

Fig. 4, 4a, 46. — 1 er métacarpien droit, vu par ses faces antérieure, latérale et postérieure. 
Fig. 4c. — Tête articulaire supérieure. 

Fig. 4cL — Tête articulaire inférieure. 

Fig. 5. — 2 e métacarpien droit. 

Fig. 0, 6a. — 3 e métacarpien droit. 

Fig. 7, 7a, 76. — 5 e métacarpien droit. 

Fig. 8, 8a. — Phalanges. 

Les ligures 1 à le sont à 1/2 de la grandeur naturelle. Toutes les autres sont à la grandeur 
naturelle. La partie restaurée (radius) se distingue par sa teinte plus claire. 


Ann de Ih/eonto/oqie. T. Vif, J 1 /. . U 


Homme delà Chapelle aux -Saints. Il VIII 



MEMBRE ANTERIEUR 


Clichés Cint^dct 


Héliog L Schulzeûberoer 


Masson & C 16 JE rhteurs 




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8THIA3-XUA-3JJ3qAH0 AJ 30 3 j(8801 3MM0H J 

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auiqà r .v..q.s ; 9iuohàlnr-oi9tnB oniqà ,.' 1 . 0.9 — .90b1 9 b uv Jioib ai/purii *0 — .\>l üiM 

. 9 iu 9 nôqoa-o-ièieoq 

; 9Tf.mn8Hoè ebnsi'g ; obïotyhvj ôJivbo ' — .-m Irjuru tupsili'l' imanol/. — . ï uiM 

9iil9q ,.o'9.q : 9upiJüia?i gniqà ; ormlni •îuaiB’Hiido'l yjoq 

noiriaei’l yb àJiscnàduJ r .»l ; eiu-ionBiloH 
.9Hj9nàJaoq Jo enuenètaB «y* 1 m j n ,tioib îmiià^ — la V, . 

-niJeif» •*? 89 è’iu*Jg 9 i asdiBq gaJ .sliaiuJjtn iu9b ibis bI • b ! é sue a 9 1 ■ - 39J110T 

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Annales de Paléontologie. 


T. VII, PL XII. 


L’HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 

Planche IX 


Fig-, i. — Os iliaque droit, vu par sa face externe. — g.éc., grande échancrure; eu., cupule 
creusée à la base de l’épine antéro-inférieure. 

Fig. la. — Os iliaque droit, vu de face. — é.a.i., épine antéro-inférieure; é.p.s., épine 
postéro-supérieure. 

Fig. 2. — Morceau d’iliaque gauche. — c.c. , cavité cotyloïde ; g.éc ., grande échancrure ; 

g.o.i ., gouttière pour l’obturateur interne; é.s., épine sciatique; p.éc., petite 
échancrure; tu., tubérosité de l’ischion. 

Fig. 3 et 3 a. — Fémur droit, vu par ses faces antérieure et postérieure. 

Toutes ces photographies sont à t/2 de la grandeur naturelle. Les parties restaurées se distin- 
guent par leur teinte plus ciaire. 


Hlnn de Pa/eontojogie . T. Jdi PI. XII. 


Homme delà Chapelle -aux-Saints. Pi IX 



■ 


Clichés Cintract 


MEMBRE POSTÉRIEUR 


Masson â Cf e Editeurs 


ILdliog L Schutzenbei oer 



Clichés Cintrart 


MEMBRE POSTÉRIEUR 



- Pnn de Paléontologie . T. VU. PI XI II 


Homme delà Chapelle-aiLV-Saints. Pl.X 


Masson S Editeurs 


Jielioo L I fi jtz&aberger 




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3 TWA 3 -XU A -3 JJ 39 AH 0 AJ 30 3 JI 3303 3 MMOH'J 

fX suokajM 


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Annales de Paléontologie. 


T. VII, PL XIV. 


L'HOMME FOSSILE DE LA CHAPELLE-AUX-SAINTS 

Planche XI 

Fig. 1, la, 16, le, i d. — Astragale gauche vu par ses faces supérieure, infériere, externe, 
interne, antérieure et postérieure. — f.t ., facette malléolaire interne ou 
tibiale ; f.p., facette malléolaire externe ou péronéale ; p.a., apopyse externe 
de l’astragale ; f.c.a., facette articulaire antérieure pour le calcanéum; 
f.c.p., facette postérieure. 

Fig. 2, 2 a. — Calcanéum gauche, face supérieure et face inférieure. — p.a., petè apophyse. 

Fig. 3, 3a. — Extrémité inférieure du 1 er métatarsien droit. 

Fig. 4. — 2 e métatarsien droit, incomplet. 

Fig. 5. — 3 e métatarsien droit, incomplet. 

Fig. 6. — 5 e métatarsien droit, incomplet. 

Fig. 7. — Extrémité supérieure du 5 e métatarsien gauche. 

Fig. 8. — Extrémité inférieure du 2 e métatarsien gauche. 

Fig. 9. — Une première phalange. 

Toutes ces photographies sont de grandeur naturelle. Les parties restaurées dualcanéum se 
distinguent par leur teinte plus claire. 



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Hnn. de Paléontologie T.YH.P/.JiïV 


Homme delà Chapelle -aav -Saints .Pt XI 


Clichés Cxntracrt 


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JVTasson âr C ,e - Editeurs 


Hélioo . L.Schutz entera ex 




Annales de Paléontologie. T. VII, PL XV. Homme de La ChapelIe-anx-Saints. PL XII. 


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Annales de Paléontologie. T. VIT, PL XVI. 


Homme de La Chapel/e-au.x-Saints. PI. XIII. 



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Fig. 1. — Photographie du moulage intracrânien de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints. Vue latérale gauche. 

Fig. 2. — Topographie de la face latérale gauche de l'encéphale. 

P. bregma; lambda; 1, sinus latéral; 3, sinus de Breschet; 4, 5, 6. vaisseaux méningés moyens; Fcc , lente cérébro- 
cérébelleuse; S, scissure de Sylvius, le long de laquelle se voient les incisures pariétales île Broca ; Spa, branche présyl- 
vienne antérieure ; Spp, branche présvlvienne postérieure; Spo, scissure pariéto-occipîtale : 01, sillon olfactif; Oi, sillon 
orbitaire interne; Oe, sillon orbilaire externe; par, sillon parallèle; lu, sulrus lunalus. 

1/2 de la grandeur naturelle. 

ENCÉPHALE 


Cliché Cintract. 


Masson et C ie , Éditeurs. 























K 













































Annales de Paléontologie. T. VII, PL XVII. 


Homme de La Chapclle-aux-Saints. PL XIV. 




Fig. 2 


Fig. 1. — Photographie du moulage intracrânien de l'Homme fossile de La Ghapelle-aux-Saints. Vue latérale droite. 
Fig. 2. — Topographie de la face latérale droite de l’encéphale. 

«. astérion, immédialement en arrière duquel est l'incisure préoccipitale; fs, sillon frontal supérieur; fin, sillon frontal 
médian ; epi, circonvolution pariétale inférieure. 

Pour les autres indications, voir les planches XII et XIII 
1/2 de la gr. nat. 

ENCÉPHALE 


Cliché Ciatract. 


Masson et C ie , Editeurs. 



































































- 












Annales de Paléontologie. T. VII , PL XVIII. Homme de La Chapelle-aux-Sainls. PL XV. 







Annales de Paléontologie. T. VIL PL XIX. Homme de La Cliapelle-nux-Saints. PI. XVI.